Histoire curieuse des bronzes

Une Vierge trop dorée

Publié le 16/08/2016

Les bronzes sont utilisés en sculpture et pour la décoration et connu depuis la plus haute Antiquité. Ces œuvres sorties des mains d’artistes les plus renommés sont particulièrement recherchées par les collectionneurs. De quoi attirer les faussaires. Il reste que les contrefaçons dans ce domaine sont nombreuses. Elles ont alimenté et continuent d’alimenter le marché de l’art, car elles ne cessent de circuler. Nous poursuivons la lecture de l’ouvrage de Paul Eudel (1837-1912) Truc et truqueurs, au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées » dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907.BGF

« Un de nos notables antiquaires parisiens voyageait dans le midi de la France. À la devanture d’un marchand, il aperçoit une Vierge du XVIe siècle merveilleuse. Le bronze doré semblait d’une épaisseur et d’une patine invraisemblables. Conservation parfaite. Bref, il ne manquait qu’un doigt à l’enfant Jésus et un pied à sa mère pour que le groupe fût irréprochable. Notre antiquaire reçoit la commotion électrique.

– Je vous offre 2 500 francs, dit-il au marchand.

– L’objet m’en coûte davantage, répond celui-ci. D’ailleurs, je suis en marché pour le vendre un bon prix à un musée.

On en resta là. Quelque temps après, le marchand vient à Paris chez l’antiquaire.

– Voulez-vous toujours de la Vierge ?

– Je crois bien !

– Je ne vous la vends plus que 500 francs.

– Allons donc !

– Je suis un honnête homme et je vous préviens qu’on m’en a offert une autre sur photographie. La voilà. Elle a les mêmes accidents.

Moralité. Quand vous ne serez pas sûr d’un bronze, prenez une pointe et attaquez-le dans un endroit peu apparent. Si c’est de la galvanoplastie, vous découvrirez le cuivre rouge sous l’enveloppe fallacieuse de la patine. Les bronzes modernes ne sont pas plus à l’abri des fourberies que les anciens. Vous savez quels prix élevés atteignent les œuvres de Barye ?  Bonaparte à cheval fait facilement 3 500 francs, le Cerf qui lève une jambe, 1 500 ; l’Éléphant monté par un Indien, 2 500, le Lion et le tigre marchant, 3 200, le Taureau cabré, 1 700 ; Thésée combattant le Minotaure, 2 000 francs.

Or il y a bronze et bronzes, comme il y a fagots et fagots. Ceux qui remontent à Barye lui-même et sortent pour ainsi dire de ses mains, figurent sur le catalogue qu’il dressa avec soin. Ils valent quatre ou cinq fois ceux qui se vendent encore chez les éditeurs. C’est un jeu pour nos habiles maquilleurs de patiner des exemplaires modernes et de les faire passer pour des premières épreuves, bien heureux quand ils ne vous vendent pas des surmoulés clandestins et sans valeur, portant cependant Barye ou A. L. Barye, comme les marquait le « Michel-Ange de la ménagerie », ainsi que l’appelle Théophile Gautier.

Enfonçons-nous davantage dans les bas-fonds de la contrefaçon et parlons un peu du plâtre bronzé. Il se débite ouvertement, dans les rues de Paris, ce bronze du pauvre, par les soins de petits italiens, qui vous offrent, selon le goût du jour, les plus célèbres productions de nos maîtres contemporains. Successivement, on a vu, sur les parapets des ponts ou contre les grilles de clôture des squares, des étalages où figurent le Chanteur Florentin, de Dubois, l’Arlequin, de Saint-Marceau, la Diane, de Falguière, le Mozart enfant, de Barrias. Pour quelques pièces de nickel, on peut s’offrir des modèles que plusieurs billets bleus ne suffiraient pas toujours à payer en bronze chez Thiébault, Susse ou Barbedienne. Ce n’est pas la peine de se priver ! Qui n’a pas son petit plâtre ? ».

(À suivre)

À lire également

Référence : LPA 16 Août. 2016, n° 118q3, p.15

Plan
X