Le mystère des « Tueurs fous du Brabant » sera-t-il un jour élucidé ?

Publié le 19/03/2024

Instituteur de formation, Michel Leurquin est de nationalité belge et passionné par les affaires criminelles non élucidées ou sur lesquelles plane l’erreur judiciaire. Cela va de l’affaire Seznec à Christian Ranucci en passant par l’affaire Dominici et l’assassinat de Kennedy. Il a publié plusieurs livres dont Les tueurs fous du Brabant qui vient d’être réédité par la Manufacture des Livres. Notre chroniqueur Julien Sapori l’a rencontré. Ensemble, ils reviennent sur cette affaire toujours pas élucidée qui a ensanglanté la Belgique dans les années 80. De simple braqueurs, une mafia américaine, un complot politique ? Tous les hypothèses sont ouvertes. 

Le mystère des "Tueurs fous du Brabant" sera-t-il un jour élucidé ?
Dinant, vue sur la citadelle. (Photo : ©AdobeStock.Ciuvaga)

Actu-Juridique : Vous venez de publier aux éditions La Manufacture de Livres de Paris votre ouvrage Les Tueurs fous du Brabant. C’est votre deuxième ouvrage sur le sujet. Pouvez-vous nous rappeler les grandes lignes de cette affaire ?

Michel Leurquin : C’est une affaire terriblement complexe qui est scindée en deux vagues : la première de 1982 à 1983 et la seconde fin 1985. Les deux premiers faits à « bas bruits » qui leur sont attribués sont le vol d’une Canardière en plein jour à Dinant, en Belgique, et celui de deux véhicules, dont une Santana bleu foncé. Le premier crime attribué à cette bande s’est déroulé en France,  place des Nations à Maubeuge. Nous sommes le 14 août 1982. Deux individus dans une VW Santana foncée fracassent la vitre de l’épicerie Piot en pleine nuit et s’emparent de bouteilles de champagne, de vin ou encore de foie gras. Un habitant du quartier téléphone immédiatement à la police municipale dont les locaux sont à proximité. Une patrouille de trois hommes est envoyée sur les lieux. Un des deux malfrats sort directement son arme et ouvre le feu, blessant grièvement l’un des policiers. Ses deux collègues aperçoivent le puissant véhicule muni de plaques belges fuir vers le plat pays. Cette Santana, munie cette fois-ci de plaques françaises, est utilisée pour braquer une armurerie à Wavre (Brabant wallon) le 30 septembre 1982. L’armurier et ses deux clients sont blessés, les trois agresseurs volent diverses armes. Un policier communal voulant mettre fin au braquage est tué de plusieurs balles. Claude Haulotte est la première victime de la bande. Peu avant Noël 1982, le veilleur de nuit d’une Auberge proche du château de Beersel est exécuté dans sa chambre de sept balles. Le 12 janvier 1983, un taximan bruxellois est tué dans sa voiture professionnelle avec la même arme que le veilleur de nuit.

Actu-Juridique : Mais la spécialité des Tueurs fous du Brabant, ce sont les supermarchés…

ML : En effet, la bande, qui n’est pas encore identifiée comme telle, se lance dans l’attaque de supermarchés début 1983. Le 11 février, dans la très huppée commune de Genval, trois hommes braquent le supermarché Delhaize et tirent quelques balles dans le plafond. Personne n’est touché. Ils s’enfuient dans une Peugeot 504 en emportant l’équivalent de 17 000 euros. Rebelote le 25 février au Delhaize d’Uccle pour 15 000 euros. À la sortie du magasin, ils tirent au riot-gun sur un vieil homme voulant appeler les forces de l’ordre avant de s’engouffrer dans une Golf Gti. Ces armes et cette voiture deviendront leur marque de fabrique. La bande s’attaque à un Colruyt à Hal (Brabant flamand) et tue sans raison le gérant. Puis elle vole des gilets pare-balles dans une filature à Tamise ; le concierge est exécuté et sa femme gravement blessée. Leur attaque la plus atypique se déroule en septembre 1983 au Colruyt de Nivelles. Ils cambriolent le magasin durant la nuit en pénétrant via une porte arrière ouverte au chalumeau. Un couple venu faire le plein de sa Mercedes est abattu, un gendarme est tué et un autre blessé. Dans la précipitation, les hommes surarmés quittent les lieux avec leur Saab volée et la Mercedes du couple où ils ont entassé le fruit de leur larcin. Ils blesseront encore des policiers lancés à leur poursuite et finiront par abandonner les deux véhicules remplis de bouteilles, de pralines et de gros sacs de café. Trois morts pour un butin dérisoire. C’est à la suite de cet épisode que la presse les surnommera les « Tueurs fous du Brabant » et en néerlandais « de bende van Nijvel » (la bande de Nivelles). Quinze jours après, ils assassinent à Ohain le propriétaire d’un restaurant pour lui voler sa Golf Gti. Deux coups seront encore mis à leur actif : une attaque contre un supermarché Delhaize (un mort) et le hold-up d’une bijouterie à Anderlues où le couple de bijoutiers sera froidement abattu. Ensuite, 1984 est une année blanche. Ils ne se manifestent pas. Il faut dire que la justice a mis la main sur des suspects originaires du Borinage. Quelques individus, des pieds nickelés, des barakis comme on dit en Wallonie, sont inculpés suite à des analyses balistiques et des aveux, dont ceux d’un ressortissant français Adriano Vittorio qui fut membre du Service d’Action Civique (SAC), une organisation qui reviendra dans l’enquête via d’autres chemins. Les six membres, dont une femme, seront acquittés en 1988.

