Le théâtre des violences sexuelles devant la justice (1) : À la barre, de Ronan Chéneau

Publié le 06/11/2025

Alors que la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France en septembre, pour la deuxième fois de l’année 2025, au sujet du traitement judiciaire des violences sexuelles et que des États membres et l’Union européenne se repenchent sur la question du consentement, plusieurs pièces de théâtre dissèquent ces derniers mois la justice des affaires familiales, notamment des violences sexuelles, en s’inspirant d’affaires réelles et en s’appuyant sur l’expertise d’avocats spécialisés en droit de la famille. Avant d’évoquer Affaires familiales à la fin du mois, abordons À la barre, qui théâtralise au sein des palais de justice les audiences du quotidien des violences faites aux femmes.

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Qu’attendre exactement de la justice et de ses procédures, notamment en matière d’affaires familiales ? Existe-t-il un tribunal idéal où tout se répare, après que l’irréparable a été commis ? Est-ce la justice qui transforme la société, ou bien l’inverse, particulièrement quand il s’agit d’affaires qui touchent à l’intime ?

Ce sont autant de questions auxquelles plusieurs auteurs et metteurs en scène de théâtre essayent, en cette année 2025, non pas de répondre, mais de poser à leurs spectateurs-citoyens, potentiels justiciables, après avoir mené des recherches et des dialogues avec des professionnels du droit. C’est le cas de Ronan Chéneau dans À la barre, une pièce créée en 2024 au Centre dramatique national de Normandie/Rouen, jouée l’été dernier au tribunal judiciaire d’Avignon dans le off du Festival 2025 et en tournée en France depuis.

La singularité du spectacle est d’être joué dans les tribunaux ou lieux de vie citoyens (salle de conseil municipal, par ex.), par trois comédiennes et deux comédiens, revêtus de robes et affublés de quelques dossiers. Il peut paraître paradoxal de monter un travail théâtral dans des palais de justice ou autres lieux de la République, pour réfléchir autrement à la manière dont la justice répond à la réalité des violences faites aux femmes en France, mais c’est le choix de l’auteur Ronan Chéneau, du metteur en scène Steeve Brunet et de leur compagnie du P’tit Ballon, afin de mieux imprégner le public de l’ambiance pesant sur les justiciables, en particulier sur les femmes, victimes de viol (notamment conjugal1), de harcèlement sexuel dans le milieu familial ou professionnel, et même d’homicide pour légitime défense2.

À la barre3 a été écrit à partir d’entretiens et d’enquêtes, reposant sur des affaires réellement jugées, à la fois singulières et malheureusement communes, entraînant des souffrances encore plus difficiles à exprimer dans un lieu solennel et parfois encore plus éprouvantes à prouver quand il y a une confrontation avec l’agresseur supposé, voire avec le magistrat blasé ou fatigué, ou encore quand le cérémonial et la rhétorique de la justice créent des barrières sociales, voire purement linguistiques, obstacle bien connu depuis les incontournables et lumineuses notes de Giono4, et qui peuvent paralyser dans ce type d’affaire tout spécialement les victimes5. Le texte est, quant à lui, très pédagogique et documenté. La pièce déroule des chiffres, qui assomment (1 plainte sur 10 agressions sexuelles, 1 205 condamnations pour viol en France en 2022…) et un long inventaire du type de qualifications médicales produites dans chaque dossier de violence conjugale (traumatisme crânien, fractures diverses), sans oublier toutes les violences morales et psychologiques qui sont tues faute de preuves médicales (« on met quoi dans le dossier ? » en effet…) résultant souvent de l’impossibilité d’interrompre des relations subies sous emprise et de quitter le domicile pendant de longues années, parfois jusqu’au meurtre.

Le texte est en outre ponctué d’explications procédurales (rôle du procureur général, examen de la qualification juridique des faits, intime conviction, charge de la preuve…) utiles aux spectateurs non-juristes et de références à des auteures féministes (Virginie Despentes, Catharine MacKinnon, Mona Chollet), méconnues pour une partie du public, et auxquelles chacun et chacune aimeraient encore ajouter quelques noms. L’auteur ne tait pas non plus l’inconfort des hommes et leur trouble face à ce qu’ils qualifient d’« idéologie » qui les « enfermerait (…) dans une culpabilité qui les écrase », en commençant (dans une forme de prélude) par un renversement salutaire du regard, confiant sa certitude sur la responsabilité que ressentiraient les femmes si « c’était elles qui étaient massivement coupables dans les homicides conjugaux » (proportion de 9 sur 10). Et Ronan Chéneau contrebalance cette petite concession à la « fragilité » masculine, en faisant dire par la présidente de tribunal à un prévenu ayant menacé de mort et violenté sa femme parce qu’elle l’avait trompé, qu’elle en a le droit, et qu’elle le ferait « avec la ville entière qu’elle serait encore dans son droit ».

La scénographie et la mise en scène fluide viennent souligner l’importance du temps judiciaire, c’est-à-dire des rôles encombrés, des délais de jugement trop longs, des contretemps incohérents (le refus de renvoi d’une affaire en début d’audience par une présidente alors qu’une analyse ADN n’est pas arrivée à temps et qu’elle aurait pu selon son résultat changer la gravité de la peine…). Les comédiens, tour à tour avocats, juges ou prévenus, enfilent et ôtent leurs robes à une vitesse éclair, courent avec des boîtes d’archives sous le bras qu’ils distribuent alentour, avalent du papier comme les affaires et leur fatigue, et enfin entonnent en canon la célèbre comptine « J’ai du bon tabac dans ma tabatière », dont tous les spectateurs ne comprennent pas nécessairement le double sens6.

