Les notions de « Vide » et de « Plein », en référence à la peinture chinoise

Publié le 23/09/2020

« Le “Vide” est grandeur. Il est tel l’oiseau qui chante spontanément et s’identifie à l’univers ». Tchouang-tseu

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Dans la peinture chinoise, le « Vide » et le « Plein » sont deux notions se rapportant à la philosophie taoïste qui, avec les principes Yin-Yang, nous indiquent deux éléments distincts mais interdépendants. Ces notions de Vide et de Plein ne s’opposent pas, elles indiquent des situations sur une surface picturale déterminée, et elles se complètent pour dialoguer et nous donner à voir un univers où le Yin et le Yang circulent et opèrent. Le Plein se rapporte aux formes qui sont dessinées : montagne, rochers, arbres ; le Vide se rapporte à l’absence de forme : ciel ou eau. Ce que nous observons toutefois dans une peinture de paysage chinois est une représentation qui fait le lien entre une réalité visuelle observée et la vision intérieure du peintre. Cette vision intérieure peut être ici comprise comme une « Idée », une « Idée vision » qui est la compréhension du peintre et son approche sensible avec les éléments de la nature. En effet, comme le dit le peintre, poète et musicien Wang Wei (701-761) : « En peignant un tableau de paysage, l’Idée doit précéder le pinceau ».

La notion de Vide, cependant, ne correspond pas au « Rien » de la philosophie occidentale ou à une absence absolue de quelque chose, absence qui signifierait donc le néant. Pour la philosophie taoïste, ces notions de Vide et de Plein sont complémentaires, et nous pouvons observer spécifiquement leur rapport/dialogue dans la peinture de paysage. Et pourrions-nous parler de l’une sans l’autre ? Pouvons-nous dire aussi que le Plein est Vide, que le Vide est Plein ? Nous pouvons le dire, car dans cette peinture comme dans l’univers, sans le Vide, rien ne semble possible, et le Plein dépend du Vide. Et comme le souligne François Chang : « (…) la peinture, au lieu d’être un exercice purement esthétique, est une pratique qui engage tout l’homme, son être physique comme son être spirituel, sa part consciente aussi bien qu’inconsciente ».

D’autre part, le Vide n’est pas quelque chose de vague ou d’inexistant. C’est un espace dynamique, qui agit. Il est à la fois silence et résonance. C’est un espace, pouvons-nous dire, de potentialités, d’actions et d’émergences, et sans le Vide la peinture ne peut agir, ne peut être une présence.

Dans ces paysages, nous voyons des oppositions, mais ces oppositions se complètent : le bas et le haut, le fleuve et la montagne, c’est-à-dire l’eau et la pierre, ou la montagne et le ciel (la pierre et l’air). Dans la formulation de cette peinture, fleuve et montagne ou montagne et ciel forment une unité harmonique.

Ainsi, dans un espace pictural, le Plein et le Vide ne peuvent que dialoguer, se répondre, être présents pour l’un et pour l’autre, car l’un ne serait être sans l’autre. S’il n’y a pas dialogue entre le Vide et le Plein, quel sens donner au Vide, quel sens donner au Plein ? Un artiste peut proposer une peinture monochrome, comme Yves Klein le fit. Cette peinture sera toutefois un monologue hypnotique. Cette fameuse couleur bleue qu’Yves Klein (1928-1962) employa à bon escient subjuguait, et c’est ce bleu qui est la peinture. Un artiste peut aussi proposer une peinture où, sur un espace blanc, vert ou rouge, il placera une forme abstraite ou figurative. L’espace pris par cette forme dialoguera-t-il avec l’espace blanc, vert ou rouge ? Y aura-t-il véritablement une rencontre ?

Prenons brièvement comme exemple l’œuvre de Vassily Kandinsky (1866-1944). Il y a, dans les peintures de ce peintre, l’un des pères de l’abstraction, un vrai dialogue entre les formes géométriques et l’espace dans lequel elles sont disposées, et nous pouvons observer que les notions de Vide et de Plein s’y retrouvent. Il y a véritablement unité et dialogue, comme dans les paysages de la peinture chinoise. Mais avec la peinture abstraite, l’Idée vision paraîtra plus opérante, car elle engage le spectateur à s’investir davantage devant ce qu’il regarde. Chez Kandinsky, il y a une autre caractéristique intéressante. La plupart de ses compositions sont très musicales : musicalité des couleurs et des formes. C’est bien évidemment une autre approche, une autre symphonie.

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Référence : LPA 22 Sep. 2020, n° 156a0, p.23

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