Actu-Juridique : La violence monte d’un cran quand ils reprennent du service en 1985…

ML : En effet, cette année-là, les tueurs vont se lancer dans des raids terrifiants. Le 27 septembre, trois hommes s’attaquent au Delhaize de Braine l’Alleud. L’un porte une cagoule, les deux autres des masques de politiciens français. Deux d’entre eux sont armés d’un fusil à pompe et le dernier, le fameux géant signalé à plusieurs reprises, un pistolet-mitrailleur. Sur le parking, un garçon est emmené en otage, les coups de feu claquent, semant la panique. Un premier témoin est tué à l’extérieur. À l’intérieur, c’est la panique totale. Les habitués fuient vers le fond du magasin, d’autres se couchent sur le sol. Un client est touché d’une décharge mortelle. Ils vident les caisses et tentent d’ouvrir le coffre-fort sans succès, ce qui met l’un d’entre eux en fureur. Les bandits quittent le Delhaize en tirant au riot-gun sur une camionnette ou un père et son fils ont assisté à toute la scène : le jeune homme est blessé et son père tué. C’est le chaos le plus complet. La GTI fonce vers le Delhaize de Overijse à une dizaine de kilomètres de là et lance une attaque identique à la première. Ils tuent cinq personnes dont un garçon de 14 ans qui roulait paisiblement à vélo sur le parking. La double attaque fera huit morts. L’opinion publique est tétanisée, les autorités impuissantes. Le 9 novembre 1985, les tueurs attaquent le Delhaize d’Alost en Flandre. Bilan : huit morts dont une adolescente de 14 ans et une petite fille de 9 ans. Ils disparaissent dans la nuit en évitant de peu la police communale avec quelques centaines de milliers de francs belges. Pour toujours et à jamais ?

Actu-Juridique : Ce qui est absolument stupéfiant, c’est la violence gratuite dont ces bandits « fous » ont fait preuve…

ML : Ces individus, pour autant que ce soient toujours les mêmes, montent en puissance criminelle. La première vague a fait 12 morts en un an et demi, la seconde 16 en deux jours. La police pense que la bande qui a effectué tous les coups est constituée de trois hommes surnommés respectivement « le tueur », « le géant » et « le vieux ». Le premier, le chef, semble être un véritable psychopathe puisqu’on lui attribue 23 ou 24 des 28 assassinats, le second effraie par sa taille, environ deux mètres et son gabarit, quant au troisième, on le surnomme « le vieux » parce qu’il semble plus âgé que les autres. On pense qu’ils avaient des complices capables de voler des voitures, de les cacher, de transporter des armes, de faire le guet ou encore d’être dans un second véhicule parfois aperçu. Même dans le grand banditisme, on ne tue pas pour tuer. Ici, la bande tue de sang-froid, femme et enfants compris, comme si le but était de semer la panique dans la population. Si c’était l’objectif, il fut atteint. Les supermarchés furent gardés plusieurs mois par la police ou la gendarmerie parfois avec des tireurs d’élite sur les toits. Toutes les attaques auraient pu être réalisées sans tirer un seul coup de feu, sauf quand ils étaient poursuivis par la police. Le fusil à pompe aussi appelé shot-gun ou riot-gun a frappé les imaginations par sa puissance de feu qui touchait à bout portant voire à bout touchant les victimes entraînant en général une mort cruelle et immédiate.

