La Baraka aux Gémeaux : la danse contemporaine des droits fondamentaux !

Publié le 09/06/2016

La Scène nationale des Gémeaux à Sceaux (92) a accueilli du 18 au 22 mai la compagnie lyonnaise La Baraka, avec Do you be, la première chorégraphie de la danseuse Nawal Lagraa et le Cantique des cantiques du danseur et chorégraphe Abou Lagraa, deux spectacles qui ont en commun de partir d’un texte et de poser de manière assumée et vibrante les principes de liberté de conscience, de pensée et de religion, de dignité et d’égalité.

Les rendez-vous chorégraphiques du théâtre des Gémeaux offrent chaque saison une programmation ambitieuse, reflet d’un équilibre subtil entre les grands noms de la danse contemporaine – cette année José Montalvo et Joëlle Bouvier1 – et les plus jeunes compagnies, avec une alternance de danse contemporaine, flamenco, danse acrobatique2, hip-hop, parfois associés à la création visuelle3. La programmation 2016-2017 qui vient d’être annoncée par sa directrice Françoise Letellier, respectera cette tradition d’excellence et de découverte4.

Do you be est l’aboutissement du projet « Femmes sur le devant de la scène » de Nawal Lagraa, présenté pour la première fois à l’automne 2015 à la Maison de la danse de Lyon lors de la quinzaine de l’égalité Femmes-Hommes, où la Compagnie La Baraka est en résidence de production – après l’avoir été à Sceaux de 2009 à 2014. Le spectacle repris aux Gémeaux est un diptyque composé d’un solo et d’une pièce pour sept danseuses non professionnelles venant de différents horizons – hip-hop, jazz…

À la différence des icônes de la danse contemporaine, comme Martha Graham5, qui ont refusé d’être vues comme des artistes féministes, la revendication de Nawal Lagraa n’est pas dissimulée, mais au contraire assumée. Elle pourrait sans doute se reconnaître dans la filiation d’Isadora Duncan, cette « femme libre » qui prononça en 1905 « une conférence sur la danse comme art de libération, en revendiquant pour la femme le droit d’aimer et d’avoir des enfants à son gré »6.

Pour la création de son diptyque, la chorégraphe dit s’être appuyée sur l’archétype de la « femme sauvage » conceptualisé par la psychanalyste américaine Clarissa Pinkola Estés, dans son ouvrage le plus connu, Femmes qui courent avec les loups, revisitant les contes pour en tirer des enseignements différents de ceux de Bruno Bettelheim7. C’est la condition de la femme qui intéresse l’auteur, par ailleurs sensible à l’art de la danse8 : « Chaque femme a en elle la femme sauvage. Mais la femme sauvage, comme la nature sauvage, est victime de la civilisation. La société, la culture, la traquent, la musellent, afin qu’elle entre dans le moule réducteur des rôles qui lui sont assignés et ne puisse entendre la voix généreuse issue de son âme profonde »9.

Le solo de vingt minutes dansé par Nawal Lagraa ne laisse pas de doute. La femme sauvage, c’est bien elle, révélée par les tourments de son corps magnifique et sa chevelure indomptée. Comme plusieurs de ses illustres prédécessrices10, elle entend libérer le mouvement, libérer le corps de la femme, lui permettre d’être exposé sur scène, et ainsi de s’émanciper. Cet objectif est également bien rempli par les danseuses du septuor de trente minutes qui s’affranchissent pour certaines de codes ou d’interdits familiaux ou religieux – notamment dans les passages au sol d’une très grande inventivité – et pour les autres libèrent une énergie extraordinaire avec une précision inattendue pour des non-professionnelles dès la première scène où les visages des danseuses allongées passent d’une sérénité joyeuse à l’abattement.

De nombreuses compagnies de danse contemporaine ont abordé les rapports de domination hommes-femmes, notamment dans les interprétations nombreuses du mythique Sacre du Printemps, de Maurice Béjart, au collectif She She Pop11, en passant par Pina Bausch et Angelin Preljocaj. Mais la compagnie La Baraka est allée plus loin, en liant aussi la question de l’égalité des sexes avec celle de la religion.

Le Cantique des cantiques, ce texte profane de l’Ancien Testament, dont l’auteur et la date sont inconnus12, sert de structure au spectacle du chorégraphe franco-algérien Abou Lagraa qui ne relève peut-être pas exactement du théâtre-danse – au sens du Tanztheatre de Bausch – mais est un travail incontestablement hétérodoxe nourri par le metteur en scène franco-allemand Mikaël Serre, entrecoupant ou superposant aux scènes dansées sur une musique originale d’Olivier Innocenti, la participation vocale et gestuelle de deux comédiennes, l’image vidéo, et des textes projetés sur un rideau de fils en fond de scène. Ce n’est pas la première fois que ce texte suscite une interprétation artistique – musicale et picturale essentiellement13 – y compris dansée14. Mais c’est assez inhabituel que la danse serve aussi explicitement des principes juridiques universels, réussissant à « communiquer d’un corps à un autre, d’un monde intérieur à un autre, directement sans détour avec la plus grande intensité » et arriver « à des ébranlements qui mènent sans doute plus loin que n’importe quel débat verbal »15.

