La modernité viennoise

Publié le 07/12/2018

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La « modernité viennoise », c’est cette période effervescente et crépusculaire au tournant du XIXe et du XXe siècle, alors que se côtoient tant de talents exceptionnels, dont les œuvres philosophiques, scientifiques, littéraires, picturales, témoignent d’une rage de décrire, d’analyser, de questionner.

La légende d’une vie

Parmi les écrivains de cette époque, Stefan Zweig est sans doute le plus connu en France, là où son succès ne se dément pas : romans, biographies et aussi théâtre, avec le plus souvent l’adaptation de ses nouvelles. Citons, sans cesse repris, Amok, Lettre d’une inconnue, La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Le joueur d’échecs

Le théâtre Montparnasse a choisi de monter l’une de ses pièces de théâtre, rarement représentée en France : et c’est une vraie réussite.

Le personnage central de La légende d’une vie, pièce écrite en 1919, est Léonore, veuve d’une icône nationale – Karl Franck – poète de génie dont elle entretient le culte dans la belle demeure familiale, manipulant un admirateur devenu biographe attaché à ce culte. Mais la forteresse est fragile. Friedrich, le fils, vit mal le mythe pesant de son père et le passé ressurgit avec l’ancienne maîtresse de Karl. Épreuve de vérité et fin de la légende. Le génie était plutôt ordinaire dans sa vie privée mais l’essentiel est ailleurs ; c’est son œuvre, et la légende doit continuer.

Christophe Lidon, qui avait récemment mis en scène Lettre d’une inconnue, a eu l’heureuse initiative de faire découvrir au public cette pièce écrite, restée ignorée en France, demandant à Michael Stampe d’en donner une nouvelle traduction-adaptation, épurée, respectant l’esprit du texte qu’il vivifie. La mise en scène est subtile, élégante, comme le sont les décors et costumes, la direction d’acteurs inventive et quels acteurs… Une Nathalie Desay aussi à l’aise au théâtre qu’à l’Opéra, dans le rôle au premier degré de la veuve autocrate et Macha Méril, toute en finesse et charme, mêlant tout naturellement mélancolie et appétit de vivre. Côté hommes, Gaël Girardeau, enfin engagé dans la voie du théâtre – ce qui lui va si bien – est le jeune homme écorché vif et Bernard Alane, l’observateur extérieur de cette famille recomposée.

La Ronde

Modernité viennoise aussi avec Arthur Schnitzler, contemporain et ami de Zweig et Freud, monument des Lettres en Autriche et moins connu en France. Il avait abandonné la médecine pour une carrière littéraire et sa production est importante, avec un volumineux Journal et une succession de pièces de théâtre (une quarantaine), de nouvelles et de romans dont les personnages complexes sont souvent traités au scalpel de la psychanalyse.

Avec un certain courage, Schnitzler n’esquivait pas les situations provocatrices, décrivant sans indulgence la dégradation des valeurs individuelles et culturelles de son époque et abordant des thèmes à risques : critique de l’armée, de l’antisémitisme, de l’hypocrisie des sentiments. Il eut souvent affaire à la censure et sa pièce La Ronde, écrite en 1896, déclencha un scandale lors de sa première représentation en 1921 à Berlin, donnant lieu à un procès.

On connait le synopsis : un narrateur, meneur de jeu, présente une série d’histoires, tournant autour de rencontres « galantes » : de la prostituée au soldat, du soldat à la femme de chambre, de la femme de chambre au fils de famille, et ainsi de suite jusqu’à ce que le cercle soit bouclé… En 1950, Max Ophuls, alors installé en France, adaptait pour le cinéma cette Ronde, réunissant une pléiade de comédiens illustres, de Gérard Philippe à Danièle Darieux, Simone Signoret, Daniel Gélin, Serge Regiani… Film culte, élégance en noir et blanc, musique lancinante « Tournent tournent mes personnages… ». La pièce fut reprise en 2016 à la Comédie française et revient pour quelques semaines au Théâtre 14 dans une mise en scène de Jean-Paul Tribout.

Le spectacle ne manque pas de qualités : rythme rapide, décors et costumes soignés, comédiens alertes. Florent Favier en fils de famille est épatant. Le parti pris de gaité, qui éloigne le spectacle de l’étiquette de comédie dramatique dont on l’habille parfois, celui d’un certain cynisme qui ne s’attache qu’au plaisir en évitant tout sentiment est tout à fait convaincant !

Reste que le texte a vieilli et l’accompagnement musical manque un peu de tonique complexité. Cette Ronde nous entraîne vers le passé, mais pas assez vers le présent. C’est un choix.

LPA 07 Déc. 2018, n° 141d0, p.14

Référence : LPA 07 Déc. 2018, n° 141d0, p.14

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