Actu-Juridique : Comment l’opinion publique belge a-t-elle réagi à cette série extraordinaire de crimes et à l’échec des investigations ?

ML : La Belgique des années quatre-vingt est celles des années de plomb. Outre les tueries, il y aura les attentats terroristes des Cellules Communistes Combattantes (CCC) pendant français d’Action directe, l’attaque de la caserne de Vielsalm par un commando venu y voler des armes retrouvées ensuite dans des appartements conspiratifs loués par des membres des deux groupes d’extrême-gauche cités précédemment, les attaques de fourgons et la montée de la criminalité dite « petite » mais qui empoisonne quotidiennement la population. Sans oublier le drame du Heysel en 1985 où 39 supporters trouvèrent la mort lors du match de la finale de la Coupe des Champions opposant Liverpool à la Juventus. Cela fait beaucoup pour un petit pays comme la Belgique. Le gouvernement vota dans la précipitation un budget supplémentaire pour les forces de l’ordre et la population s’arma de 22LR ou de fusils à pompe en vente libre. Le secteur des sociétés de gardiennage vit son chiffre d’affaires exploser. La population vivait dans la peur, une peur palpable. La presse se déchaîna contre deux responsables politiques : le ministre de la Justice libéral francophone Jean Gol et le démocrate-chrétien francophone Charles-Ferdinand Nothomb titulaire du portefeuille de l’Intérieur. De quoi provoquer les inévitables querelles linguistiques et les attaques de l’opposition contre ceux qui furent surnommés par les chevaliers de la plume : les impuissants.

Actu-Juridique : Tout au long de ces décennies, de nombreuses pistes ont été évoquées…

ML : Il y en a eu des dizaines, mais les deux qui sont le plus souvent évoquées sont celles du grand banditisme et du terrorisme. Le procureur Deprêtre du parquet de Nivelles dira toujours d’eux que c’était des « prédateurs » au plus grand dam de certains enquêteurs qui penchaient pour du terrorisme d’extrême droite. La première piste sérieuse fut celle de la filière boraine évoquée plus haut. Malgré l’acquittement, certains enquêteurs pensent encore de nos jours que la filière boraine était impliquée dans certaines attaques de 1983. L’un des acquittés, Vittorio, livra des éléments troublants peu avant sa mort en 2016. Un procureur offrira, contre des aveux, un statut de repenti et 250 000 euros de prime à Michel Cocu, qui refusera non sans avoir hésité.  Un troisième membre Kaci Bouaroudj, franco-algérien, avouera après son acquittement et l’indemnisation de l’État avoir participé à des repérages de supermarchés en donnant des détails que seul un auteur pouvait connaître… La Cellule d’enquête Brabant Wallon (CBW) va également s’intéresser à d’autres individus fichés au grand banditisme comme l’ennemi public numéro un : Patrick Haemers, roi des braqueurs de fourgons et qui un beau jour avec des complices enleva un ancien Premier ministre. Mais le milieu criminel, pourtant gêné par les opérations de police, ne donnera jamais le moindre élément susceptible d’arrêter les auteurs. En 1986, il y aura un rebondissement avec l’inculpation pour l’attaque du Delhaize d’Alost d’un certain Philippe de Staercke, un truand qui avouera avant de se rétracter et d’être remis en liberté. D’autres pistes méritent de retenir l’attention : les ballets roses (une histoire de partouzes entre des gens de la haute société et dont des témoins furent éliminés), un projet de coup d’État pour instaurer un véritable régime monarchique fort, un « coup » de l’extrême droite qui, de cette façon, aurait permis de muscler l’appareil d’État, le réseau Stay-Behind voulant contrer le communisme avec une stratégie de la tension vue en Italie…

Actu-Juridique : On a même suggéré une piste « institutionnelle » : des crimes commis par des gendarmes, des militaires, le réseau Gladio belge etc. Croyez-vous que cette piste soit envisageable ?

