L’affaire du zouave du lycée Descartes de Tours ou le procès de la neurologie militaire (1914-1918)
Durant la guerre de 14-18, certains médecins traquaient les simulateurs parmi les blessés invoquant des troubles psychiques à coups de violentes décharges électriques. Jusqu’au jour où un soldat refusa qu’on lui inflige cette torture. Plongée dans l’étonnante affaire du zouave du lycée Descartes, avec Me Jean-Michel Sieklucki.

Entre le 2 août 1914 et le 1er avril 1919, on comptera plus de 9 millions de malades et de blessés. L’armée française comporte alors 8.400.000 hommes*. C’est dire si ces blessés étaient importants pour remporter la victoire.
Les nombreux blessés, parfois horriblement, de la guerre des tranchées n’ont jamais posé le moindre problème aux consciences des médecins ou des autorités de cette époque. Atteints dans leur chair, défigurés, mutilés, grands invalides, comment leur refuser le statut de victimes à part entière ?
Il n’en fût pas de même pour une autre catégorie qui, pourtant, méritait tout autant compassion et reconnaissance. Ces soldats gravement atteints non dans leur chair, mais dans leur esprit, ceux qu’un grand nombre de médecins civils ou militaires appelaient alors des « simulateurs », des « exagérateurs » ou des « persévérateurs », et qui, à leurs yeux, ne rêvaient que de « s’embusquer » à l’arrière loin du danger afin d’obtenir une décision de réforme.
Démasquer les simulateurs, une obsession
Pourtant, lesdits simulateurs ne sont pas légion : 7% environ des blessés atteints de troubles psychiques. Malgré cela, ils sont l’obsession des médecins militaires chargés de ce type de blessés sans blessure apparente. Pour les démasquer, les frontières de l’éthique médicale sont allègrement franchies pendant toutes ces années de guerre. Ils sont traités de lâches, de mauvais soldats et de traitres à leur patrie, humiliés, violentés, condamnés, emprisonnés et même fusillés. Méritaient-ils cet horrible sort, eux qui avaient, comme les autres, vécu, souvent avec le même courage, l’enfer des tranchées et des marmitages ?
Ils étaient, pour beaucoup, atteints de ce que le docteur Charcot, fondateur de la neurologie moderne, avait baptisé au XIXᵉ siècle « l’hystérie ». Maladie mentale considérée alors comme typiquement féminine, et donc réservée aux êtres faibles, il était impensable de l’attribuer à des soldats français dont les principales caractéristiques se devaient d’être la force, le courage, la virilité et l’héroïsme.
Pour échapper à cet écueil dangereux pour le moral des armées, le docteur Joseph Babinski crée une autre affection dénommée « pithiatisme » venant du grec « persuader et guérir ». On invente aussi le joli nom d’« obusite » qui ne recouvrait aucune réalité médicale. Les milliers de malades revenus du front aveugles, sourds, mutiques, paralysés, plicaturés (courbés en avant sans redressement possible), mais sans aucune lésion corporelle visible étaient regardés avec suspicion. Parmi eux, pouvaient se cacher les simulateurs honnis, mais les autres, victimes de ce qu’on appelait alors une « autosuggestion » devaient être soignés en les persuadant qu’ils n’avaient rien et qu’avec un peu de volonté, ils allaient voir leur affection disparaitre et surtout…pouvoir repartir au front le plus vite possible.
Un des moyens de démasquer les fuyards était l’anesthésie. Plongés dans le sommeil chloroformique, le simulateur s’oubliait et le muet se mettait à parler comme le paralysé à bouger. Il s’agissait avant tout de faire peur au malade en brandissant la menace d’un traitement inhabituel et impressionnant. Certains praticiens profitaient de l’endormissement pour redresser de force le membre atteint et l’enserrer dans un carcan de plâtre qui le maintenait dans une position horriblement douloureuse. Il est important de tout tenter pour renvoyer au front le plus vite possible un soldat dont on a tant besoin là-bas.
