Meurtre de Victor Noir : l’acquittement de Pierre Bonaparte était-il justifié ?

Publié le 12/02/2026 à 9h00

Le 10 janvier 1870, le journaliste Victor Noir se rend en compagnie de son confrère Ulric de Fonvielle chez Pierre Bonaparte. Le jeune journaliste ressort quelques minutes plus tard, une balle dans le coeur. Que s’est-il passé entre ces trois hommes ? Jean-Michel Sieklucki, ancien bâtonnier de Tours, nous raconte le procès de Pierre Bonaparte. 

Meurtre de Victor Noir : l'acquittement de Pierre Bonaparte était-il justifié ?
Pierre-Napoléon Bonaparte à son procès à Tours en mars 1870

Nous sommes le 21 mars 1870 et s’ouvre à Tours un procès dont le retentissement est international. À cela deux raisons : d’abord parce qu’il s’ouvre devant la Haute Cour de Justice dont le siège est à Paris, mais qui a été délocalisée pour la circonstance, ensuite parce que l’homme qui y comparait est un prince de sang impérial, à savoir Pierre Bonaparte.

Pierre Bonaparte est le neveu du grand empereur et le cousin germain de Napoléon III au pouvoir en France. Il est accusé du meurtre d’un jeune journaliste de 22 ans Yvan Salmon dit Victor Noir. La question qu’il paraît intéressant de poser est celle de savoir s’il s’agit d’un procès purement politique ou du jugement d’un crime de droit commun dans des conditions habituelles.

Pierre Bonaparte, bagarreur et tête brûlée

Posons d’abord le cadre général. Les deux principaux intervenants dans cette affaire sont Pierre Bonaparte d’un côté et Henri Rochefort de l’autre. Né en 1815 Pierre Bonaparte est le fils de Lucien, l’un des frères du grand empereur. Il jouit d’une réputation de bagarreur et de tête brûlée qui l’a fait mettre à l’écart par son cousin Napoléon III, lequel lui interdit d’utiliser le prénom de Napoléon et qui s’efforcera à plusieurs reprises de contrarier sa carrière politique. Force est de reconnaître que cette réputation est justifiée tant le prince Pierre Bonaparte a laissé derrière lui au fil de sa vie des scandales et des cadavres.

Victor Henri de Rochefort Luçay dit Henri Rochefort est quant à lui un journaliste et un homme politique connu. Anticlérical, nationaliste, boulangiste, antidreyfusard et socialiste, il rêve de renverser l’Empire. Après avoir dirigé le journal La Lanterne, il dirige La Marseillaise, journal ardemment républicain. Il a le sens des formules qui frappent comme celle-ci : « La France compte trente-six millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement ».

Tout commence en 1869 par une querelle de journaux corses. La Revanche, journal d’opposition, publie des articles outrageants pour la mémoire de Napoléon Ier et pour l’ensemble de la famille impériale. Le journal L’avenir de la Corse répond le 20 décembre en publiant notamment une lettre qu’il a sollicitée de Pierre Bonaparte. Cette lettre est toute aussi violente que l’article initial. Elle déclenche ce que l’on va appeler « le drame d’Auteuil ». Pour régler de tels affronts il n’y a, à cette époque, que le duel. Le prince envisage l’envoi d’un cartel (lettre de défi) tant à Rochefort qu’au directeur de La Revanche. Rochefort nourrit la même intention à l’égard de Pierre Bonaparte et sollicite deux de ses amis dont Jean Baptiste Millière. En réalité ils vont l’un et l’autre être pris de vitesse par un rédacteur de la Marseillaise, Paschal Grousset, qui mandate deux de ses journalistes, Ulric de Fonvielle et Victor Noir, pour se rendre chez le prince à sa résidence d’Auteuil aux mêmes fins.

Les deux émissaires sont reçus par le prince dans son salon particulier. Quelques minutes plus tard Victor Noir en ressort titubant, une balle dans le cœur, et s’effondre sur le trottoir. Il meurt dans les instants suivants sans avoir eu la possibilité de s’exprimer. Deux seules personnes sont donc capables d’évoquer ce qui s’est passé dans ledit salon particulier : le prince Pierre Bonaparte et Ulric de Fonvielle. La difficulté va tenir au fait que leurs dépositions sont diamétralement opposées.

Deux versions radicalement opposées des faits s’affrontent 

Notons d’abord que les trois hommes en présence sont armés. Bonaparte a un révolver dans la poche. Il y est légalement autorisé, chez lui comme à l’extérieur. Ulric de Fonvielle possède lui aussi une arme de poing dans un étui. Victor Noir est armé d’une canne épée.