ML : C’est la piste politique. La Belgique possède en son sein les sièges de l’Unin européenne, de l’Otan et du Shape, de lourdes responsabilités pour un petit pays qui ne fut jamais un exemple de stabilité politique. Entre 1980 et 1988, la Belgique a connu pas moins de sept gouvernements composés de partis libéraux et démocrates-chrétiens et dirigés par le Premier ministre Wilfried Martens. La crise politique était perpétuelle, au plus grand désespoir du roi Baudouin, sur fond de grave crise économique avec un nombre considérable de chômeurs. C’est dans ce contexte qu’eurent lieu les années de plomb. L’insécurité grandissait et le gouvernement semblait pris au dépourvu. Pour les Atlantistes, la Belgique était le ventre mou de l’Europe en pleine guerre froide. Certains eurent-ils dès lors l’idée de renforcer le pouvoir dans le Royaume en organisant la Stratégie de la tension comme ce fut le cas en Italie : des tueries et des attentats afin que le budget de la défense et des forces de l’ordre augmente de manière substantielle (ce qui fut d’ailleurs finalement le cas ) ? La gendarmerie fut suspectée d’avoir organisé les tueries du brabant afin de se voir allouer des moyens supplémentaires. Nombreux sont ceux qui le pensent encore, surtout que des suspects importants étaient ou furent membres de la gendarmerie qui constituait un véritable État dans l’État. Mais le nom qui revient le plus souvent est « Gladio ». Cette structure clandestine créée par les Américains en Europe après la seconde guerre mondiale avait pour but de résister à une invasion soviétique. Le véritable nom de ce réseau est « Stay Behind ». Il existe une abondante littérature sur le sujet, dont des rapports de commissions parlementaires. C’est en 1990 que le Premier ministre italien admettra l’existence de ce réseau secret, ce qui secouera l’Europe. En Belgique, le ministre de la Défense dira ignorer l’existence d’un Stay Behind avant d’admettre son existence. La question se posa : le Stay Behind composé d’une section de la Sûreté de l’État et d’une section des services de renseignements militaires avait-il joué un rôle dans les tueries du Brabant sous l’égide de l’Otan ? La piste était intellectuellement séduisante, mais les autorités refusèrent de donner le nom des « gladiateurs » à qui ils avaient promis l’anonymat. La question restera donc sans réponse mais certains spécialistes voient mal des patriotes venant en général de l’armée se lancer dans des raids contre la population.

Actu-Juridique : Quelle est, d’après vous, l’hypothèse à ce jour la plus plausible ?

ML : Peu avant sa mort, sur un groupe Facebook que j’administre, un ancien agent de la Sûreté de l’État a livré son « testament ». Pour lui, les tueries n’étaient « que » du racket sur le groupe Delhaize. Il tenait cette information d’un membre de sa famille ayant siégé au conseil d’administration du géant de la distribution. Ce racket aurait été orchestré par la mafia américaine alors que Delhaize s’implantait aux États-Unis en rachetant ses concurrents. Cette piste ne fit jamais l’unanimité et il est clair que Delhaize n’aurait jamais avoué un tel chantage. Cette explication a ma préférence, mais… elle n’explique pas la totalité des tueries. Les supermarchés Colruyt furent également visés. D’autres affaires semblent être des règlements de compte sur fond peut-être de mœurs, d’argent ou de trafic. Ce fut peut-être une raison (parmi beaucoup d’autres) de l’échec de l’enquête, une vision en tunnel du dossier : grand banditisme pour les uns, terrorisme pour les autres. La solution se trouve peut-être dans l’addition de différentes pistes avec des auteurs différents ayant divers objectifs. Quant aux auteurs, le très décrié procureur du Roi Deprêtre, à l’approche de la mort, donna le nom de cinq truands de Braine l’Alleud et en lien avec d’autres suspects importants de la région. Il envoya un courrier au parquet de Charleroi qui ne donnera pas suite. Les initiales des cinq noms furent données à la presse, mais aucun journaliste ne tenta d’identifier ces individus. Ces noms sont en ma possession grâce à la magie des réseaux sociaux. J’ai la certitude pour ainsi dire absolue que ces cinq-là étaient membres de la bande, mais il y en avait d’autres…

Actu-Juridique : Comment expliquer l’échec retentissant de cette enquête ?

