Question de rhétorique : Jouer la salle contre son adversaire

Publié le 01/03/2021

« L’apologie de terrorisme n’est pas suffisante pour retirer l’asile à un migrant : voici la stupéfiante décision du CNDA approuvée par le Conseil d’Etat » s’est étonnée l’ancienne avocate et désormais femme politique Marine Le Pen, le 23 février dernier, sur son compte Facebook. Fait assez rare, la polémique ainsi déclenchée a contraint le Conseil d’Etat à s’expliquer dans un communiqué de presse.  Guillaume Prigent, auteur de Avoir raison avec Schopenhauer (1), nous explique quels procédés rhétoriques se cachent derrière cette « stupéfaction » devant l’application stricte d’un texte de loi par le juge administratif.

Façade du Conseil d'Etat
Photo : ©AdobeStock/Pixarno

Le constat : pourquoi c’est si tentant ?

 Lors d’un débat public, ceux qui vous écoutent n’ont pas nécessairement le niveau de connaissance requis pous suivre aisément les subtilités, parfois byzantines, d’une discussion entre des experts de la discipline. Il est arrivé à chacun d’entre nous d’assister à des échanges entre des pointures d’une matière donnée et d’être bien en peine de distinguer un vainqueur. C’est d’ailleurs justement l’objet d’un échange public que d’apporter à ceux qui en sont témoins les ressorts d’une réalité plus complexe qu’il n’y parait pour les aider à se forger un avis.

Face à un adversaire dont on sent bien qu’il ne tardera pas à triompher sur le fond, une option consiste à jouer de ce hiatus de savoir pour affirmer une absurdité ou un mensonge… ou dans le cas présent clamer sa « stupéfaction ». Votre adversaire aura toutes les peines du monde à expliquer, à un public non averti, que derrière l’affirmation simpliste et d’apparence sensée se cache un raccourci de pensée audacieux, voire parfaitement scandaleux. Ce stratagème est d’ailleurs souvent utilisé par les tenants de la théorie du complot pour la simple et bonne raison que démontrer que quelque chose est faux demande souvent bien plus de temps et d’efforts que d’affirmer un pensée hasardeuse.

C’est précisément ce sur quoi compte Marine Le Pen dans sa déclaration du 23 février sur Facebook lorsqu’elle y critique une décision du Conseil d’Etat en date du 12 février 2021, Office français des réfugiés et des apatrides n° 4131239 dans laquelle un réfugié ne voit pas son statut révoqué malgré une condamnation pour apologie du terrorisme.

Le procédé rhétorique : jouer l’émotion publique contre l’intelligence… l’argument ad auditores

Post Facebook MLP
Post Facebook de Marine Le Pen (capture d’écran)

 Pour comprendre l’emploi de ce procédé rhétorique, il faut se souvenir du contexte : la France a connu depuis 2015 une vague de terrorisme sans précédent qui a causé la mort de plus de 250 personnes et vu les services de renseignement et l’autorité judiciaire déjouer plus de 60 attentats sur cette même période. Le terrorisme constituait d’ailleurs, jusqu’en 2019 et selon l’INSEE, la première source de préoccupations des français.

Le procédé rhétorique fonctionne en trois temps :

1) Simplifier les termes du sujet au maximum pour donner l’impression que la situation est simple et que n’importe qui peut en comprendre les contours :

*Un « réfugié » devient ainsi un « migrant ». Il faut rappeler ici que les deux mots sont bien distincts. Selon les Nations Unies, le terme migrant désigne « toute personne qui a résidé dans un pays étranger pendant plus d’une année, quelles que soient les causes, volontaires ou involontaires, du mouvement, et quels que soient les moyens, réguliers ou irréguliers, utilisés pour migrer ». Or celui de réfugié est tout autre puisqu’en France un réfugié est reconnu par l’Ofpra en application de l’article 1er A2 de la Convention de Genève du 28 juillet 1951 qui énonce que : « le terme de réfugié s’applique à toute personne craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner » ;

*La « liberté d’expression » qui serait « garantie » en France pour quelqu’un qui ferait l’apologie du terrorisme alors même que la décision du Conseil d’Etat précise bien qu’une condamnation s’est vue « prononcée le 18 février 2015 par le tribunal correctionnel de Nice pour des faits d’apologie publique d’un acte de terrorisme ».

2)S’étonner de la décision du Conseil d’Etat en donnant le sentiment qu’elle serait illégale ou injuste, et donc « scandaleuse » alors qu’elle ne fait que respecter scrupuleusement l’article 711-6 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. C’est d’autant plus surprenant de la part d’un parti qui se targue depuis plusieurs décennies de maîtriser l’ensemble des failles de la législation française en matière de lutte contre l’immigration ou contre le terrorisme… et que cet article a été créé il y a près de 6 ans, par la loi n°2015-925 du 29 juillet 2015 ;

3)Appeler en creux le public à se révolter contre un Etat et une justice qui se montreraient exagérement faibles, en confondant volontairement l’acte terroriste et l’apologie de cet acte. Si les deux sont évidemment condamables et condamnés, les mettre dans le même panier relève d’une singulière légèreté de pensée.

Le danger : crier au loup au risque d’exciter la meute toute entière

Il est heureux et souhaitable que chaque citoyen, et donc chaque responsable politique, puisse clamer son désaccord avec le cadre juridique qui encadre nos existences. C’est d’ailleurs un sport national dont l’avenir est plutôt assuré. Et c’est surtout une pratique saine qui démontre l’intérêt des citoyens pour la chose publique.

En revanche, il faut s’interroger sur le pourquoi de ce désaccord. S’il vise à engager un débat de fond et à améliorer réellement l’efficacité de la lutte contre le terrorisme, pour reprendre le cas d’espèce, c’est une pratique saine. Si en revanche, et notamment venant d’une femme dirigeant une grand parti politique, il feint d’ignorer quelque chose qui prend une poignée de secondes à vérifier – le droit en vigueur – pour exciter des passions tristes comme la colère, le ressentiment ou le rejet des « migrants », alors il en va tout autrement.

Pratiquée à outrance, cette tactique engendre au moins trois conséquences fâcheuses.

*Faire croire d’abord qu’il n’est pas besoin de connaissances sur un sujet pour en parler et donner le sentiment que la France dispose non seulement de 67 millions de sélectionneurs, mais aussi et plus récemment de 67 millions d’épidémiologistes et pourquoi pas aussi de 67 millions de spécialistes de la lutte contre le terrorisme islamiste.

*Inciter, ensuite, à se fier à ce fameux « bon sens » qui laisse croire que chacun porte en lui une étincelle d’intuition pure qui suffit à résoudre des problèmes complexes… en oubliant qu’une étincelle, lorsqu’elle est seule et aussi brillante soit-elle, ne fait pas atterrir un robot sur Mars, pas plus qu’elle n’éclaire sur les modalités d’accueil des réfugiés dont les parcours complexes méritent mieux qu’un commentaire lapidaire.

*Mais plus que tout, et c’est là le plus grave, elle excite le ressentiment et la colère dont chacun sait qu’ils ne sont pas bons conseillers pour ce qui relève de la conduite d’une Nation. Sauf à considérer que seuls l’indignation et l’esprit de revanche doivent guider l’action publique.

La sagesse bretonne rappelle d’ailleurs, à ceux qui s’émerveillent devant tempêtes et grandes marées, que lorsque la mer monte, elle charrie d’abord sur le rivage les ordures arrachées aux bas-fonds.

 

(1) Librio Philosophie – novembre 2017

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