« La littérature permet de dire toutes les voix, ce qu’aucun avocat ne pourra jamais faire »

Publié le 23/03/2026

Que s’est-il passé un soir dans la salle de garde entre Rebecca et Baptiste, deux médecins stars d’un hôpital réputé de région parisienne ? Après des années de complicité professionnelle, l’une dénonce un viol, l’autre évoque une relation consentie. Cette scène, sur laquelle le lecteur n’aura jamais de certitude, est la matière du nouveau roman de Laure Heinich, Avant la peine. Avec ce récit haletant, doublé d’une réflexion sur le sens de la justice telle qu’elle s’exerce aujourd’hui, l’avocate Laure Heinich confirme sa place d’écrivaine. Pour Actu-Juridique, elle revient sur la manière dont ces deux activités se nourrissent et se complètent. Rencontre.

Actu-Juridique : Vous publiez un nouveau roman. Qu’est-ce qui vous donne envie d’écrire ?

Laure Heinich : La méconnaissance totale du rôle d’avocat et de la façon dont la justice fonctionne. Depuis que j’ai commencé à écrire, j’ai une démarche à la fois pédagogique et littéraire. J’ai la chance de travailler avec une éditrice qui a une curiosité de la société, et pense que des sachants peuvent faire passer leurs idées et connaissances par le biais de la littérature. Mes livres s’inspirent de ma pratique professionnelle. Tout ce que j’écris est vrai ou pourrait l’être, mais je suis éditée dans une collection littéraire. C’est important, cela permet de parler au plus grand nombre, au-delà des confrères, des magistrats et des élèves-avocats. Pour donner à voir la justice au grand public, il n’y a pas mieux que la littérature.

AJ : Les médias ne jouent-ils pas ce rôle ?

Laure Heinich : La justice fait l’objet de débats télévisés où tout le monde s’oppose et entraîne des déferlantes médiatiques rapportant des choses fausses. Je pense au procès Sarkozy dans lequel je défendais les victimes du DC 10. Des concepts tels que « non-lieu » ou « relaxe partielle » étaient méconnus du public et de certains journalistes. La littérature offre de l’espace et permet d’être dans la nuance. En écrivant, on peut raconter l’histoire de plusieurs points de vue. Dans mon dernier livre, j’ai vraiment eu cette envie de prendre la position des deux partis, des deux familles. J’espère que le lecteur le referme en se disant que ce n’est pas si facile de juger. Dans le débat de société, les jugements à l’emporte-pièce dominent. Mais quand on fréquente les tribunaux, on vit tout le contraire : la difficulté d’obtenir la certitude d’une culpabilité, des interrogations sur le sens de la peine – un des premiers cours de droit pénal, dont on ne fait pas le tour après 25 ans de métier. Il y a certainement des individus dangereux à écarter provisoirement de la société, mais ils sont rares. Le sens d’une peine simplement rétributive, sans soin, devrait interroger davantage. Notamment les juges, qui ont tendance à condamner comme si les gens n’étaient pas accessibles à d’autres peines que la prison et comme si les prisons n’étaient pas dans l’état dans lequel elles sont, indignes et qui créent de la récidive.

AJ : Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Laure Heinich : J’ai passé le concours de la Conférence du stage, dont j’ai été élue première secrétaire en 2006. Cette fonction implique d’écrire des discours. J’ai ensuite été sollicitée par le site Rue89, qui venait de se créer, pour écrire des chroniques sur la justice de tous les jours. J’ai réalisé que j’aimais écrire, que j’avais un besoin de dire les choses vues derrière les portes closes des tribunaux. Un des journalistes de l’équipe a senti cette envie, à un moment où je ne m’autorisais pas à passer le pas. Il m’a aidée à le faire, à trouver un éditeur. Tous les livres que j’écris découlent de cette rencontre fantastique avec quelqu’un qui ne me devait rien et qui pourtant m’a aidée. J’espère avoir l’occasion de faire la même chose pour quelqu’un un jour.

AJ : Votre livre, Avant la peine, s’arrête avant le procès. Pourquoi ?

