Procès de l’explosion rue de Trévise : La Mairie de Paris évoque sa « solidarité », sa « diligence », son « professionnalisme »
Au premier jour du procès de la municipalité parisienne et du syndic de l’immeuble qui a explosé le 12 janvier 2019 dans le IXe arrondissement, les familles des quatre morts, les victimes et sinistrés ont laissé voir une unité de sentiments. Le tourment, l’angoisse et la fatigue d’avoir attendu près de huit ans pour que soient jugés ceux qu’ils estiment responsables de leur malheur. Les prévenus, dont un regrette son rôle de « lampiste », contestent l’accusation et plaideront la relaxe.

Nous nous étions habitués à les croiser chaque année le 12 janvier, lors des commémorations du drame. On les rejoignait dans la rue de Trévise alors dévastée, puis en travaux, et finalement restaurée cette année (notre article du 13 janvier ici). Frappés par la dignité de cette grappe humaine soudée dans l’adversité. Une communauté sous un voile de chagrin, découragée par la lutte pour leurs indemnisations, qu’on leur refusait, par les chausse-trappes administratives, les expertises sans fin, et parfois le mépris (1).
Ce mardi 20 octobre, devant la 31e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, les voici qui apparaissent, les uns bras dessus, bras dessous, d’autres en famille, celles des pompiers Simon Cartannaz et Nathanaël Josselin, de l’infirmière Adèle Biaunier. Trois jeunes gens qui n’avaient même pas 29 ans quand ils ont péri sous les décombres. Luis-Miguel, époux et père des trois enfants de Laura Sanz Nombela, touriste espagnole décédée, n’a pas pu venir de Tolède ; il suivra le procès via la web radio que la cour d’appel a mise en place.
« Nous sommes angoissés par ce qui va être dit » durant les débats
Avant l’ouverture d’audience, un petit groupe se forme, collé-serré comme depuis sept ans et neuf mois. Au centre, Linda Zaourar, directrice pendant deux décennies des hôtels Ibis et Mercure qui ont été ravagés. Présidente de l’association Vret*, qui compte 150 adhérents, elle est le pilier qui porte les blessés dans leur combat. Devant elle, Amor, sa canne blanche de malvoyant (il a perdu un œil, entre autres blessures) ; à sa droite, Ameroche, éventré, toujours pas rétabli ; à sa gauche, Dounia, mère courage, aidante de sa fille Inès si grièvement blessée qu’à bientôt 30 ans, elle a déjà subi 70 opérations. En dépit de ses souffrances, l’étudiante en droit a décroché un Master 2. Enfin, Céline, ex-adjointe de direction des hôtels, tient entre ses bras Angela, danseuse sicilienne dont le pied gauche a été pulvérisé. Elle aussi enchaîne les passages au bloc chirurgical et doit beaucoup à sa mère qui ne la quitte plus.
Représentés par Mes Frédéric Bibal et Jean-Baptiste Mahieu, leurs avocats historiques, ils ont convaincu Me Samia Maktouf de les assister au procès pénal après la défection de leur avocate en juillet. Bien assistés, donc, mais anxieux : « Nous sommes angoissés par ce qui va être dit, par les débats forcement techniques et par l’absence de reconnaissance des fautes. Et tout nous renvoie au 12 janvier 2019. C’est très dur », résume Linda Zaourar.
Plus loin, se tiennent Dominique Paris, présidente de l’association Trévise-Ensemble, et Vanessa Duvivier, secrétaire générale. Également éprouvées par le devoir de supporter sept semaines d’épreuves, « par la difficulté de tout comprendre » pour leurs 300 adhérents, sinistrés relogés au compte-goutte depuis un an, elles s’avouent « fatiguées » par la première journée.