Notons que la démarche entreprise par les deux hommes au domicile du prince n’est pas habituelle en matière de duel. L’usage veut que les témoins de l’offensé prennent contact avec ceux de l’offenseur et non avec celui-ci directement.

La thèse développée par Pierre Bonaparte consiste à dire qu’après de brefs échanges verbaux, il a été frappé au visage par Victor Noir et que voyant Ulric de Fonvielle s’emparer de son arme, il a saisi la sienne et a tiré sur celui qui venait de le frapper. Il tirera ensuite à deux reprises sur Fonvielle sans l’atteindre, ce qui le mettra en fuite alors qu’il tentait de riposter. Le prince dira dans les instants qui suivent à sa servante : « ils sont venus pour m’assassiner ».

La thèse d’Ulric de Fonvielle est totalement différente. Il déclare qu’à la suite des échanges verbaux, c’est le prince qui a frappé Victor Noir au visage avant de saisir son arme et de tirer sur lui. Il a ensuite tiré deux coups sur lui sans l’atteindre.

Nous disposons pour départager les deux thèses de plusieurs éléments : d’une part, des constatations matérielles et, d’autre part, des témoignages directs et indirects.

La première et principale constatation matérielle est qu’aucune trace de coup n’a été constatée sur le visage de Victor Noir alors que plusieurs témoins attestent que la joue gauche du prince Pierre Bonaparte est très largement tuméfiée. Parmi ces témoins, quatre amis du prince qui sont venus à son domicile dans les heures qui ont suivi les faits et surtout trois médecins : les docteurs Pinel, Morel et Tardieu, ce dernier évoquant même « un coup à poing fermé ». Ajoutons que sur le trottoir, au chevet de Victor Noir, des témoins ont entendu Fonvielle déclarer : « Il a tué mon ami, mais il a reçu un bon soufflet ».

Ces constatations battent en brèche la thèse d’Ulric de Fonvielle qui s’inscrit dans un contexte de détestation de l’Empire et de la famille impériale et de volonté de lui nuire. La phrase prononcée deux ans plus tôt publiquement par Fonvielle, et rapportée ici par le témoin Wachter, journaliste au Constitutionnel, trouve toute sa résonance : « Quand il s’agit de bonapartiste,s la calomnie est une arme dont on peut se servir ».

La campagne de presse lancée par Rochefort et ses amis dans leurs journaux, notamment La Marseillaise, est d’une violence extrême. Pierre Bonaparte y est caricaturé à outrance. Les insultes et les diffamations sont telles que plusieurs journalistes sont traduits en justice et envoyés en prison à Sainte Pélagie. Il en est ainsi notamment de Rochefort qui a écrit : « J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin ». Certains comme Paschal Grousset viendront même déposer à l’audience sous escorte policière alors qu’ils sont incarcérés pour des faits de même nature. Il est certain que le traitement de faveur réservé à Pierre Bonaparte lors de son arrestation irrite fortement l’opposition républicaine. En effet, s’il est le soir même des faits incarcéré à la Conciergerie, il y est logé dans l’appartement du directeur et y tient salon en recevant ses amis librement.

Cour d’assises ou Haute cour ? 

Pierre Bonaparte demande à comparaître devant une cour d’assises ordinaire. Il se dit un citoyen comme un autre. L’Empereur en décide autrement et saisit le conseiller Oms, membre de la Haute Cour de Justice afin d’instruire le dossier. L’instruction dure moins de deux mois et l’affaire est renvoyée à l’audience de jugement du 21 mars 1870. Lors des obsèques de Victor Noir une foule considérable (entre 50 et 200 mille personnes selon les sources) avait manifesté son hostilité au régime. L’Empereur, prudent, décide de délocaliser le procès à Tours.

Le même Empereur désigne les magistrats chargés de la présidence et de l’accusation devant la Haute Cour. Justin Glandaz, conseiller à la Cour de Cassation, présidera. Il est connu pour avoir été l’exécuteur testamentaire d’Honoré de Balzac. Théodore Grandperret, procureur général près la cour impériale de Paris, tiendra l’accusation. À ce stade, on peut émettre quelques doutes sur l’objectivité de ces deux magistrats. L’audience confirmera le bien-fondé de ces doutes, notamment en ce qui concerne le président. La période postérieure, avant l’effondrement de l’Empire après la défaite de Sedan, le démontre aussi. En effet, Théodore Grandperret sera récompensé du rôle qu’il a tenu en étant nommé ministre de la Justice. Il occupera brièvement ce poste du 10 août au 4 septembre 1870.

