Le Faiseur de théâtre

Publié le 25/02/2019

Théâtre Dejazet

Thomas Bernhard est très présent sur les planches des théâtres parisiens ; cette fois-ci avec Le Faiseur de théâtre, sur la scène du théâtre Déjazet, seul survivant mythique des salles du « Boulevard du crime » qui a servi de lieu de tournage pour le film Les enfants du Paradis de Marcel Carné.

Son patron, le pittoresque Jean Bourquin, a conservé les ors patinés et le velours rouge ; il accueille les spectateurs à l’entrée et les salue à la sortie, affabilité que ne connaît pas Bruston, le héros de la pièce…

Ce Bruston, auteur, acteur, et metteur en scène de théâtre, fait une tournée provinciale avec sa famille. Il vient d’arriver dans la salle de spectacle – hall d’un hôtel minable – d’une bourgade autrichienne sinistre, pour y représenter sa pièce, La roue de l’histoire, ambitieuse réflexion politique selon lui, où se croisent Hitler et Napoléon.

Tel Jupiter réfugié dans son Olympe, il s’abandonne, du début jusqu’à la fin de la pièce, à un monologue tonitruant avec comme seul auditeur l’aubergiste, qu’il tyrannise avec ses manies et son obsession : l’extinction des lumières des sorties de secours, juste avant la fin de la représentation. Et d’imposer au malheureux ses considérations sur le théâtre : « Le théâtre est mensonge, les interprètes sont mensonges, et les spectateurs aussi sont mensonges, et le tout rassemblé est une absurdité unique… Nulle part ailleurs dans cette humanité le mensonge est plus grand et plus fascinant qu’au théâtre ».

Mises en accusation, vociférations féroces comme celles d’un autre monologue sur le théâtre et surtout doutes et contradictions de l’amour/haine, avec un art consommé de brouiller les pistes. Ce monstrueux personnage a une telle intelligence, un tel talent, une telle force comique, qu’il attire plus la sympathie que le mépris !

Même ostracisme à l’égard de sa famille, dont il ne peut se passer ; même comportement odieux avec son actrice de femme en proie à des quintes de toux, même méchanceté à l’égard de sa fille et de son fils, promus comédiens malgré eux, et même force comique devant un humour noir dépassant toute mesure…

Il fallait un comédien exceptionnel pour donner toute son intensité au personnage, et André Marcon trouve ici l’un des plus grands rôles de sa riche carrière. Il est admirable de puissance et subtilité, emporté par la grandeur héroïque de son rôle épuisant, et ne lâchant jamais prise. Une performance.

Ajoutons que la mise en scène, fine et créative, de Christophe Perton, déjà saluée lorsqu’il avait monté en 2017 Au but, est toute aussi remarquable, en parfaite complicité avec l’auteur.

Les comédiens qui entourent le monstre sacré sont excellents, en particulier Jules Pelissier, ancien candidat de la Nouvelle Star, ici transformé en bad boy, tatouages et cheveux blond platine. La scénographie de Barbara Creutz a habilement et élégamment adapté l’espace de ce « théâtre dans le théâtre » avec, in fine, la cohabitation entre vrais et faux spectateurs.

Un bel hommage au théâtre que ce jeu de massacres ; Thomas Bernhard et son Bruston ne pouvaient être mieux servis…

LPA 25 Fév. 2019, n° 142q6, p.13

Référence : LPA 25 Fév. 2019, n° 142q6, p.13

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