Vipère au poing

Publié le 27/11/2018

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Le bouche à oreille a déjà rempli son office en signalant comme un spectacle à ne pas manquer ce Vipère au poing, que l’on peut voir dans ce lieu ravissant, au style néo-renaissance, qu’est le théâtre du Ranelagh. L’acoustique y est exceptionnelle, ce que l’on peut vérifier en écoutant Aurélien Houver, seul sur scène pendant une heure et demie, faisant vibrer le texte d’un des grands romans de la littérature française, un peu oublié mais toujours resté un modèle pour l’apprentissage de la littérature.

Un modèle aussi pour l’extrême violence du style et des sentiments, dans la description de la haine que peut éprouver un enfant à l’égard de sa mère, ce qui, en comparaison, rend douceâtre le ton de Poil de carotte, et bien tièdes les récits contemporains sur les secrets cachés de familles, que les auteurs ressassent sans se lasser.

Jean, dit Brasse-Bouillon, devenu adulte, évoque le jeune garçon de 8 ans qu’il était ainsi que la guerre forcenée menée avec ses frères contre leur mère, une femme impitoyable et cruelle surnommée Folcoche. Rien de larmoyant ou pathétique : il s’agit d’un combat sans répit ni merci entre deux adversaires aussi coriaces l’un que l’autre. Et si la méchanceté de la première, sans doute mal-aimée elle aussi, n’a rien d’original, la violence de l’enfant, sa perversité, sa maîtrise de la stratégie et sa froideur sont plus surprenantes.

Plus largement, c’est un hymne à la résistance, à l’oppression et aux responsabilités des géniteurs dans la construction de la personnalité des enfants et leur passage à l’âge adulte. Sans absoudre sa mère, Brasse-Bouillon lui adresse des remerciements car elle lui a appris comment affronter la vie, c’est-à-dire comment lutter pour survivre : pas d’attendrissement, pas de trève, toujours combattre, « vipère au poing ».

Le succès du spectacle vient de l’adaptation et de la mise en scène très subtile de Victoria Ribeiro qui a choisi la sobriété et la précision dans le détail pour mieux faire ressortir la violence. Cette maîtrise de la mise en scène, cet ordonnancement calculé rend encore plus fort, par contraste, le dérèglement des sentiments.

Il tient aussi à la performance d’Aurélien Houver, qui, grâce à une remarquable diction – que ne possèdent plus que certains comédiens – fait chatoyer le texte d’Hervé Bazin et rappelle sa puissance, entre poésie et humour glacé. Pas un moment de répit pour reprendre souffle.

Le comédien est tous les personnages à la fois : les deux frères, le père effacé et même Folcoche à qui il ressemble, ce qu’il sait fort bien. Passionné, il habite l’espace et donne à ce huis clos une dimension épique.

Après tout, l’univers d’un castel angevin n’est pas si éloigné de celui des Atrides…

LPA 27 Nov. 2018, n° 139z8, p.16

Référence : LPA 27 Nov. 2018, n° 139z8, p.16

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