ML : Outre le contexte politique et économique calamiteux déjà décrit plus haut, justice et police connaissaient d’importants dysfonctionnements. Les magistrats étaient submergés par les dossiers, le délai d’attente pour un procès pouvait atteindre des années, les palais de justice tombaient en ruine, la démotivation des juges atteignait des sommets. La collaboration entre les différents arrondissements judiciaires n’était pas optimale, notamment pour des raisons linguistiques. Le terrain était donc propice à l’établissement d’une nouvelle forme de criminalité grave, comme les tueries du Brabant. Les forces de l’ordre agissaient également de manière désordonnée. La guerre des polices était un phénomène bien connu. Il y avait la gendarmerie (et son service judiciaire, la BSR), la police judiciaire, les polices communales, ainsi que la Sûreté de l’État, qui aimait s’immiscer dans certaines affaires sensibles. On a largement sous-estimé les effets de cette guerre, surtout dans le dossier des tueries du Brabant. À chaque attaque, le juge d’instruction chargé de l’affaire devait choisir entre faire enquêter les gendarmes de la Brigade spéciale de recherches ou les hommes et femmes de la police judiciaire. Cela devenait un véritable casse-tête lorsque les faits étaient reliés les uns aux autres et que les deux services gardaient pour eux des informations afin de remporter la gloire d’une arrestation. Parfois, les juges nommés en Belgique selon des critères politiques refusaient également de collaborer. Finalement, les autorités ont décidé de confier tous les dossiers au parquet de Nivelles, dirigé par le procureur controversé Jean Deprêtre, qui qualifiait les tueurs de « prédateurs », tandis que certains enquêteurs penchaient pour un terrorisme d’extrême droite, inspiré par la politique, et ont créé une cellule mixte d’enquête PJ-gendarmerie, qui est devenue la Cellule Brabant Wallon (CBW), encore active à ce jour. Le parquet de Nivelles a été dessaisi par la suite, après avoir dissimulé un rapport balistique allemand favorable à des inculpés dans les tueries du Brabant. Le volumineux dossier a été transféré au parquet de Charleroi, mais deux affaires étaient traitées par les magistrats flamands de Termonde, qui ont réalisé une percée en inculpant une figure bien connue du grand banditisme. Pour illustrer l’un des nombreux dysfonctionnements de la justice, une anecdote : le parquet de Charleroi demandait parfois des copies de procès-verbaux en néerlandais à Termonde. Une fois reçus, ces PV étaient traduits en français par des interprètes assermentés. Ensuite, les enquêteurs flamands, ne retrouvant pas leurs originaux, demandaient à leur tour les copies aux francophones, qui les avaient égarées… Charleroi devait alors renvoyer les PV traduits en français à Termonde, où ils devaient être à nouveau traduits par des professionnels. Un vrai chaos. La décision de centraliser toutes les affaires à Charleroi, au détriment des Flamands, était une réponse du ministère de la Justice au problème des deux parquets. Après des affrontements regrettables entre magistrats et enquêteurs à Charleroi avec l’écartement des chefs d’enquête Lionel Ruth et Eddy Vos, il a été décidé que Charleroi garderait la main, mais que l’ensemble de l’instruction serait dorénavant supervisé par une procureure du parquet fédéral, qui placerait ses chefs d’enquête sans connaissances préalables du dossier. À cela s’ajoutent des faux témoignages, un manque criant de ressources matérielles et humaines, des manipulations probables, la destruction « accidentelle » de pièces à conviction, une incompétence manifeste, des querelles d’ego, et une peur panique d’ouvrir la boîte de Pandore. Tout cela contribue à expliquer l’échec de cette enquête. On peut parfois se demander si cet échec n’était pas délibéré, certains analystes suggérant que la révélation de la vérité aurait pu déstabiliser le pays si les tueries avaient été étouffées par la sphère politique.

Actu-Juridique : La prescription ne fonctionne pas de la même manière dans nos deux pays. Pourriez-vous nous expliquer les délais de prescription tels qu’ils sont prévus par le Code de procédure pénale belge ?

