L’article 353 du Code pénal sur un plateau

Publié le 18/07/2025

L’adaptation théâtrale du roman de Tanguy Viel, Article 353 du Code pénal a choisi d’en conserver le titre original, en dépit du fait que cet article n’existe pas. La base juridique exacte du texte relatif à l’intime conviction du juge est néanmoins correctement citée en épilogue, au terme d’un quasi seul en scène impressionnant, dans une mise en scène épurée d’Emmanuel Noblet laissant toute sa place au texte et parvenant à placer le spectateur dans le cerveau et l’intime conviction de ce juge quasi muet.

Article 353 du Code pénal, par Emmanuel Noblet, © Jean-Louis Fernandez

« La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d’une preuve : elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite sur leur raison les preuves rapportées contre l’accusé et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : Avez-vous une intime conviction ? ».

C’est cet article 353 du Code de procédure pénale1 que le juge d’instruction lit à Martial Kermeur à la fin de ses auditions et qui boucle la pièce comme le roman.

Comme nous l’avions déjà fait observer dans ces colonnes2, la matière juridique ne laisse pas indifférent Tanguy Viel. Dans tous ses courts romans, qui se situent presque essentiellement en Bretagne3, où les crimes sont fréquents, sans pour autant que le genre du polar soit celui qui qualifie le mieux ces suffocantes histoires qui sondent la part sombre d’êtres humains à l’apparente banalité, les personnages principaux ont toujours à se confronter à la police, à la justice, aux métiers du droit – notaires, commissaires-priseurs… Tanguy Viel aime particulièrement les figures du droit, à grand renfort d’images populaires les représentant et de métaphores diverses. Mais dans cette adaptation théâtrale par Emmanuel Noblet qui retrouve ses premières amours (il est diplômé en droit public) du roman Article 353 du Code pénal4, ce n’est pas un « ton de magistrat, comme un arrêt de tribunal »5 que l’on entend, mais la voix monocorde de l’accusé joué par l’excellent et primé6 Vincent Garanger qui raconte son histoire comme un flot qui semble ne pouvoir se tarir. Même s’il le prie de le laisser « raconter son histoire » comme il le veut – « qu’elle soit comme une rivière sauvage qui sort quelquefois de son lit, parce que je n’ai pas comme vous l’attirail du savoir ni des lois » ce qui fait penser à la si belle démonstration de Jean Giono dans ses Notes sur laffaire Dominici sur la question de la maîtrise du langage face à la justice –, il fait face à un juge sans condescendance7 qui le laisse dérouler les faits afin de mieux comprendre les enjeux du drame final, c’est-à-dire le passage par-dessus bord d’un escroc de l’immobilier (qu’il laisse se noyer dans l’eau froide), qui a ruiné M. Kermeur et d’autres victimes brestoises et poussé son maire au suicide.

Le renversement opéré par le romancier est d’ailleurs particulièrement intéressant. M. Kermeur, cet accusé dont la culpabilité ne fait pas de doute et qui n’entend d’ailleurs pas se soustraire à la loi, est interrogé par le juge, mais c’est lui qui semble dresser un réquisitoire, celui de Lazenec, l’assassiné, alors qu’il aurait pu et dû le poursuivre en justice.

Le juge – qui n’est pas à proprement parler de l’autre côté du bureau (le metteur en scène Emmanuel Noblet qui joue aussi le juge a choisi de ne placer sur le plateau qu’un fauteuil avec un Code de procédure pénale sur un accoudoir, le décor principal faisant référence au chantier abandonné8), mais « de l’autre côté des lois, de l’autre côté des articles et des alinéas »9 – semble éprouver comme un contre-transfert, au sens psychanalytique, à l’égard de l’accusé. Alors qu’il est censé être un tiers impartial, exigence morale le transmuant en quelque sorte en « un être transcendant » selon la belle expression de maître Leclerc10, le juge semble in fine moins chercher la vérité que défendre l’accusé – son double ? – faisant fi des règles de droit et des faits, comme s’il voulait faire justice lui-même, alors qu’il est chargé de l’instruction. Il suggère : « Ça pourrait aussi être un accident » – afin de faire échapper l’accusé, qui n’a pas nié le crime, à la justice11. En lui évitant un procès ou en tout cas une condamnation, le juge ne remplit pas son office de garantir l’ordre social, mais commet une faute professionnelle en empêchant le procès ou la condamnation d’un coupable… Il y a de l’absurde kafkaïen ou camusien (Létranger bien entendu) et du Kant (impératifs catégoriques) derrière tout cela, même si on est en Bretagne…

