Aux assises de Bobigny : « J’ai essayé de tuer ma sœur » 2/2

Publié le 12/03/2021

Un jeune homme de 24 ans a été jugé par la cour d’assises de la Seine-Saint-Denis du 5 au 9 mars 2021 pour l’assassinat de sa demi-sœur en 2018 dans le huis-clos de leur pavillon de banlieue. D’où vient ce coup de folie ? Les experts psychiatres vont tenter d’éclairer la cour pour l’aider à fixer une juste peine (2ème partie – Pour lire le début de ce récit, c’est par ici).

Tribunal judiciaire de Bobigny (Photo : ©M. Barbier)

Neuf mois après l’assassinat en 2018 de Chloé*, 24 ans, par son demi-frère Alexis, 21 ans, le docteur Layet mène la première expertise psychiatrique auprès du garçon à l’hôpital de Montfavet, près d’Avignon.

« —Qu’avez-vous ressenti ? demande l’expert.

—Au moment des coups, rien. Après les coups, rien. J’ai ressenti de l’adrénaline, qui m’a poussé à me suicider ».

Il n’est pas malade, mais atteint de troubles

Pour le docteur Layet, bien que suicidaire, Alexis n’est pas dépressif, ni bipolaire. Il ne décèle pas d’éléments en faveur d’une psychopathologie évolutive. Mais plutôt « un repli et une idéation morbide, une froideur affective, une incapacité à exprimer des émotions, un rationalisme morbide, une dissociation psycho-affective, un désintérêt relationnel, un sentiment d’inutilité… ». L’expert diagnostique finalement une « structuration pathologique de la personnalité sur un mode psychotique schizoïde. » En clair, Alexis n’est pas malade, pas psychotique, mais présenterait des troubles psychotiques.

Surtout le psychiatre apporte une clef au passage à l’acte : « Sa demi-sœur, avec laquelle il vit, le renvoie à sa propre personnalité. Le scénario d’Alexis se confond avec celui de sa demi-sœur. »

Le docteur Coutanceau va un peu plus loin. A la barre, il insiste lourdement sur la composante dépressive dans la personnalité du jeune homme. Et le docteur Uzzan évoque « des humeurs avec des moments subdépressifs francs, des passages à l’acte, des tentatives de suicide. »

Discernement altéré mais pas occulté

Tendance dépressive ou pas, les trois experts s’accordent pour affirmer que les troubles n’ont pas occulté le discernement d’Alexis, mais l’ont altéré. Cette appréciation est cruciale car elle peut éviter à Alexis une peine de réclusion criminelle à perpétuité.

Et pour le docteur Coutanceau, dans la mesure où Alexis n’est pas malade, il n’y a pas de dangerosité psychiatrique. En revanche, son état mental nécessite absolument une prise en charge au long court et une mesure de suivi psycho-judiciaire.

« — Qu’en pensez-vous ? demande le président Hullin.

— J’ai rien contre. C’est eux les experts.

— Vous êtes considéré comme responsable de vos actes, mais votre responsabilité est atténuée. Ça signifie que l’UMD, l’unité pour malades difficiles, c’est fini pour vous. Mais l’UMD n’est pas forcément mieux que la détention ».

A la barre, M. Coutanceau avait demandé si l’accusé suivait des études. « J’ai obtenu mon DAEU, l’équivalent du bac. » Il est aussi inscrit en licence d’histoire et de sciences humaines.

C’est à partir de ces conclusions que les réquisitions et les plaidoiries vont se construire.

Se battre pour avoir un procès

« Il a fallu se battre pour que ce procès ait lieu », proclame Maître Anaïs Defosse pour la partie civile. Le juge d’instruction, dit-elle, avait annoncé qu’il ne mettrait jamais Alexis S. en examen, irresponsabilité oblige. L’avocate a remporté cette première bataille.

Elle ne s’en tient pas là. Elle reconstitue tout le déroulé du crime dans ses détails les plus sordides, elle égrène les coups portés, un par un, jusqu’à provoquer le malaise de la mère, secouée de sanglots. Elle insiste encore en rappelant l’effarement des policiers arrivés sur les lieux.