La solution de l’électrothérapie
Mais, pour les persuader que leur seule volonté suffit, la meilleure façon est de leur imposer le traitement d’électrothérapie. Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, l’électricité séduit la médecine. Elle apparait même très vite comme susceptible de tout guérir : épilepsie, cancer, tétanos, gale, goitre, petite vérole, surdité et mutité, bref à peu près tous les malheurs qui accablent les hommes. Ainsi, en 1914, elle est une des armes principales des neurologues pour envoyer en conseil de guerre les simulateurs et « soigner », par une contre persuasion, les soldats atteints psychiquement et qui, pense-t-on, se complaisent dans leur prétendue infirmité.
C’est ainsi que le service de santé des armées réquisitionne le lycée Descartes à Tours, le 2 août 1914, pour y installer l’hôpital temporaire n° 2 comprenant 430 lits. Il devient rapidement l’établissement le plus important de la IXᵉ région militaire et se spécialise, dès mars 1915, dans la chirurgie maxillo-faciale et orthopédique, accueillant également un service d’électrothérapie dont la responsabilité est confiée au docteur Clovis Vincent, neurologue.
Clovis Vincent est élève du docteur Joseph Babinski et devient médecin des hôpitaux de Paris en 1913. Mobilisé le 2 août 1914, il se fait très vite remarquer par son courage et son patriotisme. En mars 1915, il s’illustre à la bataille de Vauquois en tant que médecin et chef d’une section d’assaut. La citation le concernant témoigne de son brillant fait d’arme : « Officier admirable et admiré de tous au régiment. Dans les journées du 28 février et du 1ᵉʳ mars après avoir, sous les éclats d’un bombardement intense, pansé des blessés graves dont un a été tué à ses côtés par le tir de l’artillerie, a suivi les troupes à l’assaut d’une position très forte et a pris la tête de sections dont les cadres avaient été décimés. Est entré dans la position avec les troupes d’assaut ». Il s’ensuit médaille militaire, croix de guerre et Légion d’honneur. On peut imaginer qu’une telle personnalité ne conçoive pas qu’un soldat puisse faire preuve de lâcheté devant l’ennemi.
Avant lui, certains médecins, ne sachant que faire, se contentaient de prescrire repos complet, hypnose, héliothérapie, massages, bain tiède à 37° et bonne alimentation. Ce régime doux donnait certes des résultats, mais prenait infiniment trop de temps au regard des attentes des autorités militaires et des impératifs de la guerre. Devant cette réalité mangeuse d’hommes, l’idée d’un traitement à la fois plus dur et plus expéditif s’impose. On le baptise « électricité persuasive ». Le docteur Clovis Vincent précise de façon explicite la pensée qui guide sa pratique de l’électrothérapie : « Il convient de distinguer d’une façon absolue l’hystérique du simulateur. L’hystérique, encore dit pithiatique, est un homme qui peut, mais ne sait pas qu’il peut. Il sent même qu’il ne peut pas. Il ne voudra que quand on l’aura obligé à pouvoir. Le simulateur sait et sent qu’il peut, mais il ne veut pas ».
« Ça vous retourne comme une torpille »
L’idée n’est pas de soigner proprement dit, mais de révéler au malade, par une contre suggestion violente, qu’il trompe son monde, inconsciemment dans le meilleur des cas. Il est certain que l’envoi d’une importante décharge électrique dans le membre invalide a pour effet de le faire bouger, démonstration suffisante aux yeux du praticien pour affirmer sa parfaite validité. La méthode varie selon les professionnels adeptes d’une plus ou moins forte intensité. Mais à Tours, le docteur Clovis Vincent fait parler de lui. Ses doses sont massives (plus de 100 milliampères parfois) et les douleurs provoquées insupportables. Un de ses malades dira : « ça vous retourne comme une torpille ». La méthode est baptisée « torpillage ». Il se conduit dans son service du lycée Descartes comme dans les tranchées. Il le confesse devant la Société de neurologie en juin 1916, en évoquant un combat acharné, parfois de plusieurs heures, agrémenté d’injures, de jurons et de colères accompagnant les excitations galvaniques les plus intenses. Il se vante de spectaculaires résultats, sans se soucier des nombreuses rechutes après le retour au front. On sait, cependant, que sa méthode n’obtient des résultats, en apparence positifs, que dans 25% des malades traités, en dépit de l’usage qu’il fait du courant galvanique en lieu et place du courant faradique moins violent.
