HISTOIRE. L’abbé Faria : un célèbre prisonnier…pas si romanesque !
Avec l’Abbé Faria enfermé au Château d’If, Alexandre Dumas invente l’archétype du prisonnier politique victime de la férocité d’un système carcéral sinistre, basé sur l’arbitraire, le secret et l’isolement, qui aurait traversé intact les bouleversements politiques, l’Empire d’abord et la Restauration ensuite. En réalité, le romancier décrit et pourfend un autre système carcéral, considéré pourtant par les historiens comme bien plus bienveillant : celui de la Monarchie de Juillet.

Le Comte de Monte-Cristo est publié sous forme de feuilleton entre 1844 et 1846 et connaît immédiatement un succès considérable qui, depuis, ne s’est jamais démenti. L’action débute à la veille des Cent jours : le héros, le jeune Edmond Dantès, est l’objet d’une cabale l’accusant injustement d’être un « bonapartiste enragé » préparant le retour de Napoléon de l’Île d’Elbe. Arrêté, il est incarcéré sans procès au Château d’If, situé dans la rade de Marseille, une des plus anciennes prisons d’État françaises, désignée par un décret impérial du 3 mars 1810 comme l’une des huit de celles-ci destinées à enfermer les prisonniers politiques. Placé immédiatement à l’isolement, en dépit des changements de régime en 1823, Dantès y est toujours reclus, oublié de tous, au bord de la folie, quand il parvient fortuitement à rentrer en contact avec un autre prisonnier, un italien né à Rome, l’abbé Faria.
« J’ai voulu un grand et seul empire, compact et fort »
Ce scientifique polyglotte, se vantant d’avoir possédé une bibliothèque de cinq mille livres, ancien secrétaire d’un cardinal, avait été arrêté en 1809 en Italie, transféré dans la forteresse des Fenestrelle (dans le Piémont italien, à cette époque intégré à l’empire français) puis, en 1811, dans l’île-prison. Bien que la rencontre entre les deux détenus se situe sous la Restauration, Faria est donc bien un prisonnier politique « napoléonien ». « J’ai rêvé en 1807 » explique-t-il à son compagnon d’infortune, « le projet que Napoléon a voulu réaliser en 1811 [année de la naissance du roi de Rome] parce que, comme Machiavel, au milieu de tous ces principicules qui faisaient de l’Italie un nid de petits royaumes tyranniques et faibles, j’ai voulu un grand et seul empire, compact et fort »[1]. L’abbé Faria est donc un précurseur de l’unité italienne, déçu par Napoléon comme le furent d’autres patriotes italiens, tel le poète Ugo Foscolo qui le 26 août 1815 adressait à la comtesse d’Albany ces mots pleins d’amertume : « J’espérais que les frénésies de Bonaparte pouvaient donner lieu, sinon à l’indépendance de l’Italie, au moins à certaines tentatives magnanimes d’honorer les Italiens »[2]. Dumas, qui avait adhéré avec enthousiasme aux idéaux du Risorgimento (il suit même de près en 1859 l’expédition de Garibaldi et des Mille), avait donc fait du malheureux abbé Faria un patriote italien d’inspiration jacobine, jugé dangereux et irrécupérable par Napoléon d’abord et Louis XVIII ensuite, et comme tel destiné à croupir jusqu’à sa mort dans sa cellule. En 1829, la mort de l’abbé permet à Dantès de s’évader en prenant la place de son ami dans le sac mortuaire que les gardes jettent à la mer, début d’une longue stratégique de vengeance qu’il mettra méticuleusement en œuvre dans les années à venir – c’est-à-dire dans la suite du roman.
Certes, cette œuvre de fiction doit être appréciée sous l’angle romanesque et non pas documentaire, mais les personnages de Dumas sont, très souvent, inspirés de la réalité : c’est ainsi que l’épopée d’Edmond Dantès retracerait les vicissitudes d’un certain François Picaud, protagoniste d’un fait divers relaté par Jacques Peuchet dans ses Mémoires tirés des archives de la police de Paris ; et, en ce qui concerne l’abbé Faria, il a, comme D’Artagnan, réellement existé, bien que sa «vraie » vie n’ait que peu à voir avec celle du prisonnier d’If. José Custodio de Faria (1756-1819) est en effet un prêtre catholique né à Goa, capitale des Indes portugaises. Ce métis, impliqué dans une conspiration contre le pouvoir colonial, fuit Goa et arrive en France en 1788 où il participe avec enthousiasme à la Révolution, devenant même le chef d’une section parisienne « ultra » qui, en 1795, participe à l’attaque de la Convention. Sous l’Empire, il devient professeur au lycée de Marseille. Politiquement assagi, il s’investit dans la recherche scientifique et en 1813 ouvre à Paris un cabinet de magnétiseur qui connaît un succès mondain considérable. On sait aussi que Dumas avait été fort impressionné par la visite qu’il avait effectuée en 1832 au château d’If, où on lui avait montré la cellule de Mirabeau.
