Negar Haeri : quand une affaire change tout
Dans un ouvrage puissant, l’avocate pénaliste Negar Haeri revient sur le féminicide de Shaïna Hansye, une jeune fille de 15 ans, en 2019. Une affaire à volets, très médiatisée, qui a marqué un tournant dans sa carrière.
Shaïna Hansye. Ce nom, l’avocate parisienne, Negar Haeri, ancienne secrétaire de la Conférence des avocats du barreau de Paris, a décidé que nous ne devions pas l’oublier. Nous, la société entière. La pénaliste publie en cette rentrée son récit La jeune fille et la mort, aux éditions du Seuil. Et avec le nom, c’est une vie trop brève que l’on apprend à connaître. Un récit, comme un dialogue entre l’avocate des parties civiles et le fantôme de cette jeune fille aux joues encore rondes de l’enfance dont l’épilogue de la vie aura été marqué par du chantage sexuel, un viol collectif (correctionnalisé en agression sexuelle), un passage à tabac et un assassinat. Et, au milieu de tout ça, une infinie solitude. Une avalanche de violences du fait de trois agresseurs directs et avec la complicité d’une société qui – avec la puissance de feu de la réputation et des réseaux sociaux – forme le terreau des féminicides. Le corps de la petite Franco-Mauricienne, poignardé de plus d’une quinzaine de coups de couteau, avait été trouvé carbonisé dans un cabanon de jardin abandonné d’une cité de Creil, la ville de l’Oise qui l’avait vue naître.
Au début de sa carrière (elle a prêté serment en 2012), Negar Haeri était plutôt rompue au travail de la défense pour des personnes accusées de crimes gravissimes. Elle a, entre autres, défendu Mohammed Amri, l’un des complices de Salah Abdeslam lors du procès du 13 novembre 2015. Quand elle accepte en novembre 2019 de reprendre le dossier de « la jeune fille brûlée de Creil » comme son confrère – qui ne peut se saisir du dossier – le lui présente, elle n’anticipe pas alors que, année après année, ce cas va changer sa vision du métier, ni qu’elle va se retrouver à défendre – y compris face à des avocats et/ou magistrats mettant en doute la moralité de la jeune fille – celle qui est l’unique victime d’un continuum de violences, saucissonné en cinq procès distincts (le viol, le passage à tabac, l’assassinat) entre 2017 et 2019. Le récit qu’elle nous livre est « la continuation de l’exercice des droits de la défense de Shaïna Hansye », avertit l’éditeur.
« Oui, Shaïna, je ne t’ai jamais rencontrée. Je ne t’ai connue qu’une fois morte. Mais je sais qu’il y a quelque chose de vrai, de puissant et de beau dans cette phrase terrible, prononcée par celui qui a délibérément rompu le cours de ton existence (‟Elle se relevait à chaque fois”, NDLR) : ton obstination à vouloir vivre, en dépit de tout », écrit la pénaliste dans son épilogue.
Actu-Juridique : Quelle place l’affaire de Shaïna Hansye a-t-elle dans votre carrière ?
Negar Haeri : Elle marque un véritable tournant. J’avais déjà défendu des victimes ou leurs familles, mais de façon minoritaire ; j’étais le plus souvent du côté des mis en cause. L’affaire de Shaïna a pris une proportion telle que cela m’a fait basculer définitivement du côté des parties civiles. Il y a eu un avant et un après. Au-delà du coût émotionnel que cette affaire a eu sur moi, j’ai aussi pris conscience de la grande particularité avec laquelle sont traitées les victimes d’agressions sexuelles et de violences. Il y a un renversement de la charge de culpabilité. Avant que je prenne ce dossier, je me disais que la position de partie civile était plus simple que celle de mis en cause parce qu’elle allait dans le sens de l’évidence. Avec ce dossier-là et assez contre intuitivement, je me suis retrouvée à lutter contre le courant. J’ai eu la nette impression, dans certaines des audiences, que je défendais non plus une victime, mais une accusée. En tout cas, je me suis donné autant de mal que si je défendais la mise en cause d’une infraction criminelle. Cela m’a beaucoup interrogée. Et c’est ce qui m’a mené à écrire ce récit.
AJ : Cette affaire est particulièrement compliquée parce qu’il y a trois temporalités différentes et plusieurs mis en cause, ce qui implique un grand nombre de procédures (et donc de magistrats avec lesquels composer), un calendrier compliqué, etc.
Negar Haeri : Tout a été très difficile dans cette triple affaire. J’ai fait la rencontre de la famille Hansye au moment de l’assassinat de Shaïna et c’est à cette occasion que j’ai découvert les deux précédentes procédures – celles pour viol en réunion et violences aggravées – lesquelles étaient donc déjà entamées. Et quand j’ai réalisé la manière, parfois très problématique, avec laquelle la justice les avait traitées, à la tristesse des premiers instants a succédé une réelle colère. Il m’a semblé qu’en grande majorité les magistrats étaient passés à côté de l’enjeu, qu’ils ne s’étaient pas intéressés, en tout cas à temps, à la jeune fille. Peut-être, à leur décharge, est-ce parce que les deux premières affaires, qui concernaient un même mis en cause, n’avaient pas été jointes alors qu’elles auraient dû l’être ?
