Romans-sur-Isère entre la Villa Margot et l’éventailliste Frédérick Y.M. Gay

Publié le 28/07/2020 - mis à jour le 03/08/2020 à 15H21

Dans la Drôme, Romans-sur-Isère évoque sûrement pour vous l’univers de la chaussure : Charles Jourdan et Kélian y avaient leurs usines. Leurs fermetures ayant entraîné un drame pour l’emploi local, un collectif d’actionnaires a créé « La Cité de la chaussure » pour remettre l’univers de la chaussure en cœur de ville, relocaliser la production et proposer du made in France plus écoresponsable. Mais en matière d’artisanat, Romans-sur-Isère ne se limite pas à la chaussure dès lors qu’on se promène dans le vieux quartier des tanneurs, près de l’abbatiale Saint Barnard. Au détour d’une rue, une vitrine chargée d’objets hétéroclites, des éventails aux grandes plumes de paon ne peuvent qu’attirer l’attention, retenir le regard. C’est la boutique-atelier de Frédérick Y.M. Gay, un des rares éventaillistes de l’Hexagone.

L’univers magique de l’éventail

Arrêtez-vous, interrogez-le et s’il n’est pas pris par la commande d’un grand nom de la haute couture, il vous contera l’univers merveilleux de l’éventail : « L’éventail c’est tout sauf l’accessoire de mode galvaudé par l’Espagne ».

Titulaire d’un DESS mode et création, diplômé des Arts appliqués de Lyon, Frédérick Y.M. Gay a créé son atelier il y a plus de 20 ans et ne peut que s’insurger sur la manière dont l’éventail a été pastiché, déprécié par les Espagnols.

Pour Frédérick Y.M. Gay, l’éventail est un des plus beaux fleurons du patrimoine artistique et immatériel français.

Son apparition remonte à Adam et Ève et la feuille cachant la nudité d’Adam, me dit-il, est le tout premier éventail : c’est « le paravent de la pudeur ».

Son travail tourne ainsi autour des symboliques du jardin d’Éden, des anges et des mythes fondateurs de nos origines. Bien plus qu’un objet mondain de coquetterie, l’éventail est un objet entre philosophie, spiritualité et anthropologie.

L’histoire de l’éventail est une histoire millénaire : sur les temples égyptiens sont représentés des esclaves tenant au-dessus des têtes des pharaons de larges feuilles de lotus. Ronds pour les empereurs, en demi-lune pour les personnages moins importants ; on sait que la Chine et le Japon ont poursuivi le concept de l’éventail comme accessoire et signe de reconnaissance des hauts dignitaires et comme élément esthétique cachant les personnages aux théâtres No et Kabuki.

En Europe, l’éventail plié et d’origine nippone est parvenu via les cargaisons d’épices et de soies des navires espagnols et portugais au XVIe siècle. Très vite, il devient un instrument de raffinement chez les nobles et les bourgeois ; Paris étant le centre de création de la feuille avec des sujets mythologiques, bibliques ou des scènes charmantes et galantes à la Boucher et Fragonard.

Toute dame distinguée se devait de porter un éventail et la production au XVIIIe siècle en fait un objet d’art avec peintures, broderies, ivoire, nacre, pierres précieuses, écaille de tortue…

Mais la révolution stoppe l’essor et le luxe que représentait l’éventail et plusieurs éventaillistes partent s’installer à Valence, en Espagne.

Le XIXe siècle démocratise l’éventail et l’Espagne l’industrialise vers 1830. Au XXsiècle, il devient un objet publicitaire et connaît un regain exceptionnel à l’époque de l’Art Déco, pendant les années folles. L’entre-deux-guerres, puis 39-45 signe le déclin de l’éventail, l’objet devenant désuet. Dior, en 1947, tente de le réintroduire, suivi plus tard par « Monsieur éventail », Karl Lagerfeld. Mais connoté ringard et surtout inadapté à la nouvelle manière de vivre et de se déplacer, l’éventail a bien du mal à trouver sa place dans les rayons mode et n’émeut plus que les collectionneurs.

Frédérick Y.M. Gay ne travaille pas en série, il ne réalise que de l’unique ; car seule la création dans toute sa pureté et originalité l’intéresse. La haute façon pour une centaine de pièces, le partenariat avec la maison Duvelleroy sont le quotidien de Frédérick Y.M. Gay et en aucun cas l’éventail de théâtre ou de music-hall.

Il faut voir la précision du plissé à froid pour comprendre la finesse et la beauté du produit. Tulle, dentelle ou soie sont apprêtées et placées entre un recto et verso d’un moule carton lui-même plissé. De « simples » pressions sur les parties hautes et basses du moule assurent le plissage de la feuille qui se loge ultérieurement dans la tablette (les tiges de bois, nacre, ivoire). Découpes, ajouts de pièces décoratives, de plumes finalisent l’objet.

Une vraie merveille de patience et de précision !

Mesdames, le temps n’est plus où vous inscrirez le nom de vos cavaliers sur la tablette de votre éventail pour les prochaines valses ; mais allez admirer le travail de Frédérick Y. M. Gay pour un retour merveilleux dans une époque où l’on savait vivre.

L’émotion de voir que certains perpétuent encore ce style d’ouvrage est grande et le coup d’œil enchanteur.

La Villa Margot

Cette visite vous ayant aiguisé l’appétit, un petit détour par La Villa Margot en plein centre-ville, s’impose.

Dans un beau parc privé de 3 000 m2, une superbe maison des années folles décorée Art Déco ; un lieu enchanteur à la fois restaurant, bar à vins et cocktails, salon de thé ; un cadre design où le service est sérieusement orchestré sans pour autant être guindé, avec la possibilité d’un repas à l’extérieur en terrasse.

La villa a été construite fin XIXe siècle par le fondateur d’une tannerie réputée à Romans-sur-Isère.

Après avoir connu différents propriétaires, dont Alain Manoukian en 2007, la villa est reprise par le couple Le Bozec qui l’a dynamisée et embellie. C’est le chef Maxence Hiltbrand qui officie derrière les pianos.

La carte change ici tous les mois et en fin de crise sanitaire, nous n’avons pu tester qu’une carte restreinte mais nous nous sommes régalés pour un bon rapport qualité/prix.

Veau cuit à basse température et foie gras poêlé

Menu à 34 € pour une entrée très fraîche : un nougat de fromage de chèvre frais aux herbes et sa purée de tomates, basilic. Suivaient un filet de veau cuit à basse température (donc resté très tendre et goûteux) et ses pommes de terre confites au beurre et légumes verts. Pour terminer sur une note sucrée, une onctueuse crème au chocolat-noisettes, mousse café et crumble noisettes.

À accompagner d’un verre de Crozes Ermitage du Domaine Mucyn à 5,50 € si vous souhaitez un vin blanc, d’un Saint Joseph bio du Domaine Barou à 6,50 € si vous préférez un rouge : ils n’alourdiront pas trop votre addition !

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Référence : LPA 28 Juil. 2020, n° 155k4, p.23

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