Laure Heinich : Quand on parle de justice, on parle des procès, des plaintes. De la fin et du début, en somme. On ne raconte pas ce qui se passe entre les deux, les copains que vous perdez parce qu’ils n’en peuvent plus de vous entendre ressasser, ou qui peuvent finir par se demander si, après tout, vous n’êtes pas un type qui peut passer à l’acte. Le livre montre comment la procédure contamine l’entourage. Le temps est une composante essentielle de la justice. L’envie de juger finit par rattraper les uns et les autres, même ceux qui essaient de s’en défendre au départ. La littérature redonne toute sa place au temps et au doute. J’aime bien que le lecteur soit dans une position inconfortable, qu’il se trouve face à des personnages qui provoquent en lui un léger mouvement de recul. Baptiste et Rebecca, mes deux personnages principaux, sont plutôt aimables, mais on n’en ferait pas ses meilleurs amis. Cela permet de s’interroger sur leur compte, une capacité qui est peut-être annihilée quand on aime trop quelqu’un. Peut-être aussi a-t-on un peu de distance envers eux car on ne veut pas se laisser aller à les aimer au cas où ils seraient coupables ou dans des fragilités que l’on ne comprendrait pas. La distance qu’on ressent vis-à-vis d’eux tient aussi à la façon dont ils sont auscultés. C’était important pour moi qu’ils ne soient pas des caricatures de perfection et qu’on ne prenne pas parti plus pour l’un que pour l’autre. Je voulais que le lecteur se sente juge ou incapable de juger. Il a les mêmes cartes en main qu’un juré. Il n’est pas omniscient et n’a pas vu la scène entre Baptiste et Rebecca. Elle dénonce un viol, il décrit un geste consenti. À leurs versions s’ajoutent des visions données par des tiers, la meilleure amie de Rebecca, la femme de Baptiste. Sans témoin direct, la justice n’a pas d’autre possibilité que de chercher dans les vies de chacun pour savoir lequel des deux pourrait mentir. Ce n’est pas la meilleure solution mais c’est la moins mauvaise. Or, plus on fouille, plus c’est compliqué.

AJ : Les enquêteurs, ayant bien peu de choses à se mettre sous la dent, en arrivent même à s’intéresser à des livres d’art…

Laure Heinich : La perquisition de l’appartement de Baptiste a lieu six mois après la plainte déposée contre lui, ce qui est en soi absurde car ce temps lui donne l’opportunité de faire disparaître ce qu’il souhaite. Les policiers s’attardent sur les beaux livres avec des tableaux de la Renaissance qui montrent des femmes nues. La femme de Baptiste comprend alors que tout va se retourner contre eux, y compris Michel-Ange. Cette scène de perquisition, où les livres d’art sont considérés comme suspects, je l’ai vue dans un dossier. Je trouve ça invraisemblable, et en même temps ça dit tout du fonctionnement de la justice. Baptiste ne sait pas comment se défendre, il oscille entre penser que ce n’est pas à lui de rapporter la preuve de son innocence et la tentation d’aller chercher dans la vie de Rebecca en surinterprétant son comportement, ce qui est très classique. Quand il apprend qu’elle a couché avec le copain d’un patient, il y voit la preuve qu’elle a des aventures, qu’elle n’est pas la femme d’un seul homme comme elle le prétend. Mais peut-être était-elle la femme d’un seul homme jusqu’à l’effraction sexuelle, qui provoque désormais des comportements que certains diraient à risque. Dans cette situation, tous les comportements sont réévalués.

AJ : C’est aussi un livre qui raconte l’hôpital. Pourquoi ce milieu vous intéresse-t-il ?

Laure Heinich : Je suis souvent frappée par les discours des médecins, très similaires à ceux des avocats et des auxiliaires de justice. Être avocat peut être vu comme un métier du soin et médecin comme un métier de défense du corps. Ces métiers qu’on a choisis, on ne les exerce pas comme on le voudrait. J’ai choisi d’accompagner des femmes quand elles déposent plainte, mais pas qu’elles attendent deux ans avant d’être entendues par un juge. J’ai choisi d’accompagner des hommes en comparution immédiate, mais pas qu’ils puissent être condamnés à quatre ans de prison en 20 minutes. Les médecins, comme les auxiliaires de justice, se plaignent du travail à la chaîne, de ne pas pouvoir passer plus d’un certain nombre de minutes auprès des justiciables ou des patients. Ils utilisent les mêmes mots. Quel impact cela a-t-il d’être aussi maltraité par ces institutions ? La société fait pourtant le choix de laisser ces services publics se délabrer.

AJ : Vous montrez en effet des avocats usés, peut-être même désabusés, par l’exercice de leur métier…

