Histoire curieuse des terres cuites

La patine des sphinx

Publié le 29/08/2016

Les bronzes sont utilisés en sculpture et pour la décoration et connus depuis la plus haute Antiquité. Ces œuvres sorties des mains d’artistes les plus renommés sont particulièrement recherchées par les collectionneurs. De quoi attirer les faussaires. Il reste que les contrefaçons dans ce domaine sont nombreuses. Elles ont alimenté et continuent d’alimenter le marché de l’art, car elles ne cessent de circuler. Nous poursuivons la lecture de l’ouvrage de Paul Eudel (1837-1912) Truc et truqueurs, au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées » dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907.BGF

« Et l’on plaça deux sphinx de chaque côté de la porte, à l’entrée des collections du XVIIIe siècle. Le président Carnot suggéra de les acquérir pour les musées. Le propos fut rapporté au marchand, on l’interrogea sur ses intentions, pour être prêt à toute éventualité. « J’en voulais, dit-il, 12 000 francs ; mais, du moment où l’État les désire, je les laisserai, sans bénéfice, à 8 000 francs ». Pendant ces pourparlers, je reçus la lettre suivante [poursuit Paul Eudel] : « Les sphinx qui sont au Trocadéro ont été vendus à l’Hôtel Bouillon (sic) il y a un an, après avoir été achetés chez moi pour corser une vente un peu maigre. Si vous voulez bien descendre au Champ de Mars, vous les trouverez une nouvelle fois dans mon exposition de terre cuite ». Signé : Visseaux.

En effet, les femmes au corps de levrettes étaient exposées sous la couleur de la terra cotta sortant du four, dans le rayon des ornements pour jardins, parcs, places et palais. Le maître potier était présent, il m’expliqua l’histoire de ses terres cuites moulées sur des modèles en pierre se dressant sur deux pilastres d’un vieil hôtel, rue de la Roquette. Il vendait leur copie 250 à 300 francs, au besoin avec patine ancienne, craquelée, fendillée. De nombreuses épreuves d’artiste couraient déjà le monde. Et il ajouta ironiquement : « Regardez les sphinx du Trocadéro, vous trouverez sur le socle la signature de Gossin aîné, mon beau-père et mon prédécesseur ».

Ah ! Cette patine de la terre cuite, c’est l’enfance de l’art, tous les traités des réparateurs donnent des formules. Il suffit de délayer, dans du lait, du blanc de Meudon, passé dans un tamis très fin. Puis, il faut y ajouter de l’ocre et une pincée de noir d’ivoire, suivant la teinte à obtenir. Il est prudent aussi de tenir le ton un peu corsé, car, de même que dans la peinture à la colle, il baisse un peu en séchant. Avec le mélange, on doit appliquer progressivement des couches très légères en ayant soin de ne procéder que sur des surfaces bien sèches. Un autre procédé consiste à se servir de terre de Limoges et à remplacer le lait par l’huile mélangée de beaucoup d’essence pour avoir une peinture mate. Mais il faut toujours procéder avec les mêmes précautions qu’avec le lait.

Les terre-cuitiers furent nombreux aux XVIIe et XVIIIe siècles. Qui ne connaît leurs compositions charmantes : les enfants de François Girardon, les bustes de Jean-Jacques Caffieri, les portraits de Jean-Baptiste Lemoyne que Diderot mettait au-dessus de ses marbres, les bustes de Jean-Antoine Houdon, l’auteur du Voltaire de la Comédie-Française, les bacchantes de Joseph-Charles Marin, les têtes expressives d’Augustin Pajou, les médaillons d’Augustin Renaud et de Philippe Laurent ?

Mais le plus célèbre fut Claude Michel, dit Clodion, très imité d’abord par ses frères, qui gardaient le nom de Michel, et plus tard à profusion par Lebroc. Qui niera que Carrier-Belleuse et Mathurin Moreau ne se soient beaucoup inspirés de ses compositions ? Aussi, ô Clodion, chantre délicieux des grâces féminines, que de méfaits on commet en ton nom ! Que d’argile mise au four pour reproduire, plutôt mal que bien, tes vases, tes nymphes, tes naïades, tes faunes et tes groupes érotiques, où se retrouve rarement ta signature ! ».

 (À suivre)

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Référence : LPA 29 Août. 2016, n° 119b1, p.15

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