De nombreuses précautions sont prises en vue de ce procès hors-norme. Gendarmes à cheval et sapeurs-pompiers règlent la circulation en dehors du palais et l’accès à celui-ci. On a spécialement construit une tribune dans la salle d’audience pour augmenter sa capacité.

La famille de Victor Noir est représentée par deux avocats : Mes Floquet et Laurier. Le premier est un homme politique célèbre, député, sénateur, préfet, ministre et même président du Conseil. Le second est lui aussi connu pour ses idées républicaines, du moins à l’époque, car il deviendra conservateur à la fin de sa vie.

La défense de l’accusé est, elle aussi, assurée par deux avocats : Mes Le Roux et Demange. Le premier fut membre de la Constituante et opposant au coup d’État du 2 décembre. Il est tout de même aux côtés du prince. Le second est un jeune avocat de vingt-neuf ans, Edgar Demange. Il n’est pas encore connu, mais sa carrière sera brillante puisqu’il assurera trente ans plus tard la défense du capitaine Dreyfus aux côtés du grand Labori.

Ajoutons que le Haut Jury se compose de la manière suivante : un conseiller général est tiré au sort dans chaque département, à l’exception de celui de la Seine. Ils sont donc 88 parmi lesquels on tirera au sort le jour de l’audience 36 jurés titulaires et 4 suppléants.

« Madame Laetitia, sa mère, a eu tant d’amants que je ne puis le savoir »

Le procès dure sept jours pleins. Dans un court discours d’introduction, le président Glandaz s’efforce d’éloigner l’idée que ce procès peut avoir un caractère politique et stigmatise la presse républicaine qui a voulu dans sa campagne le lui donner. Il s’exprime ainsi : « Ce procès ne devrait avoir aucun caractère politique…Il faut le reconnaître, la politique avec ses passions a envahi ce procès ».

La lecture de l’acte d’accusation par le greffier met en pleine lumière la position qui sera soutenue par Monsieur Grandperret : il y a à l’évidence une provocation de la victime car c’est elle qui a frappé le prince au visage, mais il n’y a pas légitime défense car l’accusé n’a pas agi pour se défendre mais pour punir son agresseur. Notons tout de même que l’accusation choisit clairement la thèse des faits développée par Pierre Bonaparte, du moins en ce qui concerne l’auteur du coup au visage, se montrant plus réservée quant à la menace qu’aurait pu représenter l’arme de Fonvielle.

La presse républicaine poursuit, dès le premier jour des débats, sa tentative de déstabilisation en accusant le président d’avoir dîné avec l’accusé la veille de l’ouverture du procès. En réalité, le président n’a fait que rendre visite à Pierre Bonaparte à la prison et ce selon les prescriptions mêmes du Code de procédure pénale qui imposent cette entrevue.

Les incidents vont se multiplier au cours des débats et force est de reconnaître que le président Glandaz témoigne d’une faveur toute particulière à l’égard de l’accusé. Quand le président demande à Paschal Grousset au moment de lui faire prêter serment s’il a un lien de parenté avec l’accusé, il répond : « Madame Laetitia, sa mère, a eu tant d’amants que je ne puis le savoir ». Le ton est donné. Fonvielle, interrogé sur le fait qu’il aurait dû prendre contact avec les témoins du prince plutôt qu’avec le prince lui-même, répond : « J’ai toujours procédé comme cela. Je ne pensais pas trouver en lui un assassin ». Formule qui déclenche la fureur de l’accusé qui rappelle dans quel camp selon lui sont les assassins en évoquant l’attentat de la rue Saint Nicaise et les bombes d’Orsini. Il parle même du « guet-apens d’Auteuil ».

Il faut savoir en effet que trois témoins vont venir à la barre se livrer à une joute homérique. Isidore Villion explique avoir entendu, cinq jours avant le drame, alors qu’il se trouvait chez un marchand de tissus, la conversation entre deux employés dudit commerce. Les propos étaient les suivants : « Il doit se passer quelque chose de drôle ; on doit aller provoquer le prince Bonaparte en duel, et s’il ne veut pas se battre, on le tuera sur place dans son bureau ». Les employés à la barre nient avoir tenu de tels propos.