On comprend que François Picaud et José Custodio de Faria sont des « MacGuffin » (comme l’aurait dit un autre scénariste de génie, Hitchcock !), de simples prétextes trouvés par Dumas, lui permettant de raconter une histoire émouvante et passionnée à souhait, remplie de clichés romantiques. En réalité, sous l’Empire comme sous la Restauration, il était impossible d’incarcérer à vie des personnes sans procès ; comme il était impossible qu’on « oublie », volontairement ou pas, des prisonniers, ou qu’on les prive immédiatement et définitivement de la promenade : sur ces points, Dumas a vraiment forcé le trait ! Par rapport aux prisonniers de droit commun, les « politiques » de l’époque napoléonienne bénéficiaient même d’un régime de faveur : pas de « cellules » mais des « chambres », pas d’obligation de travail, pas d’uniforme, pas d’isolement ; souvent la libre circulation des détenus était même autorisée (c’était notamment le cas au donjon de Vincennes). Le régime considérait qu’il convenait de rester en bons termes avec ces personnalités, disposant de relations puissantes et parfois susceptibles d’effectuer un retour en politique ; de toute manière les plus dangereux, Cadoudal et les autres, n’étaient pas condamnés à des peines de prison, mais éliminés par la guillotine.
Dumas pourfend un système carcéral, mais pas celui que l’on croit….
Pourquoi donc cette charge fondamentalement injuste voire totalement fausse contre les prisons de Napoléon et de Louis XVIII ? Depuis la Restauration, la nécessité d’une réforme profonde du système carcéral français s’imposait dans les esprits, des personnalités telles que Tocqueville s’y étaient engagées, rédigeant mémoires et articles. La tendance générale considérait qu’il fallait évoluer vers le principe de l’isolement, seul en mesure d’empêcher la « corruption » des détenus. Cette ambitieuse réforme générale des prisons ne fut pas réalisée, mais la Monarchie de Juillet, consciente de sa fragilité politique et inquiète des attentats à répétition contre le roi, a durci les conditions de vie des détenus politiques. Non seulement le Code pénal de 1832 introduisit un dispositif d’enfermement très sévère pour eux, la « détention en forteresse », mais surtout fut mis en œuvre, entre 1840 et 1844, notamment au Mont-Saint-Michel, un isolement cellulaire qui n’est pas sans rappeler les conditions de détention terribles subies au Château d’If par Dantès et l’Abbé Faria (dans le roman, le directeur de la prison considère que ce dernier a sombré définitivement dans la folie, ce qui est réellement arrivé à certains détenus du Mont-Saint-Michel). Le but de Dumas, esprit libéral et toujours très attentif à l’actualité, n’est donc pas de dénoncer la politique pénitentiaire de l’Empire, mais celle de la Monarchie de Juillet. Dumas s’insurge contre ces traitements inhumains mais, sans doute pour éviter des soucis avec la censure, préfère les attribuer à une époque révolue – sans pour autant que ses lecteurs en soient dupes !
Dans son livre, Dumas ne pourfend donc pas le système carcéral napoléonien, mais celui du régime de Louis-Philippe. S’il ne s’agissait pas d’un roman on serait tenté de crier à l’anachronisme historique…
Bibliographie : Carreau (Nicolas), La Vraie Vie des héros, Paris, Vuibert, 2017 ; Dhaussy (Catherine), « La réforme pénitentiaire sous la monarchie de juillet ou l’indispensable « génie national français » », Romantisme, 2004 ; Dumas (Alexandre), Le Comte de Montecristo, rééd., Paris, Livre de Poche, 2017 ; Lastécouères (Christophe), « L’île-prison : insularité, enfermement et pouvoir dans « Le Comte de Monte-Cristo » d’Alexandre Dumas (1844) », Criminocorpus [en ligne], 27 novembre 2014 ; Peuchet (Jacques), Mémoires tirés des archives de la police de Paris, Paris, Bourmancé, 1838 ; Rossi (Lauro), Ideale nazionale e democrazia in Italia – da Foscolo a Garibaldi, Rome, Gangemi, 2013 ; Tocqueville (Alexis, de) et Beaumont (Gustave), Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France, Paris, Fournier, 1833.
Référence : AJU505482