La difficulté vient du fait que, pour prétendre soigner et guérir, on provoque une douleur extrême. Il faut savoir que les cris des torpillés s’entendent depuis la rue qui voisine le lycée Descartes. Certains tourangeaux s’en plaignent. Ils sont éconduits poliment par le sous-secrétariat d’État au service de santé. La fin justifie les moyens, en quelque sorte. Tout est bon pour dénicher un tire-au-flanc, même de lui imposer les plus épouvantables souffrances. Le nommé Félicien Delattre, traité sans succès par le torpilleur et envoyé par lui en conseil de guerre pour simulation, est condamné à cinq années de travaux publics dans un bagne algérien. Six mois plus tard, il est relevé de sa peine, les médecins locaux ayant reconnu la réalité de sa paraplégie. Incurable ne signifie pas forcément simulateur.
Certains, au risque de passer pour de mauvais patriotes, s’indignent de cette pratique peu compatible avec l’idéal du médecin qui vise à soulager et non à faire souffrir. Ils ne sont pas entendus par le reste du corps médical, soucieux de satisfaire l’armée dans ce contexte de guerre. Mais rien n’arrête le fameux médecin du lycée Descartes qui opère en public devant ses amis admiratifs, ses confrères ébahis et les futurs torpillés horrifiés qui n’en croient pas leurs yeux. Ses injures couvrent les cris de souffrance et les supplications des torpillés : « salaud, traitre, lâche, cochon… », les infirmiers qui surveillent l’opération devant fréquemment courir derrière les malheureux qui s’échappent dans les couloirs.
L’affaire Dreyfus de la médecine militaire
C’est dans ce contexte qu’intervient ce que la presse appellera « l’affaire Dreyfus de la médecine militaire ». Elle met en scène d’une part le docteur Clovis Vincent et sa méthode de torpillage et, de l’autre, un nommé Baptiste Deschamps, membre du 1er régiment de Zouaves. Fermier originaire de la Vienne, il est mobilisé à l’âge de 35 ans. Le 30 octobre 1914, il est pris sur le front belge de l’Yser avec son régiment sous un marmitage ennemi et chute dans un fossé profond de trois mètres. Il en ressort atteint de camptocormie ou de plicature, affection qui le contraint désormais à marcher plié en deux vers l’avant avec l’aide d’une canne. Il n’a aucune blessure apparente et demeure à son poste au front. Le 13 novembre, il est opéré à Saint-Malo d’une hernie qui ne débouche sur aucune amélioration. À partir de février 1915, il erre de service médical en service médical où il subit de multiples traitements, dont l’électrothérapie qui ne lui apporte que souffrance. Devant ce cas désespéré, on décide de proposer le malheureux zouave à la réforme. On effectue cependant une ultime tentative en l’envoyant au faiseur de miracles du lycée Descartes à Tours, le docteur Clovis Vincent.
Le 27 mai, c’est un homme vieilli et courbé en deux qui se présente dans la salle de torpillage du lycée Descartes. Il sait ce qui l’attend. Il comprend qu’il va être à nouveau électrisé. On le prévient : Vincent est le champion de la torture et de la brutalité. La douleur est insupportable. Il en a déjà tué quatre. Il va assister à une séance le lendemain. Il voit la détresse du malade, ses efforts pour échapper aux torpilles du tortionnaire, il entend les hurlements de douleur.
