L’affaire dite de « la tuerie de Tours » ou les limites de l’expertise psychiatrique

Publié le 14/08/2026 à 9h00

En octobre 2001, la ville de Tours vit un épisode terrifiant de son histoire : dans la rue, un homme armé d’un fusil de chasse tire sur les passants. Il tue quatre hommes et en blesse sept autres. Est-il atteint de troubles psychiatriques ? Les experts sont divisés. Son avocat raconte. 

L'affaire dite de "la tuerie de Tours" ou les limites de l'expertise psychiatrique
Cathédrale Saint-Gatien à Tours (Photo : ©AdobeStock/Clément Horvath)

Le 29 octobre 2001, en milieu de matinée, un homme sème la terreur dans le centre-ville de Tours. L’attentat des tours jumelles est encore présent dans tous les esprits et l’on pense immédiatement à un acte terroriste. Après New York, c’est Tours qui est attaqué. En réalité, il n’en est rien. On apprend en début d’après-midi le nom de l’auteur des quatre morts qui gisent sur les trottoirs et des sept blessés qui reçoivent les premiers soins : Jean-Pierre Roux-Durraffourt. C’est un choc, il s’agit de l’un de mes clients. Je l’avais assisté vingt ans plus tôt en tant que victime d’un accident de la route puis lors de son divorce,  six ans avant le drame, dans le cadre d’une procédure amiable. Je crois même, il me le confia plus tard, que son grand-père avait été le client du cabinet du mien.

Un cheminot renfermé et solitaire

Il ne s’agissait certes pas d’un terroriste. On utilise plutôt le mot qui nous vient des États-Unis de « mass killer » ou en français « tueur de masse ». La plupart du temps, il est difficile de prévoir un tel comportement. Cependant, dans le cas de Jean-Pierre Roux-Durraffourt, on peut s’interroger. C’était en apparence un homme ordinaire, mais il eut été possible et souhaitable que des professionnels attentifs se posent des questions. Conducteur de trains de marchandises à la SNCF, il avait un caractère un peu renfermé et solitaire, mais faisait son travail à la satisfaction générale. Depuis son divorce, il accueillait ses enfants un week-end sur deux et se comportait normalement avec eux. Cependant, il allait mal. Son cerveau commençait à lui jouer des tours. Alors qu’il pilotait sa locomotive, il entendait des voix. Muni d’un magnétophone portatif, il les enregistrait pour les faire entendre le soir à sa mère qui, bien évidemment, n’entendait rien. Par ailleurs, il était persuadé d’être suivi dans la rue et était allé jusqu’à payer un détective privé pour identifier ses persécuteurs. La facture fut retrouvée à son domicile. Il déclara aussi avoir vu à la mairie une liste de noms de gens suspects évoquant un important complot. Le tableau était inquiétant et pour en parler, il utilisait une expression très imagée : « je sentais mes freins s’user ».

Devant cette situation qui l’angoissait, il fit ce que font rarement les hommes comme lui, il alla consulter. C’était environ deux ans avant les faits, il cherchait de l’aide. Il prit rendez-vous d’abord avec un psychologue puis, non rassuré, avec un médecin psychiatre, à qui confia ses inquiétudes et ses états d’âme. Les deux lui répondirent en substance : « tout va bien, rentrez chez vous ». L’aide attendue ne vint pas.

« Ça devait arriver »

Arrêté dans son périple meurtrier et blessé lui-même par balle à l’occasion de sa capture dans le parking souterrain de la place de la gare, il fut hospitalité et me choisit comme avocat. Ses premiers mots, lorsque j’entrai dans sa chambre d’hôpital, restent gravés dans ma mémoire : « ça devait arriver ». Il semblait devant une sorte de fatalité. À partir de là, je me dis que l’explication n’allait pouvoir venir que des psychiatres. Était-on face à une quelconque maladie mentale ? Il allait bien falloir expliquer ce qui avait pu déclencher un passage à l’acte aussi meurtrier. En apparence, une banale dispute d’enfants à son domicile avait précédé son départ. Il dira par la suite dans ses premières déclarations : « je suis parti au baroud ». À rapprocher des propos criés aux policiers avant d’être blessé : « je veux un avion pour Kaboul » comme si, possesseur d’un otage, il pouvait négocier. Paroles certes incohérentes, mais révélatrices d’un état d’esprit gravement perturbé. On apprit par la suite qu’il était un pratiquant habituel des jeux électroniques où le but est de tuer virtuellement le plus possible de personnes. Cet élément me donna à réfléchir, d’une part quant à la nocivité de ces addictions, mais aussi quant au caractère ténu qui peut parfois exister entre la réalité et la virtualité.

Il est certain qu’avec tout cela, les experts psychiatres avaient de la matière à leur disposition. Qu’allaient-ils en faire ? Allaient-ils consacrer un temps important réparti sur plusieurs visites à ce cas d’école, contrairement à leur façon habituelle de faire ? Un premier collège d’experts fut d’entrée, et conformément à la loi, désigné par le juge d’instruction. Il se composait de deux experts locaux, mais dont l’un avait une certaine notoriété puisqu’inscrit sur la liste des experts près la Cour de cassation. Il était donc ce qu’on appelle un « expert national ». Depuis longtemps les experts psychiatres n’ont plus à se prononcer sur l’état de démence d’un accusé, mais seulement à dire si le discernement et le contrôle des actes de celui-ci étaient, lors des faits, entiers, altérés ou abolis. Habituellement, les psychiatres ne dissocient pas ces deux notions. Ici, le rapport de ce premier collège concluait à un discernement entier et à un contrôle des actes altéré. C’était une surprise. Le travail était intéressant, mais il me semblait ne pas avoir été mené à son terme. Dans une affaire de cette importance il était indispensable de le faire. Je demandai et obtins sans difficulté une contre-expertise.

