Assises de Nanterre : Julien C. nie jusqu’au bout avoir voulu immoler sa petite amie

Publié le 01/12/2020

Au 11e jour du procès de Julien C.* pour tentative d’assassinat contre son amie en 2007, la cour d’assises d’appel des Hauts-de-Seine attendait l’avis du médecin légiste. Il devait décider si l’accusé pouvait comparaître à la suite du malaise qu’il avait subi deux jours plus tôt. Les derniers témoins devaient déposer à la barre.

Palais de justice de Nanterre
Palais de justice de Nanterre (Photo : @P. Anquetin)

Vendredi matin 20 novembre, devant la salle des assises du palais de justice de Nanterre, c’est l’attente : un médecin légiste doit examiner l’accusé et déterminer si son état de santé est compatible avec sa comparution devant la cour et les jurés. Le procès, qui se déroule depuis deux semaines, touche à son dénouement.

Deux jours plus tôt, Julien C.* a été pris d’un malaise au moment où il était interrogé par ses défenseurs. Il venait d’affronter longuement les questions du président, de l’avocat général et de la partie civile. L’audience a été suspendue et l’homme de 35 ans, qui comparaît libre, a été transporté aux urgences. Il est réapparu au procès en fauteuil roulant.

Il aurait voulu transformer sa petite amie en torche vivante

Julien C . est accusé d’avoir volontairement provoqué un accident de la route et versé de l’alcool à brûler sur sa petit-amie pour la transformer en « torche vivante » parce qu’elle avait l’intention de le quitter. Elle a été brûlée au 4e degré, mais elle a survécu. C’était en novembre 2007.

A 14 heures ce vendredi, branle-bas-de combat : le médecin a procédé aux examens et le procès reprend. Le président Safar joint au dossier une série de certificats médicaux : ceux réalisés avant le procès, ceux réalisés après le malaise, et celui du jour attestant que la situation médicale de Monsieur C. est compatible avec une comparution.

Henri Leclerc, qui défend l’accusé, s’inquiète de la mauvaise impression que pourrait laisser aux jurés ce contretemps :

« — Il y a un document dont je n’ai pas entendu la lecture, c’est le celui qui prescrit des examens médicaux pour aujourd’hui.

— Il est versé au dossier, Maître !

— Oui mais je voudrais qu’il soit lu à la cour, c’est tout. »

« Je voulais lui sauver la vie correctement »

La séquence suivante est déconcertante. Sur les écrans de télévision de la salle, une vidéo est diffusée à la demande de la défense : il s’agit de l’enregistrement de la déposition de Monsieur C. devant les gendarmes après l’accident de novembre 2007. L’homme porte un manteau noir, il est assis sur une chaise, l’air accablé. Ses explications aux gendarmes sonnent comme une plainte continue, dont on distingue à peine quelques bribes, tant la bande-son est médiocre : « J’ai posé mon blouson sur elle… C’est ce que j’ai fait… J’en suis sûr, je suis quasiment sûr… ». On voit qu’il se débat déjà dans les sables mouvants de sa version.

L’avocate Norma Jullien Cravotta s’adresse à Monsieur C.

« — Je vois que vous êtes très ému en voyant ces images.

— Je pleure parce que je voulais lui sauver la vie correctement. J’étais dans une situation désespérée et je ne savais pas quoi faire. »

L’avocate s’adresse à la cour : « Quand on dit que Monsieur C. n’a pas d’émotion, vous voyez qu’il n’en est rien. Je pense que c’était important aussi de voir cette vidéo avec Stéphanie A.* ».

Mais la victime fait non de la tête.

« On ne me croira pas »

L’interrogatoire de l’accusé par ses avocats représente sa dernière occasion d’avouer, s’il le souhaite, des coups et blessures volontaires ou même une tentative d’homicide. Malgré le risque d’un nouveau verdict de culpabilité – il a été condamné à 20 ans en première instance -, malgré la peur qui l’envahit jusqu’à le faire défaillir, il maintient sa version.