C’est pourquoi, face au docteur Vincent, il est clair : « je ne veux pas être électrisé ». Son interlocuteur ne l’est pas moins : « Tu n’as pas d’ordres à me donner, je ferai ce que je veux ». Joignant le geste à la parole, le médecin ausculte le malade et conclut : « Mon vieux, tu n’as rien du tout, il y a assez longtemps que tu nous trompes, sale lâche ; je m’en vais te faire marcher tout de suite ». Les torpilles en mains il s’approche. « Ne me touchez pas » s’écrie Deschamps en descendant prestement de la table d’examen. Devant l’insistance du médecin militaire qui se fait menaçant et lui envoie même une première décharge dans la mâchoire, Deschamps frappe le docteur Vincent d’un coup de poing en plein visage qui a pour effet de lui fracturer le cartilage du nez. On assiste alors à un incroyable déchainement de violence du médecin sur son malade. Adepte de la boxe, il fait la démonstration de ses talents en la matière et administre au malheureux plicaturé une sévère correction. Voyant que Deschamps cherche à se défendre, les infirmiers présents interviennent pour le retenir. Ils le relâchent à la demande de Vincent qui veut laver seul l’affront : « Lâchez-le, je veux l’avoir seul ». Et il frappe encore l’homme à terre, cherche à lui infliger une nouvelle fois le supplice du torpillage. Deschamps arrache les fils électriques rendant impossible l’opération. Les coups redoublent jusqu’à une nouvelle intervention des infirmiers, cette fois-ci pour faire cesser les violences du médecin.
Refus d’obéissance et violence sur un supérieur en temps de guerre, le chemin est tout tracé. C’est la prison immédiate, le Conseil de guerre à court terme et une peine lourde, au pire la peine de mort. Le comportement du docteur Vincent ne manque pas de surprendre. Trois jours plus tard, il rend visite à sa victime dans la prison où il l’a fait placer. Il lui propose de tout oublier et de retirer sa plainte à une condition : qu’il accepte de se laisser torpiller.
Deschamps refuse et le dossier Vincent c/Deschamps s’ouvre. Il devrait être rapidement réglé. Que peut dire le malheureux zouave ? En deux heures tout au plus, le dossier sera bouclé et une peine sévère tombera.
Pourtant, il va en aller tout autrement. L’avocat de la défense est Paul Meunier. Député de l’Aube, maire et conseiller général, il est aussi journaliste, spécialiste du droit des blessés de guerre et a un poids médiatique considérable.
Ce dossier qui aurait dû durer deux heures va occuper la scène nationale, voire internationale, pendant trois jours. L’objectif de la défense est clair : mettre un terme au martyre subi par les soldats dans les centres neurologiques et elle pose d’entrée les questions essentielles. En premier lieu, les soldats et les officiers blessés peuvent-ils être obligés, soit par la contrainte disciplinaire ou pénale, soit par la force matérielle, à subir un traitement médical ou une opération chirurgicale dont ils ne veulent pas ? En second lieu, les soldats et les officiers blessés, doivent-ils être soumis à une discipline d’une impitoyable dureté ? Au-delà de l’éthique des médecins dont la question se profile très vite, on sent qu’une autre ne tardera pas à se poser : dans le cas d’un blessé de guerre, sommes-nous encore en présence d’un soldat ou bien d’un malade ?
La presse dénonce une médecine terroriste
La première arme utilisée par Paul Meunier dans le procès est la presse. Bon nombre de journaux accusent le torpilleur. On le baptise « l’homme torpille » auteur d’une « médecine terroriste ». Cette presse apporte déjà la réponse aux questions posées : « L’autorité militaire doit s’arrêter à la porte de l’hôpital ». D’un autre côté, certains organes de presse comme Le Figaro, Le Gaulois, L’Echo de Paris et Le Journal demeurent, au nom du patriotisme, aux côtés du docteur Vincent. Un journaliste du Matin va même se soumettre à l’expérience du torpillage. Il s’agira en réalité d’une tromperie dans la mesure où l’intensité ne dépassera jamais les 30 milliampères et l’application quelques secondes. On est loin des 100 à 120 milliampères et des longues minutes infligées aux malades.
