« La Vérité » de Clouzot, mais laquelle ?
Comment commémorer la mort de la plus célèbre des stars de l’histoire du cinéma français sur un site dédié au droit ? En décortiquant un « film de procès » sorti en 1960, au sujet duquel « B.B. », incarnant la protagoniste, déclarera, bien des années plus tard : « Oui, je me moque de ma carrière, sauf de ’’La Vérité’’. S’il doit rester une seule trace de mon passage sur les écrans, je souhaite que ce soit dans ce film où, pendant et après, j’ai conscience d’avoir été une vraie comédienne ».

Quand la réalité dépasse la fiction…
Avec ce film, le réalisateur Henri-Georges Clouzot, avait transposé à l’écran une célèbre affaire judiciaire jugée en 1953, celle de Pauline Dubuisson. Dans les deux cas, le scénario est en effet le même : une jeune fille aux mœurs très légères se met en couple avec un étudiant de bonne famille qui, las d’être trompé, rompt les fiançailles. Elle souhaite renouer, mais son « ex », désormais lié à une autre jeune fille, refuse ; désespérée, elle achète un pistolet, se rend chez lui avec l’intention (dira-t-elle au procès) de se suicider ou (selon la version de l’accusation) de le tuer. Elle tire plusieurs coups de feu sur lui, puis tente de se suicider au gaz, mais est sauvée in extremis par les sapeurs-pompiers. Lors de son procès aux assises de Paris, le célèbre avocat René Floriot (qui représente la partie civile) a des mots très durs pour Pauline Dubuisson – qui, dans le film de Clouzot, seront repris presque à la lettre par l’acteur Paul Meurisse : « C’est la troisième ou quatrième fois que vous ratez vos suicides. Décidément, vous ne réussissez que vos assassinats ». Dans la réalité comme dans le film, les avocats de la défense plaident le crime passionnel, espérant ainsi obtenir les circonstances atténuantes. Pauline Dubuisson échappe à la peine de mort (qui, de toute manière, n’était pas appliquée aux femmes sous la IVe et Ve République) et est condamnée à la perpétuité ; dans le film, la fin est moins heureuse, car Dominique (incarnée de manière magistrale par Brigitte Bardot) se suicide dans sa cellule juste avant le verdict.
La réalité rattrapera la fiction… à deux reprises. Libérée pour bonne conduite en 1960, Pauline Dubuisson se suicidera « pour de bon » en 1963. Quelques mois après la fin du tournage, c’est au tour de Brigitte Bardot d’effectuer une tentative de suicide. Dans un entretien postérieur, elle déclarera : « Sur le tournage de ’’La Vérité’’, Clouzot m’a tellement persuadée que j’étais cette femme de mœurs légères, cette tragédienne, que j’ai fini par y croire. Je suis devenue Dominique. Au point que des mois plus tard, j’ai voulu me suicider ». On pourrait même y rajouter un autre épisode puisque, à la suite du tournage, Brigitte Bardot entamera une liaison – qui a duré plusieurs années – avec Sami Frey, l’acteur qui, dans le film, interprète la victime…
Un procès de la débauche ?
Le film se veut, avant tout, une critique acerbe des mœurs d’une société bienpensante et hypocrite (que Clouzot avait déjà dénoncé dans Le Corbeau, en 1943). Le film annonce, de manière prémonitoire, la crise sociétale qui atteindra la France quelques années plus tard, en 1968. D’un côté, les magistrats, les avocats et le public – incarnant une société patriarcale, judéo-chrétienne et hypocrite – et, de l’autre, une jeune femme, belle et seule, qui s’érige en championne de la liberté des mœurs.
Les faits étant, pour l’essentiel, établis avant l’ouverture du procès, tout le récit est orienté de manière à convaincre le spectateur que la Justice est hostile à Dominique/BB, car c’est une rebelle qui incarne la débauche. On a presque l’impression qu’elle est davantage critiquée pour son comportement volage que pour le meurtre lui-même ! Paul Meurisse, avocat de la partie civile, dénonce les mœurs « dissolues » de l’accusé et ne voit dans Simone de Beauvoir que l’auteur d’ écrits « graveleux ». Son propre avocat, incarné par Charles Vanel, ne la comprend pas, et insiste sur la thèse du crime passionnel, alors que l’accusée évoque – avec beaucoup d’hésitations, d’oublis et de contradictions – un incident de tir dû à sa nervosité et à maladresse.
Quid est veritas ?
Finalement, le procès de Dominique/BB est interrompu avant la fin en raison du suicide de l’accusée. Se serait-elle tuée pour démontrer qu’elle était sincère lorsqu’elle affirmait s’être rendue chez la victime pour se suicider devant elle ? Ou bien parce qu’elle avait réalisé, après ce drame, que sa vie était de toute manière finie, comme la « vraie » Pauline Dubuisson ? Ou alors parce qu’elle était désormais persuadée qu’elle était, véritablement, cette femme de mœurs légères, et qu’elle avait fini par y croire, comme Brigitte Barbot après le film ?
Bien sûr, « quid est veritas ? » : l’interrogation vaut pour Dominique/BB, comme pour la Justice, comme pour chaque discipline humaine… et même pour la vie tout entière, qu’on pourrait qualifier, avec Shakespeare, d’« histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». Peut-on se contenter d’une telle réponse ? Au cinéma, oui ; pour la Justice, cela s’appelle « l’extinction de l’action publique ».
Référence : AJU503164