Laure Heinich : Baptiste et Rebecca vont avoir la chance d’avoir un juge qui va essayer de sortir du cadre. Leurs avocats s’en offusquent car l’avocat de Baptiste ne défend que Baptiste et celui de Rebecca ne défend que Rebecca. Ils ont logiquement des aspirations opposées. Le premier veut un non-lieu et le second, une condamnation. Ils savent pourtant l’un comme l’autre que cela fait des années que leur client respectif plonge dans les affres les plus terribles : Rebecca lutte contre la dépression et Baptiste s’invente de fausses séances de psy dans sa voiture. Tout le monde souffre. Dans cette situation-là, aucun avocat ne peut être vraiment à l’aise. On sait que les clients sont embarqués dans des années de procédure, de violence, d’incompréhension, qui posent la question concrète de la justice. Rebecca dénonce un crime, cela semble donc évident qu’il faut qu’elle aille déposer plainte. Mais vu la façon dont les choses se déroulent, ne vaut-il pas mieux d’autres solutions ? Tout est à créer, il faut être un magistrat de roman pour aller fouiller de nouvelles idées. Cela dit, si la procédure judiciaire décrite dans le roman ne leur semble d’aucun secours, il arrive heureusement que, dans la vraie vie, elle aide nos clients. Parfois, la justice fonctionne mais il y a quelque chose dans le temps judiciaire qui atteint davantage qu’il ne répare. Quel est le sens, alors que tout le monde a continué à vivre et à travailler, de requérir une peine de 15 ans de prison des années après les faits ? Cette question résonne dans tous procès mais elle est aussi extrêmement romanesque, notamment lorsqu’elle est posée – comme c’est le cas pour Baptiste et Rebecca – avant toute audience.

AJ : Vous montrez également un avocat déstabilisé par son client. Cela reflète aussi votre expérience ?

Laure Heinich : Dans la dernière partie du livre, l’avocat apprend quelque chose qu’il ne savait pas et qu’il ne sait pas immédiatement bien positionner. Mais il se dit que son client a raison de ne pas tout lui dire. Cette situation pose la question de la vérité et de la vérité judiciaire. Le plus important dans les défenses, c’est le dossier, la loi. Nos clients ne nous parlent pas tant pour dire la vérité que pour tester sur nous ce qu’ils vont dire au juge. Ils ont sans doute raison. Être avocat est un exercice de sincérité. Les avocats pénalistes disent tous la même chose : on ne dit que ce qu’on pense. Cela fait 25 ans que j’exerce et je n’ai jamais été en contradiction avec ce que je pense. Mais peut-être que, parfois, je m’abstiens d’aller chercher dans les coins sombres, qui seront de toute façon mis en lumière par d’autres à l’audience. Avocat, on ne veut peut-être pas tout voir pour réussir à bien défendre. On hiérarchise : c’est ce que fait l’avocat de Baptiste qui confère un intérêt supérieur au mensonge de son client. L’avocat est certain que ce mensonge pourrait concourir à la manifestation de la vérité.

AJ : Voulez-vous, avec ce livre, ouvrir une réflexion sur la peine ?

Laure Heinich : Je reprends la phrase d’Henri Leclerc : « Il n’y a pas de peine juste, juste des peines ». Je ne crois pas qu’on répare les douleurs des uns par l’emprisonnement des autres. Je crois en revanche fortement aux symboles. Une cour d’assises qui se réunit, fait des efforts pour trouver la vérité, le montre à la victime, à l’accusé, cela peut réparer. Un accusé qui voit que la société passe du temps et du travail sur son histoire peut plus facilement accepter son jugement, y compris ses limites. Je crois au principe de la condamnation. La fin de mon livre ouvre, j’espère, une réflexion sur la justice restaurative. Cette justice intervient après le jugement. Les gens qui n’ont plus le poids de la condamnation n’ont plus rien à perdre ni à gagner. Ils peuvent s’exprimer et donner à des victimes qui ne sont pas les leurs quelque chose que personne d’autre n’arrive à leur donner. Cette parole est salvatrice mais ne peut pas exister dans le processus judiciaire classique. Vous ne pouvez pas être spontané, généreux, quand vous savez que vous êtes jugé.

AJ : La littérature et la plaidoirie sont-elles par excellence les lieux du débat, où toutes les questions de société peuvent être posées ?

Laure Heinich : Ce sont en tout cas des lieux où rien n’est interdit en termes de liberté d’expression. Pour moi, ce sont aussi deux paroles complémentaires. Dans l’écriture, j’ai le désir d’être dans la mesure, alors que je suis un avocat qui s’emporte en audience. Être avocat, c’est prendre la position de quelqu’un. On n’est que d’un côté, on ne se retient pas. Comme le disait Éric Dupond-Moretti, l’avocat c’est surtout quelqu’un qui dit : « Attendez une minute », car ce n’est pas si simple. J’adore cette phrase, elle résume presque tout. Dans l’écriture, j’ai le fantasme de pouvoir réconcilier les situations. Cette volonté de réconcilier peut aussi exister en tant qu’avocat : quand on plaide pour un homme qui a commis un crime, on espère trouver un terrain commun avec la juridiction. Mais la littérature permet de dire toutes les voix, ce qu’aucun avocat ne pourra jamais faire.

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