Partage de midi

Publié le 05/03/2019

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Beaucoup de passions entrecroisées dans ce spectacle, et d’abord celle d’Éric Vigner, dont il n’est pas nécessaire de rappeler le parcours magistral au service de la création théâtrale et plasticienne, souvent dans des lieux singuliers. Il dit avoir été hanté depuis l’adolescence par ce Partage de midi qu’il avait choisi pour son entrée au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique. À la tête du Centre dramatique de Lorient, qu’il avait promu national, il avait écrit et mis en scène un Tristan, premier volet d’une trilogie consacrée aux rituels d’amour et de mort. Le Partage de midi est le second et devrait être suivi du Vice-Consul de Marguerite Duras, avec laquelle il a longtemps travaillé.

Passion que cette histoire inspirée de la vie de l’auteur… En 1900, Paul Claudel, alors âgé de 32 ans, revient en France avec la vocation d’entrer dans les ordres ; projet qui n’eût pas de suite, et il se résigne à revenir en Chine où l’attend un poste de consul de France à Fou-Tchéou. C’est lors de la traversée sur le bateau Ernest-Simons qu’il rencontre Rosalie Vetch, séduisante épouse d’un affairiste venu faire fortune en Chine, et avec qui elle a eu quatre enfants. Il tombera sous son charme et, le mari complaisant voyageant pour ses affaires, ils vivront ensemble au Consulat durant 4 ans. Lorsqu’elle est enceinte de lui, Rosalie rentre brusquement en Europe vers de nouvelles aventures, laissant Claudel désemparé.

Il en tirera cette pièce à trois personnages « objectivement réels », auquel il ajoute un aventurier, « l’homme d’occasion », pour l’héroïne rebaptisée Ysé et lui, devenu Mesa, sublimera ce qui pourrait être une liaison ordinaire en un grand poème symphonique chanté par deux personnages hors du commun, comme s’il cherchait à poursuivre un amour que la trahison n’a pas éteint et qu’il prolongera aussi avec Prouvèze du Soulier de satin.

La quête d’absolu de l’ambassadeur, quête de l’amour de Dieu et de la femme sublimée, trouva son accomplissement dans son théâtre.

Accomplissement aussi dans cette belle mise en scène d’Éric Vigner, ambassadeur hors classe quant à lui du théâtre public français, avec une créativité toujours renouvelée. Il a choisi une scénographie et une mise en scène inspirée de l’Extrême Orient qu’il connaît bien : jeux de lumière tamisée ou crépusculaire, décor épuré qui met en valeur les objets (un gong, un paravent, un arbre, le paon déployé pour le sol, le palpitant rideau de bambou déjà utilisé dans une précédente mise en scène), un esthétisme raffiné et qui, pacifiant, rend encore plus vive la perception des conflits.

Quant au travail avec les acteurs, la complicité est totale, texte modulé comme un chant et gestuelle proche de la chorégraphie où Mesa et Ysé ne cessent de s’approcher, de s’observer, de se frôler, de se détacher, flux et reflux emplis de grâce au sens esthétique et religieux du terme.

Stanislas Nordey, partout sur les scènes en ce moment, est un Mesa fiévreux et complexe qui donne au personnage une fragilité et tendresse mises au service de la force et inversement, ciselant le dit avec sa diction irréprochable. Johana Weiss s’est vue confier le rôle dont rêve toute comédienne et son Ysé, élégante et ondoyante, faisant vibrer le verbe au rythme de sa danse de mort a l’étrangeté qui convient, sauf à tirer parfois un peu trop vers une autoritaire « Vénus à la fourrure ».

Après son succès au Théâtre national de Strasbourg, voici un spectacle à ne pas manquer dans l’attente des nouvelles créations d’Éric Vigner !

LPA 05 Mar. 2019, n° 142z5, p.16

Référence : LPA 05 Mar. 2019, n° 142z5, p.16

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