L’amour est violent chez Abou Lagraa, contrairement à ce que l’on peut ressentir à la première lecture du Cantique des cantiques, qui est tout au plus érotique. Certains trouveront l’adaptation osée, le chorégraphe livrant une interprétation très sexualisée. Ce ne sont pas seulement des corps qui se rencontrent ou qui ondulent, mais des corps animés de secousses frénétiques, qui se cognent à deux, à trois ou plus – jusqu’à une scène de viol collectif explicite –, qui sont malaxés, pétris, ou qui s’assouvissent seuls sur le sol du plateau, laissant le désir insatisfait, les êtres inapaisés, à l’image de ce corps qui offre toute sa nudité, debout et allongé, dans la semi-obscurité puis la lumière crue du plateau, dans sa simplicité, à l’opposé du corps huilé et provoquant de Quando l’uomo principale è una donna de Jean Fabre16. Cette violence n’exclut pas la légèreté et l’éclat de certains passages, en particulier ceux dansés par le gracile Ludovic Collura.

Il faut lire dans ces successions de scènes tourmentées un plaidoyer pour l’amour vrai, consenti et désiré par le couple – qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel, d’origines ou religions différentes. C’est une apologie des « valeurs indivisibles et universelles » que sont la dignité humaine, la liberté, l’égalité et la solidarité, rappelées dans le préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne dont les deux premiers paragraphes sont projetés en fond de scène, après les articles 10 – liberté de pensée, de conscience et de religion –, 1 – dignité humaine –, et 19 – protection en cas d’éloignement, d’expulsion et d’extradition – résumant en point d’orgue les messages des deux représentations de la compagnie La Baraka, utilisant ainsi la matière première juridique de manière absolument inédite dans un spectacle de danse !

Dan Aucante

Notes de bas de pages

  • 1.
    Le jubilatoire ¡ Y Olé ! de J. Montalvo en avril 2016 et Salue pour moi le monde de J. Bouvier d’après Tristan et Isolde en mai 2016.
  • 2.
    L’époustouflant Il n’est pas encore minuit de L. Touzé et la Cie XXL en mars 2016.
  • 3.
    L’étonnant Pixel de M. Merzouki et la Cie Kafig en décembre 2015.
  • 4.
    Sont not. programmés : Blanca Li et Maria Alexandrova ; les acrobates du nouveau cirque du Vietnam ; Ushio Amagatsu ; Philippe Découflé ; Akram Khan ; Kader Attou ; Russell Maliphant ; Yvann Alexandre.
  • 5.
    « Des féministes m'ont revendiquée comme l’une des leurs. Mais je ne me considère pas comme telle. Je ne me suis jamais posé la question… » : Graham M., Mémoire de la danse, 1992, Actes Sud, p. 27.
  • 6.
    Martin-Fugier A., « Isadora, une femme libre » in : Isadora Duncan, une sculpture vivante, 2009, Musée Bourdelle, Paris Musées, p. 18. V. aussi : Duncan I., Ma vie, Folio, p. 28.
  • 7.
    Bettelheim B., Psychanalyse des contes de fées, 1994, Hachette, Pluriel.
  • 8.
    La Danse des grands-mères, 2009, Livre de poche. V. aussi les très nombreuses références à la danse, aux femmes artistes in : Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la Femme sauvage, 2001, Livre de poche, p. 28, 40, 263, 296, 329, 341, 638, 654.
  • 9.
    Femmes qui courent avec les loups, op. cit., extrait de la 4e de couverture de l’édition originale publiée chez Grasset en 1996 et utilisé par Nawal Lagraa pour expliquer sa démarche.
  • 10.
    V. Graham, Mémoire de la danse, op. cit. : « Dans chaque rôle que j’ai interprété, j’ai tenté de jouer la part qui me paraissait la plus sauvage » (p. 55).
  • 11.
    Spectacle donné à Paris au théâtre des Abbesses pendant le festival d’automne 2014.
  • 12.
    V. Renan E., « Etude sur le plan, l’âge et le caractère du poème », Arléa, coll. Poche Retour aux grands textes, 2012, p. 125-127, qui conteste comme d’autres traducteurs l’attribution à Salomon, notamment parce que le poème est loin d’être flatteur pour le roi.
  • 13.
    V. not. les cinq toiles de Marc Chagall, exposées au Musée national Chagall de Nice du 9 juillet au 31 octobre 2016.
  • 14.
    Par la Cie Korzéart en 2011 à Montpellier, avec la chorégraphie d’Agnès Bonfils.
  • 15.
    Servos N., « Danser par nécessité » in : Camarade H., Paoli M-L., Marges et territoires chorégraphiques de Pina Bausch, L’Arche, 2013, p. 38.
  • 16.
    Solo créé en 2004 interprété par la danseuse Lisbeth Gruwez.

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Référence : LPA 09 Juin. 2016, n° 116x2, p.22

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