Elle évoque la victime, « une jeune femme de 24 ans, très souriante, dont la vie a été gâchée par la maladie », jusqu’à ce que des spécialistes lui annoncent qu’une opération était possible. « Elle se projetait en mars 2018, après l’opération. C’était une potentielle renaissance. Alors qu’on approchait de cette date, Alexis S. lui a enlevé la vie. »

Maître Defosse reproche à l’accusé de « n’avoir donné aucune réponse qui permette à la famille de Chloé de faire son deuil. » Pour l’avocate, les experts ne se sont pas accordés et n’ont pas expliqué l’acte. « Vous allez devoir vous retirer avec cette incohérence. (…) Nous ne venons pas chercher des années de prison. Je crois aux jurys populaires, d’autant plus qu’on cherche à les supprimer (je ne comprends pas cette dernière partie de phrase, il manque quelque chose non ?. » [Je ne sais pas si ça apporte quelque chose…]

« Vingt-deux ans, c’est le prix d’une vie »

L’avocate générale se lance dans une dialectique plus délicate. « Vous avez entre vos mains la vie d’un jeune homme. Il s’agit d’un assassinat, d’une mise à mort préméditée, voulue, réfléchie. Mais il faut aussi vous demander : comment est-il aujourd’hui ? Qu’a-t-il compris de son passage à l’acte ? Nous sommes tous stupéfaits d’avoir entendu Alexis S. reconnaître les faits. Il n’a jamais menti, il n’a pas contesté sa culpabilité. Il a même exprimé sa volonté d’être enfermé. » La magistrate entre en dialogue avec l’avocate des parties civiles : « les réponses il faut accepter de ne pas les avoir toutes. Elles se cachent au plus profond d’Alexis S. et constitue sa personnalité. »

L’avocate générale n’a aucun mal à démontrer la culpabilité et la préméditation. L’accusé encourt la perpétuité. Mais une peine juste doit prendre en compte « la gravité des faits, la souffrance de la victime, de sa famille, la protection de la société, la personnalité de l’accusé ». Sur son banc, la mère de Chloé fond à nouveau en larmes quand la magistrate lui dit : « C’est vous la victime ».

Enfin viennent les réquisitions : « 22 ans, c’est le prix d’une vie. Vous ne pouvez pas le condamner à moins pour un meurtre prémédité. C’est le temps indispensable pour lui permettre de comprendre et pour empêcher la réitération. »

L’avocate générale demande en plus une période de sûreté des deux-tiers. « Pendant 14 ans, il ne sera pas éligible à une sortie anticipée. Il sera hors d’état de nuire. » Elle ajoute enfin un suivi socio-judiciaire de 7 ans à la sortie, avec injonction de soin.

Il est en cage

« Quand je l’ai rencontré à Fresnes, ce jour froid, dans ces murs froids, avec ces bruits de clefs, ces bruits de coups sur les murs, il avait congédié l’avocat d’un grand cabinet et il m’a dit : je suis indéfendable. Et vous savez, Maître, ici comme ailleurs, je suis en cage », commence l’avocate d’Alexis, Maître Marie Bannier. « Aujourd’hui, il s’est mis à nu. »

L’avocate centre sa plaidoirie sur les troubles de la personnalité de son client. Elle estime que les expertises convergent sur ce point crucial : le discernement d’Alexis était altéré. Et cette altération doit être prise en considération dans le régime de la peine : avec quels aménagements, quelle peine complémentaire, quel suivi ? Elle cite le Dr Coutanceau : « Alexis S. n’est pas dangereux et vous devez le prendre en compte dans la peine. »

Elle se bat contre le principe de la peine de sûreté : « Mon cœur d’avocat se brise en morceaux car c’est le travail du juge d’application des peines d’adapter la peine. » Mais elle insiste sur un point qui peut compter : en plus de la détention provisoire, son client a aussi été privé de liberté à l’hôpital. Voilà donc trois ans qu’il est enfermé.

« Toute son existence a été prise dans les idées noires, jusqu’à cet acte unique, qui ne se reproduira plus. Je vous demande de prendre tous ces éléments en compte pour une décision qui lui évite de passer plus de temps en prison qu’il n’a passé dehors. Pour donner une chance à la vie de ce jeune homme, qui peut être encore riche, si vous le décidez. »

Une sale histoire

C’est à Alexis, imperturbable jusqu’au bout, de clore ce procès, par une dernière parole, loin d’être définitive :

« Je n’ai aucune réponse. Je n’ai que des questions. Qu’est ce qu’on va retenir de tout ça ? Une salle histoire d’un jeune homme qui a perdu son père à huit ans,  qui est devenu dingue sans être devenu dingue, et qui a tué une personne qui vivait avec lui depuis dix ans ? Moi, je ne crois pas à tout ça. Tout ce que je pouvais ressentir, c’est cette tension qui existait partout, l’anxiété de ma mère, l’épuisement de mon beau-père… Pour moi ça s’est passé chaque jour, j’entends ça tous les jours dans ma chambre, c’est juste une question que j’en peux plus. »

Après quatre heures de délibération, la cour et les jurés ont condamné Alexis à 18 ans de réclusion criminelle, assortis d’une peine de sûreté de 12 ans et d’un suivi socio-judiciaire de cinq ans à sa sortie.

 

* Les prénoms ont été modifiés.

À lire également

Plan
X