Toutes les palettes de l’arsenal psychiatrique 

Cette fois-ci, le juge d’instruction choisit deux experts nationaux connus et fréquemment désignés dans les gros dossiers. Leur mission fut remplie avec célérité et, après une rapide visite à la maison d’arrêt, ils conclurent à une responsabilité entière. Aucune atténuation à l’horizon. Je ne pouvais admettre une telle marche arrière si peu en rapport avec le dossier. Je bataillai auprès du magistrat instructeur pour obtenir, ce qui n’est pas habituel, une troisième expertise. Il finit par y faire droit et désigna deux autres pointures parisiennes. Nous vîmes quelques mois plus tard arriver sur le bureau du juge un rapport concluant à une altération tant du discernement que du contrôle des actes. Il me sembla que l’on était à ce stade plus proche de la réalité du dossier.

Parallèlement, le juge avait, de lui-même, ordonné une expertise médico-psychologique et désigné d’une part un psychologue et, d’autre part, un médecin psychiatre très connu et souvent interrogé à la télévision, le docteur Roland Coutanceau. Ce dernier déposa un rapport où il évoquait ses discussions avec l’accusé, mais ne livrait pas vraiment de conclusions à l’instar des autres experts. Nous avions donc en notre possession un quatrième rapport et en définitive ce sont sept psychiatres qui se sont penchés sur le cas de Jean-Pierre Roux Durraffourt.

Mais l’audience allait nous réserver une surprise de taille. L’un des membres du second collège qui avait conclu à l’entière responsabilité vint à la barre. Mon ami Henri Leclerc, que j’avais sollicité pour renforcer la défense que je composais avec mon fils, lui posa la question de savoir s’il avait pris connaissance du dossier en plus de rendre visite à l’accusé à la prison. Cette démarche n’est certes pas obligatoire, mais elle est habituelle tant il paraît important que l’expert ait une connaissance minimum des éléments du dossier. Sa réponse fut négative. Il ignorait ce que contenait le dossier, ce qui ne l’avait pas empêché de conclure énergiquement à la totale responsabilité de l’accusé. Face à cette situation, la défense s’empressa de porter à sa connaissance, sous le contrôle du président, les éléments que j’ai évoqués plus haut (voix entendues, filatures et liste imaginaires…). L’expert interloqué eut alors cette réponse sidérante : « si tout cela est exact, nous sommes dans un cas manifeste de psychose », c’est-à-dire de totale irresponsabilité. Au vu de la confirmation par le président de l’exactitude de nos propos, ce curieux expert prit en quelques instants un virage à cent-quatre-vingt degrés.

Nous avions alors devant nous toutes les palettes de l’arsenal psychiatrique. Entièrement ou partiellement responsable ou totalement irresponsable. Mais la lumière allait en fait venir de l’exposé à la barre du docteur Coutanceau. Autant son travail écrit était sobre et peu explicite, autant sa prestation devant la cour d’assises fut lumineuse. Il employa des morts forts pour qualifier le comportement de l’accusé : « état de sidération…bouffées cataclysmiques…perception partielle…champ de conscience troublée ». Il expliqua que, sans être dans le domaine de la psychose, donc de la maladie mentale, on pouvait connaître des états de névrose tels qu’ils devaient pouvoir aboutir à une altération, voire à une abolition, de la responsabilité. Mais une névrose, aussi violente qu’elle soit, n’est pas considérée comme une maladie mentale pouvant seule justifier une telle conclusion.

« Le mystère du psychisme »

Le docteur Coutanceau eut d’ailleurs le mot de la fin concernant ce débat quand, en réponse à un avocat des parties civiles qui le poussait dans ses retranchements, il eut cette phrase ô combien explicite : « Là, mon cher Maître, nous sommes dans le mystère du psychisme ». Tout était dit sous la forme de cet aveu d’impuissance.

Quel a été l’impact de cet intéressant débat sur la décision prise par la cour et le jury réunis ? La moyenne des variations expertales amenait logiquement à une atténuation de responsabilité, donc à une atténuation de la peine. La préméditation visée dans les poursuites ne pouvait se concevoir face à un comportement aussi irraisonné. Elle fut pourtant retenue au même titre que l’entière responsabilité, l’ensemble aboutissant à un verdict au plus haut degré de l’échelle des peines : la réclusion criminelle à perpétuité avec une période incompressible de vingt-deux années. On peut donc penser que ces analyses contradictoires n’ont intéressé personne et que la justice a perdu son temps dans un débat stérile. Si au moins, il avait provoqué une réflexion en profondeur et une réforme législative concernant la nouvelle « expertise mentale » que certains appellent de leurs vœux, ce temps perdu n’aurait pas été inutile.

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