À côté de ce déferlement médiatique, les autorités militaires vont, avant l’ouverture du procès devant le conseil de guerre, faire preuve d’humanité. Baptiste Deschamps est en prison et, pendant ce temps, la situation de sa famille tourne au drame. Ses trois filles sont atteintes de la diphtérie et l’une d’entre elles se meurt. Me Meunier intervient et le général Poline, commandant la IXᵉ région militaire, le suit. Le père, bénéficiaire d’une permission et d’une aide financière, pourra être auprès de ses filles dont deux ne survivront pas à la maladie. On imagine dans quel état d’esprit se trouve le malheureux zouave à l’aube du 1er août 1916, quand s’ouvre son procès au palais de justice de Tours.
Maître Meunier a convoqué toute la grande presse. Le rapporteur du conseil de guerre, le capitaine Poulle, pose dans un très long exposé la question centrale des droits du patient face à la volonté du médecin. Les trois journées du procès tournent autour de cette question. Le docteur Vincent campe fermement sur ses positions : « Je suis leur supérieur et les malades doivent m’obéir…la douleur qui guérit n’est pas un mal…Quelle serait l’indignation des héros de Verdun si on leur montrait des camarades qui, pouvant guérir, ne l’ont pas voulu ? » La corde patriotique est sensible en cette année 1916 !
Torture digne de l’inquisition !
Le moment fort de la première journée est l’audition du témoin de la défense, le docteur Eugène Doyen, spécialiste des lésions nerveuses. Pour lui, le torpillage est une « torture digne de l’Inquisition ». Elle foule aux pieds le premier devoir du médecin qui est de soulager la souffrance et non de l’imposer. Il en va ainsi, dit-il, en temps de guerre comme en temps de paix. Le témoin stigmatise l’attitude du docteur Vincent qui a frappé sauvagement son malade au mépris de toute dignité.
Le lendemain, ce ne sont pas moins de trente témoins, cités par le docteur Vincent, qui s’efforcent de justifier l’attitude de ce dernier. Mais l’habileté de l’avocat de la défense fait mouche quand il demande à l’un d’entre eux, médecin, s’il pourrait employer la force pour contraindre un patient qui refuserait son traitement. La réponse est sans appel : « Jamais je n’ai fait cela, mais jamais je ne ferai cela et aucun de mes confrères, de mes camarades, ne l’a jamais fait ».
Les témoignages des malades guéris ont tendance à se retourner contre le médecin. Tous préfèreraient le retour au front immédiat ou le Conseil de guerre plutôt que de subir à nouveau des douleurs intolérables. « Le major m’a flanqué une telle charge dans le corps qu’il y avait de quoi faire marcher un tramway » ou encore « je n’aurais jamais cru qu’on pût souffrir comme j’ai souffert. J’ai pleuré comme un enfant en suppliant qu’on m’envoie au front ». Préférer le marmitage au torpillage donne une idée de ce que l’on imposait au malade.
Le troisième et dernier jour est réservé au réquisitoire et à la plaidoirie de la défense. L’accusation est tenue par le chef d’escadron Jules Roux. Il surprend d’emblée en adoptant un ton des plus modérés. Il comprend Deschamps. Il se met à sa place. Coupable certes. Mais pour le principe. Il doit bénéficier des plus larges circonstances atténuantes. Il ne réclame qu’une peine symbolique. Maître Paul Meunier ne désarme pas pour autant. Il dépeint le docteur Vincent comme un homme de bonne foi qui croit à sa méthode. Ceux qui veulent y échapper sont pour lui des mauvais français. Les qualités oratoires sont certaines et la presse s’en fait l’écho dès le lendemain : « Une plaidoirie lumineuse » pour Le Réveil. « Une des plus belles pages de l’éloquence judiciaire » pour un autre journal. Georges Courteline, qui est là depuis le premier jour, vient immédiatement féliciter l’avocat.
