Traverser la lumière

Publié le 26/11/2019 - mis à jour le 27/11/2019 à 16H05

La Piscine

Bazaine, Bissière, Elvire Jan, Le Moal, Manessier, et Singier figurent côte à côte sur les cimaises du musée La Piscine, à Roubaix. Qu’ont ces artistes en commun ? La lumière, sans aucun doute, mais encore le désir de trouver, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, un sens à l’abstraction trop souvent stérile jusque-là.

Si leur démarche est la même, ces peintres n’ont jamais constitué un groupe : chacun a conservé sa personnalité. Roger Bissière est leur aîné ; tout d’abord journaliste et critique d’art, il enseigne ensuite à l’Académie Ranson, où il a comme élèves, entre autres, Alfred Manessier et Jean Le Moal, qui deviendront ses amis. Ses recherches le conduisent vers une synthèse du cubisme, du fauvisme et de l’abstraction pour créer des compositions libres. Il se libère de la tradition sans la renier totalement. Quatre peintres les rejoindront, intéressés par cette démarche innovante.

Les premières œuvres sont construites selon un cloisonnement serré, sous forme de grille avec quelques éléments figuratifs. Gustave Singier évoque une jeune fille mais il cloisonne le dessin ; Manessier saisit par la pureté de la ligne, la puissance de la palette. Dans l’œuvre de Jean Bazaine, on apprécie la légèreté de la géométrie : il témoigne d’une complexité chromatique et les rythmes irréguliers sont gorgés de vie et de lumière. Quant à Le Moal, il intéresse par sa construction. Ces artistes créent des formes élémentaires, aux nouveaux équilibres suscités par la science qui progresse. Ils perçoivent la force de la lumière qui, souvent, émane de la couleur, anime bleus profonds et ocres de Manessier, ou les noirs et les rouges d’Elvire Jan pour esquisser un visage…

Ces peintres élaborent un nouveau langage où la géométrie est présente ; Bussière témoigne d’un lyrisme poétique en une puissante harmonie chromatique, où l’on distingue étoiles, losanges, suscitant un étrange paysage. Il spiritualise la matière comme Manessier, dont la création tout en retenue, rythmée, laisse percevoir son chemin intérieur, l’approfondissement de soi et de l’expression picturale. Il recherche une sublimation du réel. Au cours des années 1960, ces artistes affirment leur liberté dans des œuvres d’une forte intensité et qui, parfois, semblent s’évader des limites de la toile. Ainsi, Elvire Jan ou Le Moal créent une sorte de tumulte, des tableaux ardents, vivants.

Ce qui frappe et attire chez ces peintres, c’est leur préoccupation constante de capter la lumière, notamment à partir de 1970. À cette époque Bazaine allège son écriture, qui devient plus aérée. Les compositions de Le Moal font, malgré l’abstraction, percevoir la présence du vent, de la nature. L’on ressent parfois une effusion lyrique, des sensations transposées en tâches colorées, lumineuses dans l’espace. De Bissière, on admire les rythmes verticaux rappelant des troncs d’arbres. Chacune des peintures abstraites de ces créateurs est « habitée » ; ils évoluent vers toujours plus de lumière, plus d’abstraction. Certains n’ont pas vraiment connu la notoriété et cependant, leur travail mérite l’intérêt, telle Elvire Jan qui, au fil du temps, est passée d’une palette forte posée en touches dynamiques à un jeu de transparences subtiles en de douces harmonies de gris, ocre, et rouge atténué. L’on apprécie la qualité musicale de Singier, dont la peinture rigoureuse affirme une ampleur des formes, une poésie plastique.

Le symbolisme chrétien marque les tableaux de Manessier, sa création est empreinte de mysticisme, évoqué par une géométrie pénétrée de lumière où les formes s’articulent entre elles. En 1980, il peint La Passion du Christ en de très grands formats où de forts tracés noirs – ou d’un or lumineux – traduisent sa foi, son émotion. Un rayonnement spirituel émane de ses toiles dans la somptuosité de la texture. Dense est son art, serein ou tourmenté, à la beauté parfois austère et animée du frémissement de la couleur.

Renouvelant la création, ces artistes ont cherché à exprimer l’envers des apparences.

À lire également

Référence : LPA 26 Nov. 2019, n° 149j7, p.16

Plan