AJ : Vous parlez de colère… Est-ce que c’est cette énergie-là qui vous a poussée à écrire le livre ?
Negar Haeri : L’écriture s’est imposée à moi (il s’agit de son premier livre, NDLR). Tout est parti du constat tragique qu’en dépit des victoires judiciaires, puisque l’ensemble des mis en cause relatifs aux trois affaires ont été définitivement condamnés, je me suis sentie à chaque audience plus abattue qu’à la précédente – et j’ai accompagné une famille à chaque fois un peu plus cassée. Ce paradoxe m’a semblé étrange : la victoire aurait dû purger l’amertume, mais non. J’ai donc réalisé que l’idéal de justice ne se limitait pas à une décision satisfaisante mais à la qualité du traitement judiciaire. J’avais déjà cette certitude pour les mis en cause, mais pas encore pour les victimes. Mon objectif, en écrivant ce livre, a donc été de réhabiliter la parole de Shaïna, cette adolescente que l’on n’a pas considérée comme un sujet. Pendant les instructions, puis les procès, on l’a souvent traitée d’allumeuse, de menteuse, de fille facile. Des mots qui l’auront définie de son vivant puis, dans la mort. Je me souviens à plusieurs reprises en avoir eu la nausée, et je me suis dit qu’il fallait raconter Shaïna telle qu’elle était, la restaurer en qualité de sujet. Une bonne fois pour toutes.
AJ : Certains livres ont récemment montré les ratés de la justice dans les violences faites aux femmes, de l’affaire d’Aix-en-Provence en 1978 (Viol, le procès d’Aix-en-Provence, coordonné par Gisèle Halimi), les trop nombreux non-lieux suivants les plaintes pour viol (Classées sans suite, de l’avocate Violaine De Filippis-Abate) et bien sûr le procès Mazan (Procès Mazan une résistance à dire le viol, de Mathilde Levesque ou Écrire Mazan de la journaliste Élise Costa). Vous inscrivez-vous dans cette démarche ?
Negar Haeri : Je n’ai pas particulièrement le sentiment d’avoir travaillé sur l’institution, le but premier n’était pas de critiquer la justice mais de rétablir la parole de Shaïna. Je ne pense pas que la déconsidération de la parole des femmes soit propre à la justice. C’est une réalité qui traverse bien des milieux : dans les familles, les couples, le travail, l’université… dans tous les domaines. On devrait s’emparer collectivement de la question. Je dois le dire, je suis assez jeune dans le mouvement de réflexion qui est spécifique aux violences faites aux femmes, et je ne pense pas avoir, en tout cas pour le moment, une position radicale. C’est ce dossier-là qui m’a permis de porter attention au traitement de ce type d’affaires. J’aimerais que nous soyons tous plus conscients de ce qui se joue. Remettre cela en question supposerait un très – peut-être trop – grand bouleversement de l’ordre établi. Bien sûr, quand on considère l’inversion de la charge de la culpabilité qui s’est faite à l’endroit de Shaïna pendant les procès de ses agressions et de son assassinat, il y a de grands parallèles avec ce qu’ont vécu les victimes d’Aix-en-Provence, à l’époque. L’histoire a la mémoire courte !
AJ : Y a-t-il eu des moments particulièrement durs à écrire ?
Negar Haeri : Une partie du récit a été difficile à écrire, oui. Le moment où Shaïna est aspergée d’essence. J’ai été bouleversée par les conclusions de la médecin légiste (elle avait relevé de la suie dans les poumons de la jeune fille, mais en quantité insuffisante pour établir l’asphyxie : Shaïna est donc morte de ses brûlures thermiques). Je me suis souvent demandé si, au moment où son assassin l’asperge d’essence, elle est consciente de son sort. Et cette question continue de me tarauder, de me hanter. Je me souviens même m’être une fois levée avec une sorte d’ultraconscience de ce qu’être aspergée d’essence signifie, l’odeur, la sensation du liquide qui coule sur le visage… J’ai été très sensible à la solitude de Shaïna. Je crois que la tutoyer, dans ce livre, pendant qu’elle subit les différentes agressions, a été un artifice littéraire pour combattre cette solitude.
AJ : Comment la profession a-t-elle accueilli votre démarche ?
Negar Haeri : J’ai partagé mon manuscrit à certains confrères et consœurs qui ont très favorablement accueilli ma démarche. Une consœur et amie m’a dit que « j’y défends la défense de tous » – ce qui m’a particulièrement touchée. Une autre m’a dit que le livre montrait combien les avocats s’investissent dans la défense de leurs clients, ce qui m’a, aussi, beaucoup touchée.
Référence : AJU017v0