ML : Avant d’entamer ce sujet, il est nécessaire de dire que la Belgique doit être un des derniers pays du monde à ne pas avoir de procédure d’appel pour les affaires jugées en cours d’Assises. Quarante ans après les tueries, la Justice reste le parent pauvre et l’immobilisme se perpétue inlassablement. Dans les années quatre-vingt, la prescription pour les crimes de sang était de dix ans, sauf si les Parquets estimaient qu’il y avait encore des actes d’enquête à réaliser. La prescription était alors doublée et passait à 20 ans. La prescription aurait dû être acquise en novembre 2005, ce qui était inacceptable pour les parties civiles et l’opinion publique. Le législateur a donc porté la prescription à quarante ans, ce qui nous amène au 10 novembre 2025 dans notre affaire. Le parquet fédéral qui chapeaute l’enquête avait déclaré en 2020 qu’un procès était possible en 2023 car les enquêteurs avaient acquis une certitude quant aux auteurs et à leur motivation. Effet d’annonce pour rassurer les parties civiles ? Toujours est-il que la crise sanitaire a empêché d’effectuer les actes d’enquête. Trois options existent dès lors. La première consiste à espérer que les auteurs se désignent (ce qui serait du jamais vu dans l’histoire judiciaire) et/ou donner le dossier à des historiens. Mais feront-ils mieux que des centaines d’enquêteurs durant 40 ans ? La seconde consisterait, comme en Suède, à rendre imprescriptibles les crimes de sang, mais cette proposition ne fait pas l’unanimité et sera très probablement écartée. Reste une astuce juridique discutée au Parlement : suspendre la prescription dès que l’affaire sera portée devant le juge du fond. Cela s’appliquerait à toutes les affaires criminelles et pas seulement à cette enquête-ci. C’est une bonne idée sur le fond, mais les parlementaires ne l’ont toujours pas mise à l’ordre du jour et elle ne le sera probablement pas dans un avenir proche car l’actuel gouvernement « Vivaldi » s’en tient à la gestion des affaires courantes en attendant les élections fédérales. La Belgique risque de battre son propre record mondial de temps de formation d’un nouveau gouvernement (589 jours !) et la loi de n’être jamais votée… Les tueurs du Brabant seront dès lors à jamais tranquilles. Ce serait un échec terrible pour la Justice.

Actu-Juridique : Existe-t-il un espoir de résoudre la plus grande affaire criminelle belge de tous les temps ?

ML : L’espoir est mince. On peut imaginer qu’un des auteurs, se sachant aux portes de la mort, fasse des aveux pour toucher la prime de 250 000 euros et assurer l’avenir de sa famille. La loi sur l’interruption de la prescription, si elle est votée, pourrait donner un nouveau souffle. Et puis il y a l’ADN. Cette technique n’était pas connue dans les années quatre-vingt, mais commença à être exploitable dans les années quatre-vingt-dix. Un laboratoire spécialisé a isolé un ADN masculin sur des cigarettes retrouvées à l’arrière d’un taxi, sans certitude absolue que cet ADN appartenait à l’un des tueurs. Les techniques ayant évolué, plusieurs autres ADN ont été isolés notamment sur un gilet pare-balles par un laboratoire universitaire, mais on ne peut écarter le risque d’une pollution par projection ou contact. Une nouvelle loi autorise par ailleurs les recherches familiales. Jusqu’à présent, les enquêteurs étaient limités à comparer l’ADN avec celui des suspects ou des condamnés déjà répertoriés dans les bases de données génétiques. Désormais, ils ont également la possibilité de vérifier si un membre de la famille de l’agresseur est présent dans ces bases de données. Il s’agit spécifiquement des parents, des enfants, des frères ou des sœurs, partageant au moins 50 % de l’ADN de l’agresseur. C’est ainsi que l’un des meurtriers d’Élodie Kulik a été identifié. Par ailleurs, jusqu’ici, les enquêteurs étaient uniquement autorisés à voir si l’ADN venait d’un homme ou d’une femme. Ils pourront désormais estimer la couleur des cheveux, la couleur des yeux, l’origine biogéographique et même l’âge. La CBW semble réticente encore à investiguer une nouvelle piste française : celle des frères S. et de quelques complices, des mauvais garçons originaires de Charleville-Mézières. Cette piste fut découverte par Jean-Pierre un ancien gendarme travaillant sur l’affaire Dutroux et qui enquêta sur un meurtre commis sur un personnage disant connaître la vérité sur l’enlèvement de Julie et de Mélissa. Cet homme aurait été abattu à la demande de sa femme par les frères S. Ils furent acquittés mais l’épouse condamnée pour avoir commandité le meurtre. Aujourd’hui décédés, les deux frères connaissaient bien la Belgique pour y avoir tenu des « bars à filles » en faisant commerce d’armes. Un témoin reconnut formellement un des frères lors de l’attaque de l’armurerie Dekaise en 1982. Un témoin anonyme était venu d’ailleurs très vite le dénoncer à la gendarmerie d’Hastière, mais les enquêteurs ne seront pas intéressés à l’homme et à son frère. Jean-Pierre Adam a effectué un vrai travail de flic à lui tout seul en remontant cette piste française et en recueillant des éléments pour le moins… intrigants. Le gendarme posta ses conclusions dans un livre au titre explicite : « Tueries du Brabant, La piste négligée, on pouvait, on devait éviter 27 morts » (Éditions Memory). Piste négligée ? C’est une certitude. Il n’est pas trop tard mais il est minuit moins une. La CBW a encore refusé récemment d’effectuer une analyse d’ADN des frères S.

 

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