Jean Baptiste Millière, directeur gérant du journal La Marseillaise, est malmené à la barre par le président pour avoir harangué la foule devant la maison du prince en l’incitant à enfoncer la porte et à se saisir du meurtrier. « Nous regrettons que vous ayez songé un instant que la violence devait se substituer à la justice », dit le président. Ce dernier s’étonne encore que Millière ait cru bon d’être porteur lui aussi d’un pistolet pour aller porter un cartel.

Le témoin Grousset laisse quant à lui clairement apparaître sa détestation du régime impérial. Il conclut sa déposition dans les termes suivants : « Jamais je n’avais senti et si bien compris qu’en cet instant, à quel degré d’abjection dix-huit ans d’Empire avait réduit la France ». Il est aussitôt renvoyé à la prison de Sainte Pélagie dont il avait été extrait pour être entendu.

Autre incident notable quand vient à la barre le capitaine Touchet qui a combattu avec le prince au siège de Zaatcha. Sa déposition provoque les rires de la salle et de Me Laurier. L’accusé se lève furieux et prend à partie l’avocat : « Le brave capitaine Touchet, dont Me Laurier a ri tout à l’heure, a eu la poitrine traversée par une balle ; s’il n’a pas beaucoup de rhétorique, il a beaucoup plus de courage que la faction débile à laquelle appartient Me Laurier ». Le prince vise ici le parti républicain. Cette attaque politique frontale provoque à son tour une réaction incontrôlée de Fonvielle qui, du fond de la salle monté sur un banc, s’écrie : « Et vous, vous avez assassiné Victor Noir ! Pierre Bonaparte, regardez-moi bien en face et osez dire que vous ne l’avez pas assassiné lâchement ; assassin ! assassin ! à mort ! à mort ! »

Le public est debout et seule une suspension d’audience ramène le calme. Le procureur général requiert que Fonvielle soit poursuivi pour ses propos inadmissibles, ce qui est ordonné par la Haute Cour.

De nombreux témoins seront encore entendus avant que ne s’achève la quatrième journée d’audience.

« Il y a un complot »

Me Floquet, premier avocat partie civile à s’exprimer, n’aura aucune difficulté à mettre en avant le passé tumultueux du prince Bonaparte. Avec habileté, il provoque celui-ci qui ne peut s’empêcher de réagir. « Il y a un complot pour me faire départir du calme que je dois au Haut Jury et à la Cour », s’écrie l’accusé. Le président répond en écho : « Nous le déjouerons », propos quelque peu surprenant.

Mais plus surprenante encore est l’attitude du président quand il décide d’interrompre purement et simplement la plaidoirie de l’avocat afin de vider l’incident Fonvielle. On peut indiscutablement y voir une volonté de déstabiliser la partie civile. Fonvielle écope de dix jours de prison supplémentaires et l’audience est renvoyée au lendemain pour la suite de la plaidoirie de Me Floquet. Pendant trois heures et demie, il s’efforce le jour suivant de s’opposer à l’argument de la légitime défense qui a été annoncé par ses adversaires.

La seconde plaidoirie de partie civile, celle de Me Laurier, n’est pas moins virulente. Elle donne lieu à un affrontement avec le président quand l’avocat déclare : « A voir ce qui se passe chez ce prince français, on se demande si une telle scène ne serait pas mieux à sa place dans les annales du XVIe siècle, et si au lieu d’être chez un Bonaparte, on n’est pas plutôt chez un Borgia ». Le président l’interrompt et souligne son absence de modération. L’avocat dit alors, avec une ironie mal dissimulée, se réjouir de voir un accusé traité avec « autant de réserves et d’égards ». Lorsque l’avocat termine sa plaidoirie avec emphase en évoquant les obsèques de Victor Noir, le président reprend la parole en une formule aussi choquante que malheureuse : « C’est révoltant de voir la défense de la partie civile se mêler de l’accusation et prendre ainsi la place du ministère public ». En réalité, cela n’a rien de révoltant dans la mesure où la culpabilité de l’accusé est contestée par la défense.