« Nous contestons la présence de GRDF parmi les parties civiles »
Dès l’ouverture du procès, une question a été soulevée par les défenseurs de la Ville de Paris, Mes Patrick Klugman et Sabrina Goldman. Pourquoi, ont-ils demandé, GRDF s’est-il constitué partie civile ? Selon l’accusation, la canalisation de gaz s’est brisée à cause de l’affaissement du trottoir et du vide s’étant formé sous l’édifice du numéro 6, rue de Trévise, épicentre de la déflagration, en raison de fuites d’eaux du collecteur non réparé. Or, la collectivité et la société immobilière CIPA, personnes morales prévenues d’homicides et de blessures involontaires, de dégradations par explosion, ont fait valoir auprès des juges et de la chambre de l’instruction que GRDF pourrait être mis en cause. Leur argument, qui sera âprement discuté dans le prétoire, s’appuie sur les conclusions d’un expert de la procédure civile. Ce dernier évoque « des cratères de corrosion » de la canalisation et « la propagation de fissures » ayant pu contribuer à l’avènement du sinistre.
La présidente Nathalie Gavarino a d’ailleurs décidé que les deux collèges d’experts (au civil et au pénal) échangeront leurs rapports, cloisonnés au cours de l’information judiciaire.
« Nous tenons à ce que soit purgée, aujourd’hui, l’irrecevabilité de GRDF en qualité de partie civile », ont insisté Mes Klugman et Goldman, arguant que, dans le cas contraire, son conseil bénéficierait de droits auxquels il ne devrait pas pouvoir prétendre, dont celui de prendre la parole. Assez rare pour être souligné : Me Samia Maktouf, avocate de blessés, s’est associée à la requête : « Je trouve indécent, et je le dis avec beaucoup d’amertume, que GRDF se place au même banc que les victimes ! »
« Je ressens une profonde douleur, de la tristesse, de la compassion »
Plutôt surpris, Me Alain Salgado, intervenant pour le fournisseur de gaz, a déploré que les conclusions en ce sens de ses contradicteurs ne lui soient parvenues que ce week-end : « Vous ne pouvez pas faire ça maintenant, on ne peut pas nous priver de parole. » À l’issue d’un délibéré, les juges ont répondu par un sursis à statuer. La présidente s’est ensuite attelée à la lecture des 132 pages de l’ordonnance de renvoi, ponctuée de photos du site détruit, parlant de « scènes de guerre » et « de gens très choqués ».
Puis, elle a donné la parole à André Perrissel, patron du syndic CIPA. Un homme âgé, accablé : « Je veux dire ma profonde douleur, ma tristesse, ma profonde compassion pour les familles de ceux et celles qui sont décédés, pour les blessés. J’ai des collaborateurs et collaboratrices sérieux, engagés, il n’y avait aucun péril imminent. Je ne comprends pas pourquoi je suis accusé (sic). Je ne veux pas être un lampiste. »
À sa suite, la secrétaire générale de la Mairie de Paris, Marie Daudé, aussi abattue tant elle est étrangère à l’affaire qui l’oblige à comparaître, a gagné la barre. En 2019, et de 2022 à 2026, cette énarque exerçait au ministère de la Santé. Elle a pris ses fonctions à la Mairie en avril ; c’est dire si elle n’est pour rien dans la tragédie et ses suites ! Toutefois, elle a récité les éléments de langage imposés : « J’exprime ma profonde solidarité avec les victimes et leurs proches. La Ville a tout le temps contribué [au drame], ses services ont agi avec professionnalisme, avec la plus grande diligence et il n’y a eu aucun manquement. » Elle a précisé que « des élus viendront au procès », sans plus de précision.
La juge a révélé que, « à ce jour, 56 parties civiles souhaitent s’exprimer ». Deux à trois jours leur seront réservés. Dix autres se sont constituées hier, ainsi que la Préfecture de Police, la CPAM de Charente-Maritime et l’agent judiciaire de l’État. Les prévenus seront entendus à partir du 17 novembre.
Aujourd’hui, témoigneront des sapeurs-pompiers présents le 12 janvier.
(1) Pour retrouver tous nos articles, entrer le mot « Trévise » dans l’onglet de recherche du site ou de suivre ce lien.
* Victimes et rescapés de l’explosion rue de Trévise

Référence : AJU506952