L’invocation de la notion d’intime conviction, qui n’a aucun sens au stade de l’instruction, semble être une façon de « légaliser » aux yeux de M. Kermeur, qui n’est pas dupe, un artifice qui revient à « outrepasser le droit »12. L’interface de la psychologie et du droit qui a déjà été étudiée par des chercheurs13 est plus que jamais utile pour comprendre l’intention du juge, de l’écrivain et du dramaturge lesquels en dépit de plusieurs inexactitudes juridiques14, qu’ils peuvent en tout état de cause se permettre dans l’exercice de leurs libertés de création et d’expression, interrogent avec pertinence ce que c’est que de faire justice. « La justice, il n’y a que les hommes qui peuvent faire ça »…

Notes de bas de pages

  • 1.
    La dernière modification substantielle de cet article, qui date de la loi n° 2001-939 du 10 août 2011 sur la participation des citoyens au fonctionnement de la justice pénale et le jugement des mineurs, ajoute la question de la motivation de la décision. La rédaction dans le corps du texte correspond à celle citée dans le roman car en vigueur au moment des faits.
  • 2.
    E. Saulnier-Cassia, « “L’intime conviction”, acte I : le roman de l’inexistant article 353 du Code pénal », LPA 23 févr. 2017, n° LPA124k0.
  • 3.
    La disparition de Jim Sullivan (2013, Les éditions de Minuit) fait exception et est le roman « américain » qui se réfère le moins à des notions juridiques, à part la référence à la « limite légale (…) obtenue auprès du juge » à la suite du divorce du narrateur (p. 33).
  • 4.
    T. Viel, Article 353 du Code pénal, 2017, Les éditions de Minuit, 176 p.
  • 5.
    La formule est employée dans son premier roman Le Black Note (1998, Les éditions de Minuit, p. 107).
  • 6.
    Vincent Garanger avait été nominé au Molière du comédien dans un spectacle de théâtre public, mais il s’est surtout vu attribuer le prix du meilleur acteur par le Syndicat de la critique Théâtre, Musique et Danse en juin 2025.
  • 7.
    « Pour un juge, il n’avait pas cette condescendance ou dureté ni tout l’attirail que je m’étais représenté le concernant, je veux dire, ni la barbe grise, ni l’embonpoint d’un quadragénaire, non, ce juge-là, il avait trente ans à tout casser et on aurait dit qu’il avait envie de m’écouter » (p. 16).
  • 8.
    Un mur prenant toute la longueur du plateau avec un retour à cour, sur lequel a poussé de l’herbe et d’où s’échappent des cailloux qui jonchent le sol, constitue l’élément principal de décor accompagné de temps en temps, et notamment au début (avec voix off) par des vidéos représentant l’élément marin.
  • 9.
    T. Viel, Article 353 du Code pénal, 2017, Les éditions de Minuit, p. 51.
  • 10.
    H. Leclerc, Un combat pour la justice. Entretiens avec Marc Heurgon, 1994, La Découverte.
  • 11.
    À la différence de son fils condamné pour atteinte à la propriété privée du fait de ses exactions au port.
  • 12.
    T. Viel, Article 353 du Code pénal, 2017, Les éditions de Minuit, p. 172.
  • 13.
    CeRCA, rapport final au GIP Droit et justice, L’intime conviction : incidences sur le jugement des jurés et des magistrats. Régulations sociocognitives et implications subjectives, 8 juill. 2015, C. Esnard, M-J. Grihom et L. Leturmy (dir.).
  • 14.
    V. parmi les inexactitudes, celle sur l’acquisition d’une vente en l’état futur d’achèvement, citée par N. Dissaux, « Au nom du Code », D. 2017, p. 105.
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