Théodore Grandperret s’exprime deux heures. Il stigmatise tout d’abord et longuement la campagne de calomnie des journaux républicains. Ses mots sont forts et choisis : « Je ne dirai rien, ni des horribles calculs politiques qu’on a fondés sur un cadavre, ni de ce vent de colère qu’on a soufflé sur les masses pour les soulever. Ce sont là les tristesses et les plaies de notre temps ». Passant aux faits, il décrit avec talent le mouvement qui s’est fait du siège de La Marseillaise jusqu’à l’habitation de Pierre Bonaparte. Le défilé de tous ces hommes, armes en poche, qui viennent soi-disant pour seulement remettre une lettre de défi. Il est évident que le procureur général fait ici le procès de Rochefort et de ses amis. Il franchit un pas supplémentaire vers la défense en retenant pour bonne la thèse de l’accusé quant au coup sur le visage. C’est bien pour Théodore Grandperret le prince Pierre Bonaparte qui a été frappé par Victor Noir et non l’inverse. Il ne reste plus qu’une marche pour arriver à l’acquittement. L’accusation ne la franchit pas. Pour elle il n’y a pas de légitime défense. Le péril imminent manque et la disproportion est flagrante entre un coup au visage et un coup de revolver. D’autant plus que pour l’accusation, il n’est pas établi que Fonvielle avait son arme en main à cet instant. Il requiert donc condamnation, mais sans formuler de demande de peine précise.  Il était difficile de faire plus favorable à l’accusé.

Le premier défenseur est Me Le Roux. Sa tâche est simple : réhabiliter l’image du prince ternie par les parties civiles. Il le fait longuement, patiemment, dans un discours documenté terriblement efficace. Il prend la suite du parquet en dénonçant une campagne de presse faite de mensonges et de calomnies

Vient enfin le jeune Me Demange. Il enfonce le clou en jouant de sa jeunesse qui peut surprendre : « Le prince veut que je me lève et que je parle. Après une voix autorisée qui s’est fait entendre pour lui, il veut qu’une voix plus jeune, aussi convaincue, plus passionnée peut-être vienne faire entendre une dernière protestation ». Ses efforts portent exclusivement sur la légitime défense qu’il veut absolument arracher. Avec talent, il transporte les jurés dans ce petit salon où s’est joué le drame à trois personnages. Ils y sont. Ils voient tout. Ils ont compris.

« Je veux sortir par la grande porte »

Après une heure et quart de délibéré, un verdict d’acquittement est rendu. Au moment de quitter la salle, libre, Pierre Bonaparte envoie un dernier trait à ses adversaires : « Je veux sortir par la grande porte pour montrer qu’au milieu des braves tourangeaux, je ne crains pas les gens de La Marseillaise ».

En définitive ce procès a certes été un procès politique dans la mesure où les magistrats principaux ont été choisis par un membre proche de la famille de l’accusé, à savoir l’Empereur lui-même, et qu’ils ont fait preuve pour le président de partialité et pour le procureur général d’une très large compréhension. Il l’a aussi été selon la volonté d’Henri Rochefort et de la presse républicaine qui n’avait d’autre souci que d’atteindre à travers lui le régime impérial en place.

Cela étant il semble à l’auteur de ces lignes que le verdict d’acquittement rendu est parfaitement justifié. Les mensonges des gens de La Marseillaise ont été mis au jour. Ils entament le crédit de leurs affirmations à défaut d’éléments de preuve concrets. Leur propension délibérée et affirmée à mentir pour nuire à l’empire leur retire en effet toute crédibilité. Retenir la thèse de l’accusé selon laquelle Fonvielle avait son arme à la main lorsqu’il a tiré sur Victor Noir après avoir reçu le coup au visage, est dès lors possible. À partir de là, la légitime défense s’impose ainsi que l’acquittement qui en découle.

Le Haut Jury a rendu un verdict en dehors de toute pression politique ou en tout cas en ayant su lui résister et en se fondant exclusivement sur les éléments du dossier.

Le dernier paradoxe de ce dossier est que si le prince Pierre Bonaparte, personnage haut en couleur, n’est pas resté dans la mémoire populaire, il n’en a pas été de même pour Victor Noir. En effet ce jeune journaliste totalement inconnu à l’époque des faits « habite » l’une des tombes les plus visitées du cimetière du Père Lachaise. Jules Dalou a, en effet, en 1891, sculpté un gisant le représentant couché sur le dos dans la position qu’il occupait en s’effondrant sur le trottoir d’Auteuil. Il a agrémenté sa sculpture à un endroit bien précis d’une impressionnante proéminence. Cet ouvrage est alors devenu un objet de culte censé favoriser la fécondité des femmes. On peut noter une totale décoloration dudit endroit précis.

L’histoire a décidément de ces fantaisies inattendues et déroutantes.

Meurtre de Victor Noir : l'acquittement de Pierre Bonaparte était-il justifié ?
La tombe de Victor Noir au Père Lachaise, par Jules Dalou.

 

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