L’Assemblée nationale s’en mêle
Les juges sont embarrassés. Ce type de débat en temps de guerre est gênant. Le verdict ne doit pas enflammer la presse et l’opinion publique favorable au malheureux zouave. Deschamps a eu tort de frapper son supérieur, c’est indéniable. Mais celui-ci a eu tort d’utiliser la violence pour arriver à ses fins. Tout le monde a tort, tout le monde a raison. À celui qui, sur le papier, risque la peine de mort, le conseil de guerre compréhensif inflige la modeste peine de six mois d’emprisonnement avec sursis. Mais comme face à tout verdict qui, ménageant la chèvre et le chou, n’a pas le courage de trancher, la question posée reste entière.
La réaction de l’assemblée nationale ne traine pas. Aucune faiblesse ne sera tolérée. Le 4 août, vingt-quatre heures à peine après le jugement, la commission de l’hygiène publique de la Chambre des députés se prononce : « les soldats n’ont pas le droit de refuser l’examen et les traitements électriques qui ne présentent aucun danger ». Le torpillage est pleinement légitimé et affirmé « inoffensif ». Le service de santé quant à lui déclare sans ambages que « tout traitement ne comportant pas une intervention opératoire peut être imposé ».
Mais on attend que l’académie de médecine de Paris se prononce. Son autorité est grande. La discussion en son sein est tendue, car elle est très divisée sur le sujet du droit des médecins. Elle le fait le 19 septembre 1916 de façon surprenante. Pour elle, le médecin a le droit d’imposer ses soins, y compris dans les interventions chirurgicales « avec certitude de guérison ». La formule va faire couler beaucoup d’encre. Quelles sont les opérations infaillibles ? On sait pourtant que l’électrothérapie ne l’est pas. 75% des patients du docteur Clovis Vincent ne guérissaient pas. Devant les réactions médiatiques indignées par cette prise de position radicale, l’académie dans un communiqué du 21 septembre valide un torpillage qui ne dépassera pas 100 milliampères, soit 120 volts, intensité considérable, surtout si elle est appliquée sur une longue période.
Loin de calmer les esprits, cette nouvelle prise de position les enflamme plus encore. Le journal Le bulletin médical a une formule forte : « La liberté est une belle et grande chose, mais la patrie en est une plus belle et plus grande ». Un certain nombre de médecins restent attachés aux principes qui doivent gouverner leur profession. Utiliser la persuasion, mais pas la contrainte. Pour ceux-là, la situation de guerre ne doit pas modifier l’éthique du médecin : secourir les hommes et apaiser leurs souffrances. Comment établir la nécessaire relation de confiance entre un malade et son médecin si celui-ci pratique la violence ? Le médecin militaire est médecin avant d’être militaire.
Le 20 octobre 1916, Paul Meunier entre à nouveau en scène. Cette fois-ci en sa qualité de député au Palais Bourbon. Il provoque un débat sur toutes ces questions. Après l’académie de médecine et la presse, c’est l’assemblée qui s’enflamme, composée en grande partie de médecins et d’avocats. Au bout du compte, la déclaration de Paul Meunier concernant l’affirmation du droit des soldats blessés n’obtient que 150 voix contre 352 défavorables. Le torpillage est sauf. Le débat parlementaire a tranché, ce que le débat judiciaire n’avait pas su faire.
Epilogue
Que vont devenir les protagonistes, les passions apaisées ?
Le calvaire du zouave du lycée Descartes n’est pas fini. Il est devenu un malade bien embarrassant. Remis entre les mains d’autres médecins, il refuse toujours le traitement. Les autorités ne veulent pas d’un nouveau procès à scandale, mais le réformer leur parait excessif. Une pension d’invalidité serait, selon les experts consultés, une faveur faite à la désobéissance. En août 1917, on le renvoie dans sa famille en « congé de travail illimité », formule bâtarde qui ne lui permet pas de toucher la moindre pension, alors qu’il n’est presque plus en mesure de travailler. Pourtant il est blessé de guerre ! Il faudra attendre mai 1918 pour le placer en « permission temporaire » et, ainsi, lui permettre de toucher sa solde de soldat. Mais en fin de permission, il repart hanter les hôpitaux. Ce n’est qu’en 1920 qu’on lui accordera enfin ce statut de réformé définitif qu’il aura attendu pendant six longues années. On lui reconnait entre 70 et 80% d’invalidité, puis 100% en 1926, pour une « impotence presque absolue des membres inférieurs ». Il meurt le 13 mai 1953 à l’âge de 72 ans.