Comme l’indique l’auteur par une rupture dramaturgique intéressante dans la pièce, si « la justice n’est pas là pour réparer la société, encore moins pour se substituer au politique », le théâtre permet des propositions audacieuses et le comédien de lire « le code servile » que des siècles de paternalisme ont imposé aux femmes7, avant qu’un dialogue entre une présidente et une prévenue ne vienne interroger la nature morale des règles du Code pénal que le juge a la charge d’appliquer.

À l’issue du spectacle, un débat s’ouvre entre le public, les artistes et des juristes, sachant que deux avocates rouennaises (Mes Isabelle Delacour et Yaël Godefroy) ont apporté leur regard à la compagnie, ce qui permet des débats féconds sur des problématiques extrêmement clivantes, y compris parmi les féministes, à commencer par celle de l’utilisation de la notion de non-consentement dans la définition du viol, sur laquelle se termine la pièce, qui reste d’actualité au niveau normatif, tant sur le plan national8, que ceux de la Convention européenne des droits de l’Homme9 et de l’Union européenne10. C’est dire combien ce spectacle est utile et le restera et aurait toute sa place dans les programmes scolaires et universitaires afin de relayer les réflexions juridiques auprès du grand public.

Notes de bas de pages

  • 1.
    La pièce fait explicitement référence à la décision de la Cour de cassation qui a reconnu pour la première fois en 1990 le viol conjugal, avant que le législateur fasse disparaître dans la loi du 9 juillet 2010 la présomption de consentement entre les époux.
  • 2.
    Dès le premier acte, de longs passages du célèbre réquisitoire de l’avocat général Luc Frémiot dans l’affaire Alexandra Lange, acquittée par la cour d’assises du Nord et Pas-de-Calais en 2012, sont cités pour illustrer la difficulté de juger un cas d’homicide commis en légitime défense après des années de violences et d’emprise (un « mécanisme (…) difficile à comprendre quand on ne l’a jamais subi », comme l’écrit très justement Ronan Chéneau).
  • 3.
    Le texte est publié dans la collection Jeunesse des éditions Solitaires Intempestifs en 2025.
  • 4.
    J. Giono, Notes sur l’Affaire Dominici (1955), 2009, Gallimard.
  • 5.
    Cela avait déjà été très bien démontré dans la pièce de l’auteure et avocate britannique S. Miller. V. E. Saulnier-Cassia, « Prima Facie : le consentement dans la définition du viol en débat », Actu-juridique.fr 11 avr. 2024, n° AJU013b9.
  • 6.
    Un sens grivois a été donné à cette chanson écrite par l’abbé de l’Attaignant, les mots tabatière et nez pouvant faire référence aux organes génitaux et le refrain au refus (non-consentement) de la jeune fille.
  • 7.
    On trouvera dans l’actualité théâtrale parisienne du début de saison 2025-26 d’autres pièces qui abordent cet effet multiséculaire de paternalisme sur l’attente que la société a des femmes. En partie : Que la chair est triste hélas d’Ovidie (Athénée, sept-oct. 2025) ; Une assemblée de femmes d’après Aristophane adapté et mis en scène par R. Borgna, J.-C. Fall, et L. Rojol (Théâtre du Soleil, oct. 2025) ; La guerre n’a pas un visage de femme d’après S. Alexievitch, mis en scène par J. Deliquet (TGP, sept.-oct. 2025). Il convient également de citer la représentation unique au festival d’Avignon d’une pièce créée par M. Rau à Vienne dans une version plus longue sur le procès Pelicot, qui s’était tenu à Avignon. V. aussi le livre Le Consentement de V. Springora adapté au théâtre en 2024.
  • 8.
    Après l’avis du Conseil d’État (6 mars 2025), rendu public par l’Assemblée nationale, ayant proposé de définir le consentement comme devant « être libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable » et ne pouvant être « déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime », la proposition de loi visant à modifier la définition pénale du viol et des agressions sexuelles (C. pén., art. 222-22 et C. pén., art. 222-23), a été adoptée ce 29 octobre 2025. L’article 222-22 est désormais ainsi rédigé : « Constitue une agression sexuelle tout acte sexuel non consenti commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur ».
  • 9.
    V. les trois dernières condamnations de la France par la CEDH, 23 janv. 2025, n° 13805/21, H. W. c/ France – CEDH, 24 avr. 2025, nos 46949/21, 24989/22 et 39759/22, L. et a. c/ France – CEDH, 4 sept. 2025, n° 30556/22, EA et assoc. européenne contre les violences faites aux femmes au travail c/ France.
  • 10.
    Après la polémique adoption de la directive n° 2024/1385/UE sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique en mai 2024, les ministres du Conseil « Emploi, politique sociale, santé et consommateurs » (EPSCO) qui se sont réunis le 17 octobre 2025 n’auraient abordé que de manière informelle la question du consentement. Par ailleurs, la Commission européenne n’a pas exclu de lancer une procédure d’infraction contre la Lettonie qui envisage de se retirer de la convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe, sur la prévention et la lutte contre les violences faites aux femmes.
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