Dubuffet, un barbare au Mucem ?

Publié le 16/07/2019

Vincent Everarts – Adagp, Paris 2019

Étrange titre que ce « Jean Dubuffet, un barbare en Europe », à l’occasion de l’exposition organisée au Mucem. Était-ce son insaisissabilité, sa radicalité, la brutalité d’un art critiquant la culture de son temps qui fait du peintre écrivain un « barbare » au sein du système artistique et politique dominant ? Au-delà de l’accroche qui invite à réfléchir, l’exposition est une réussite absolue autour de 290 œuvres et objets issus des plus grandes collections. Le Mucem aime préciser – et il a raison – que plus de trente objets présentés sont conservés ici même.

« Le déchiffreur ». C’est le titre d’un collage réalisé par Dubuffet en 1974. Il accueille le visiteur dès la première salle. Il dit beaucoup de ce qui s’est déjà passé et de ce qui adviendra encore. Dubuffet fut sensible à « homme du commun », modeste, un peu perdu au milieu de ce qui l’entoure. La philosophie de Dubuffet s’incarne bien dans cette toile composée de morceaux de vie, à moins qu’il ne s’agisse que de quelques instants. Le visiteur / amateur décrypte et s’amuse à comprendre ce qui y figure. La peinture de Dubuffet n’est pas triste même s’il s’est plu à dire toujours qu’il n’y avait pas une once d’humour dans son œuvre. Avec les autres œuvres qui parcourent l’exposition on comprend mieux la phrase du peintre : « Ce n’est pas d’être un homme d’exception qui est merveilleux. C’est d’être un homme ». Pour avoir une idée de ce que peut être cet homme du commun voir par exemple le « petit sergent – major », huile sur toile de février 1943, absolument délicieuse et annonciatrice de la suite. Déchiffrer donc le monde et soi-même, mais pas seulement : Dubuffet, peintre turbulent, c’est l’art de décentrer, dissoner, affoler !

« Art brut ». 1945. Dubuffet innove avec ses « Hautes pâtes » et explore les disciplines de l’ethnographie et la psychiatrie mais aussi les traditions populaires qui vont résonner dans son œuvre. C’est aussi lors d’un voyage en Suisse qu’il façonne la notion d’ « art brut » qu’il institutionnalisera avec le Foyer de l’art brut et la Compagnie de l’art brut. L’exposition dans une superbe organisation spatiale donne à voir et comprendre toutes les facettes et implications de l’artiste dans cette manière de faire et d’être « brut ».

« L’art des fous ». Dubuffet ça commence dans les années vingt. Comme avec ces Trois personnages dans un paysage de montagne, exposée ici qui n’est pas sans faire penser avec cette déformation des visages et leur plasticité à d’autres peintres du corps (Munch, Bacon). Le corps et la psyché. Dubuffet va s’intéresser à l’« art des fous » (dont il contestera la prétendue particularité). La salle consacrée à cette rencontre donne à voir de bien intéressantes choses comme le Die Hüfte der (ober) Scheke d’Eugen Gabritschevsky ou les Personnages et écritures de Johann Knopf ; L’art des fous rejoint l’art brut qui implique de donner à voir des œuvres qui ne sont pas faites par des artistes professionnels. Passionnant.

Plusieurs autres espaces permettront d’approcher bien d’autres thématiques et manières de l’artiste, éclectique, à l’aise avec le dessin comme avec les mots qu’il s’est employé aussi à déstructurer. Une exposition à la gloire d’un type génial qui faisait tomber les murs et exploser les carcans, bref un barbare, c’est bien trop rare pour ne pas y courir !

LPA 16 Juil. 2019, n° 146n5, p.16

Référence : LPA 16 Juil. 2019, n° 146n5, p.16

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