Prestiges de la mélodie française

Publié le 11/07/2024

Quelques cycles de mélodies de Fauré

Le genre de la mélodie occupe une place essentielle dans l’œuvre de Gabriel Fauré. Depuis son premier opus, en 1861, jusqu’au cycle de L’Horizon chimérique, op. 118, le maître en écrira plus d’une centaine, la plupart réunies en cycles. Stéphane Degout et Alain Planès en investiguent cinq, autant de gemmes jalonnant un processus d’intense création qui a connu plusieurs phases. Ainsi de Poème d’un jour op. 21, de 1878, sur des textes de Charles Grandmougin. Le désespoir amoureux y est traduit au fil de trois morceaux d’une grande virtuosité vocale : depuis l’émoi, en passant par la passion contrariée, jusqu’à la résignation et l’apaisement. Plus conséquent, l’ensemble de La Bonne Chanson, op. 61, s’adosse à la poésie de Verlaine. Les 9 mélodies qui le composent tissent un portrait de la bien-aimée. D’une rare spontanéité, là où « éclate comme une explosion de joie, comme la certitude d’un bonheur », note Vladimir Jankélévitch. On mesure la complexité de l’écriture à l’instabilité harmonique, à l’usage du chromatisme et à l’extrême mobilité rythmique.

Avec Le Jardin clos, op. 106, de 1914, Fauré investigue le monde symboliste du poète belge, Charles Van Lerberghe. Ces huit pièces se signalent par la limpidité de l’écriture pianistique. Quant au chant, il atteint le dépouillement et vise à l’introspection comme à la simplicité de ton. Peu joué, ce cycle mérite pourtant l’écoute par ses évocations oniriques. Après plusieurs mélodies qui portent le discours jusqu’à l’exaltation, il se referme sur un sentiment de désenchantement mais aussi de sérénité. Les quatre morceaux composant Mirages, op. 113 (1919), le sont sur des poèmes de Renée de Brimont, aux accents là encore symbolistes. L’univers aquatique des deux premiers côtoie l’hymne troublant à la nature et ses mystères, puis une évocation de la danse. Dernier cycle, L’Horizon chimérique, op. 118 (1921), atteint la quintessence du dire fauréen. Le musicien âgé l’emprunte au jeune Jean de La Ville de Mirmont, tombé en novembre 1914 au Chemin des Dames. Il choisit quatre poèmes inspirants, au dire enflammé dans leurs alexandrins parfaits, que la musique soutient comme d’évidence avec autant de ferveur que de sérénité. L’expression musicale épouse l’inspiration littéraire dans un égal élan. Car il coule dans ces trois évocations marines entrecoupées d’un nocturne lunaire, « une musique aux profondeurs élastiques, et toute travaillée d’invisibles courants » (ibid.).

Par la rectitude de la diction, qui caresse le mot et sculpte la phrase, le vrai des accents, l’art infini de la nuance, Stéphane Degout apparaît comme l’interprète choisi de ces mélodies. En cela il rejoint ses deux illustres prédécesseurs Charles Panzera et Gérard Souzay. Comme à propos du premier, interprète favori de Fauré lui-même, on peut parler de ce que Roland Barthes saluait : le « pouvoir solaire de la voix ». En effet la clarté du timbre épouse le naturel de la déclamation, l’absolu souci de la finesse de la langue, la délicatesse des liaisons : du murmure à l’éclat dans un égal souffle. Alain Planès, sûr routier du piano français, est le partenaire idéal, constamment soucieux de la richesse du langage fauréen, de ses inflexions tour à tour délicates et enflammées. Il le démontre encore avec une admirable exécution de la Ballade, op. 19, premier chef-d’œuvre pianistique de Fauré. Qui prend des tons mordorés sur le Pleyel « Grand Patron » de 1892.

Les paysages choisis de la mélodie orchestrée

Initié par Berlioz, avec le cycle Les Nuits d’été, le répertoire de la mélodie avec orchestre a intéressé la plupart des compositeurs de la fin du XIXe siècle, de Massenet à Fauré, de Gounod à Saint-Saëns, mais aussi Dubois et Hahn. À cet exercice, tous se sont livrés avec adresse. C’est que le genre de la mélodie, où le détail est ciselé jusqu’à l’épure, peut tout aussi bien s’accommoder de l’habit symphonique, pour peu que le raffinement de l’instrumentation habite la rêverie musicale. Du fait de leur richesse littéraire, les textes mis en musique, empruntés aux poètes de l’époque, les parnassiens et les symbolistes, ne sont pas amoindris, bien au contraire. Et lorsque la comparaison appert avec la version pour piano, le résultat s’avère tout à fait probant. La parure orchestrale enrichit la miniature, la narration s’emplit de couleurs nouvelles, les thèmes traités, de l’amour, de la mort, de la nature, prennent une autre saveur.

Grâce aux recherches éditoriales du Palazzetto Bru Zane, le choix opéré par Véronique Gens et Hervé Niquet ouvre un large spectre et réveille quelques pépites. Chez les compositeurs en vue, bien sûr. Fauré d’abord, dont « Clair de lune » trouve un autre atour dans son orchestration discrète, comme il en va de « Les roses d’Ispahan », là où le violoncelle enlaçant la voix ajoute à la fameuse modulation fauréenne. Mais aussi Gounod dont « La fauvette » fait penser à un air de Manon. De la trentaine de mélodies avec orchestre de Saint-Saëns, on entend « La Splendeur vide », extraite des Mélodies persanes, op. 26, oscillant entre climat merveilleux et écriture généreuse. Et « Aimons-nous » (de Banville) livre un paysage mélancolique. Fameux mélodiste, Reynaldo Hahn est représenté par « D’une prison » (Verlaine), immortalisé par ce distique final « Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ? », ou par « Paysage » (André Theuriet), où s’exprime la délicatesse de la passion amoureuse. Théodore Dubois, un musicien qui sort peu à peu de son purgatoire, se voit offrir plusieurs pièces, dont deux extraites des Chansons de Marjolie, à la séduisante orchestration : « Celui que j’aime » et son léger souffle épique, et « En paradis », paré de solos de violon et de violoncelle.

C’est peu dire que Véronique Gens est ici chez elle. Qui d’autre que cette magnifique artiste peut mieux restituer le vrai de ces mélodies. L’art de la diseuse trouve là de nouvelles occasions de magnifier la langue de Verlaine, de Gautier ou de Sully Prud’homme. Les mille inflexions de son soprano ont loisir de se déployer dans le tragique contenu ou la joie discrète, de cultiver le sous-entendu délicat. Elle bénéficie du précieux soutien que prodigue Hervé Niquet, à la tête de son orchestre munichois avec lequel il a déjà réalisé divers projets de musique française. Le récital s’enrichit d’ailleurs de quelques morceaux instrumentaux, entrelaçant les mélodies, « comme autant d’échos muets aux poèmes déclamés », souligne Alexandre Dratwicki. On en jugera par deux andantinos extraits des Petits rêves d’enfant de Dubois, l’un de sa douce mélodie berçante, l’autre marqué grazioso, plus joyeux. Mais aussi avec « Nocturne » tiré de la suite Shylock, op. 57, de Fauré, comme une évocation de quelque douleur enfouie. Quelques pièces de Massenet trouvent encore à prolonger les atmosphères installées par les pièces chantées. Ainsi de « Pastorale », extrait d’Esclarmonde, un opéra naguère tiré de l’oubli par Joan Sutherland.

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