Le sort du docteur Clovis Vincent est plus enviable. Il est, certes, meurtri par ce procès et la campagne de dénigrement dont il a été l’objet. Lâché progressivement par les proches qui le soutenaient, son caractère entier et fier a du mal à le supporter. En janvier 1917, il abandonne l’électrothérapie et demande à retourner au front. Satisfaction lui est donnée et avec le même courage dont il avait fait preuve précédemment, il est à nouveau cité à l’ordre de l’Armée en octobre 1917. Mais c’est un homme amer qui dira : « J’aime mieux me battre contre les Boches de l’avant que contre ceux de l’arrière ». Pourtant, après la guerre, il connaitra la réussite en se révélant un chirurgien neurologue de grande qualité puis en s’engageant, en 1942, dans la Résistance aux côtés de Michel Debré et de Louis Pasteur Valléry-Radot. Il meurt le 14 novembre 1947 après avoir été fait commandeur de la Légion d’honneur.
Paul Meunier fera l’objet d’un triste règlement de comptes. Une cabale est montée contre lui en novembre 1919 par ses adversaires politiques à la veille des élections législatives. Ils lui reprochent le fait d’avoir été pacifiste et d’avoir lutté contre la justice militaire et pour le droit des soldats blessés. Arrêté brutalement et incarcéré pendant deux ans, il bénéficie cependant d’un non-lieu. Il meurt le 17 mai 1922.
Mais le front est toujours aussi meurtrier et exigeant. Les psychonévrosés se multiplient de façon impressionnante. Avant même que le docteur Vincent ne jette l’éponge, le gouvernement charge un autre médecin de reprendre le flambeau. Il s’agit de celui qui n’est encore que neurologue, mais qui deviendra plus tard un cancérologue réputé, le docteur Gustave Roussy. Il installe dans le Jura à Salins dans un fort Vauban un nouveau centre neurologique pour lutter contre les pithiatiques par l’électrothérapie. Utilisant le courant faradique et non galvanique comme le docteur Vincent, il affirme user plus de persuasion que de violence. Il va être vite contraint de reconnaitre ses échecs, même s’il les attribue aux spécialistes de « l’embusquage ».
Certains affirmeront qu’à ce sujet, il parle en connaissance de cause. En effet, à la différence de Clovis Vincent qui a toujours démontré sa bravoure au front, le docteur Roussy est visé dans un rapport de février 1915 comme ayant usé de relations pour se faire affecter à Paris lors de la mobilisation et avoir sollicité une nomination dans le Midi dès l’approche allemande de la capitale.
Le 15 janvier 1918, il se retrouve à son tour mêlé à un procès puisque six de ses patients réfractaires au traitement proposé ont été par lui déférés à l’autorité militaire pour refus d’obéissance qui les a traduits devant le conseil de guerre. L’histoire se répète. Le grand avocat Henry Torrès ne pourra éviter une condamnation à cinq années de travaux publics. Cette fois-ci, la justice tranche, mais sa décision se révèle totalement inapplicable. Comment ces hommes à l’apparence de vieillards, courbés en deux et en appui sur leur canne pourraient se livrer au moindre travail ? Comme le zouave qui les a précédés, ils vont errer dans les hôpitaux avant d’être réformés. La polémique a la vie dure et la justice ne sort pas grandie de ces expériences.
Les théories psychanalytiques du docteur Sigmund Freud étaient déjà développées à cette époque, mais les médecins français les rejetaient de toutes leurs forces, et ce d’autant plus radicalement qu’il était autrichien.
*Un soldat peut être blessé plusieurs fois, ce qui explique le nombre de blessés supérieur au nombre d’hommes.
Référence : AJU501610