« Saviez-vous qu’elle voulait rompre ? », demande Me Jullien Cravotta. Non, il ne s’en doutait pas, il n’a « pas vu les signes annonciateurs » dit-il. Non, il n’était pas jaloux, juste « un peu, quand elle se faisait draguer. » Non, il ne savait pas qu’elle redoutait cette route où une amie était décédée deux ans plus tôt. Non, il n’a pas vu qu’elle faisait la tête : « J’ai pris ça pour de l’attention. »

Parfois son discours tourne une boucle, prisonnier d’un mot, d’une pensée. A la question de savoir pourquoi il a déclaré avoir vu un animal sur la route : « Un chasseur m’a dit que c’était peut-être un sanglier. Mais pas un lapin. J’ai jamais parlé de lapin. Si j’avais vu un lapin, j’aurais dit un lapin. Mais c’était pas un lapin. » A d’autres moments, il semble baisser les bras : « On ne me croira pas. Tout ce que je pourrais dire sera remis en doute. Même le fait de lui avoir porté secours sera remis en doute. »

Il lui a « porté secours », il le répète depuis le début. C’est le fil d’ariane de sa défense, car s’il l’a secourue cela signifie qu’il n’a pas voulu la tuer.

« Un moment crucial »

Au tour de Me Henri Leclerc d’interroger son client.

D’abord un silence, et puis : « Monsieur C. vous êtes accusé de faits très graves. Il y a un moment où je m’interroge… ». Et l’avocat de revenir sur des détails étranges. Ce genre de détails qui accompagnent les jurés en salle de délibération et qui peuvent faire condamner un accusé. Comme celui-ci : après l’accident, après que Stéphanie a brûlé, Monsieur C. a dispersé sur son dos carbonisé des feuilles mortes.

« —Pourquoi mettez-vous des feuilles ?

— Parce qu’elle avait froid. Ce que j’ai mis c’était pour qu’elle ait un peu plus chaud. »

Afin de chasser le trouble, l’avocat invite son client à exprimer sa compassion envers la victime. Puis il va lui poser la question qu’il est le seul à pouvoir encore lui poser. De sa voix la plus grave, la plus caverneuse, la plus triste, Henri Leclerc demande :

« —Nous sommes là dans un moment crucial du procès. Est-ce que vous affirmez toujours qu’il n’y a pas d’acte volontaire ? »

Trois longues secondes de silence, les deux hommes se regardent, la salle est en suspens. D’une voix blanche :

« —Oui, je n’ai jamais voulu lui faire de mal.

—… Pas d’autre question. »

Chacun regagne sa chaise, péniblement. Il n’y a pas eu d’aveu, le procès suivra désormais son cours sans autre détour possible.

Il répétait qu’il fallait qu’elle dise comme lui

Les tout derniers témoins viennent encore à la barre. L’oncle de Monsieur C. le décrit comme « profondément gentil, empathique, attentif aux gens. » Il ne lui trouve aucun défaut.

Le témoin suivant est la mère de la victime qui revient sur le drame d’un ton retenu, presque neutre.  « Stéphanie était enfermée dans une relation. Il devenait très jaloux. » La mère raconte qu’après l‘accident, les affaires de Stéphanie sentaient l’alcool à brûler. « Elle est restée une semaine dans le coma. Julien nous demandait tout le temps si elle se souviendrait de quelque chose. Constamment il répétait qu’il fallait qu’elle dise comme lui. »

Le témoignage du frère de la victime est tout aussi accablant. Il raconte notamment cet épisode que sa sœur lui a raconté. Elle et l’accusé étaient sur l’autoroute ; elle lui a annoncé sa décision de le quitter. Il aurait alors accéléré « à 200 km/h » et menacé de les « foutre en l’air. »

Une dernière déposition est lue par le président. Le témoignage bref d’une collègue de Stéphanie. Elle raconte avoir aperçu un homme espionner Stéphanie. Elle a alerté la jeune femme :

« —Tu es au courant qu’il y a un mec qui te suit ?

— Oui je sais, c’est mon petit copain. »

Cette avant-dernière journée du procès s’achève sur la plaidoirie de Me Frédéric Jazac pour la partie civile. Le lendemain, la cour et les jurés écouteront l’avocat général puis les défenseurs Norma Jullien Cravotta et Henri Leclerc dont c’est, dit-il, la dernière affaire.

*Les prénoms et initiales ont été modifiés

 

La présentation en détail de cette affaire est ici.

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