Attentat de la rue des Rosiers : chronique d’une justice entravée par les services secrets

Publié le 28/08/2025 à 14h06

Six Palestiniens, dont quatre ciblés par un mandat d’arrêt, sont renvoyés devant la cour d’assises de Paris pour répondre de l’attentat contre le restaurant juif de Jo Goldenberg, 43 ans après les faits. Le 9 août 1982, ces membres du Fatah-Conseil révolutionnaire d’Abou Nidal sont accusés d’avoir exécuté 6 personnes et d’en avoir blessé 19. Récit d’une traque ponctuée d’entraves, notamment par les services secrets français.

Attentat de la rue des Rosiers : chronique d’une justice entravée par les services secrets  
La devanture du restaurant Jo Goldenberg en 1982 (Photo : ©Capture d’écran INA)

 Dans la meilleure des hypothèses, le procès pourrait s’ouvrir en 2026. Car, si le Parquet national antiterroriste (Pnat) a rendu son réquisitoire définitif le 9 juillet, et le juge d’instruction son ordonnance de mise en accusation (OMA) le 31, celle-ci est déjà frappée d’appel. Des défenseurs exigent des actes supplémentaires en Syrie où l’organisation d’Abou Nidal (voir notre encadré sur le Fatah-Conseil révolutionnaire, dit Fatah-CR) bénéficiait de protections et financements. La reconstruction du pays depuis la chute de Bachar el-Assad en 2024, l’absence de canal judiciaire, limitent les chances de coopération. Néanmoins, les requêtes devront être étudiées.

L’audiencement des débats en sera retardé, au détriment des parents des 6 morts et des 19 blessés (et non 22 comme il fut souvent écrit, notre encadré ci-dessous) ou de leurs descendants.

La Jordanie, le Koweït et la Cisjordanie refusent les extraditions

Au terme d’une instruction qui a duré 43 ans, et s’est intensifiée ces cinq dernières années, le dernier des juges en charge a donc décidé de renvoyer six hommes « en relation avec une entreprise terroriste » devant les assises spécialement composées de magistrats. Deux seulement y comparaîtront : Walid Abou Zayed, un Palestinien de 66 ans naturalisé norvégien, mis en examen et incarcéré pour assassinats et tentatives après son extradition fin 2020 ; Hazza Taha, un Franco-Palestinien de 65 ans, traducteur près la cour d’appel de Versailles, pour complicité par fourniture d’armes, et placé sous contrôle judiciaire le 10 avril 2025.

Les quatre autres Palestiniens mis en cause bénéficient de la protection des pays où ils se sont réfugiés, au grand dam des 52 parties civiles déclarées. Il s’agit de Mahmoud Khader Abed Adra, alias Hicham Harb, 70 ans, qui vit à Ramallah (Cisjordanie) ; Souhair Al-Abassi, alias Amjad Atta, 73 ans, qui réside en Jordanie ; Nabil Othmane, alias Ibrahim Hamza, 72 ans, qui habite au Koweït ; Nizar Tawfiq Hamada, alias Hani, 64 ans, qui a acquis la nationalité jordanienne.

Tous ces ex-membres du Fatah-CR nient leur participation aux crimes.

Les tribunaux et cours saisis en Jordanie et au Koweït ont refusé d’extrader Amjad Atta, Hani, Ibrahim Hamza (pour faciliter la lecture, on utilisera les alias). La Cisjordanie n’a pas autorisé le transfert de Hicham Harb au motif que la France ne reconnaît pas l’État palestinien. Si, comme il l’a annoncé, le président Emmanuel Macron proclame sa reconnaissance à l’Assemblée générale des Nations Unies le 22 septembre, le mandat d’arrêt pourrait être exécuté.

La consternante rétention d’informations par les espions français

La lecture des 458 pages du réquisitoire qu’a rédigé la vice-procureure du Pnat, et des 76 pages de l’ordonnance de mise en accusation signée par le vice-président chargé de l’instruction, confirme le défaut de collaboration entre les services de renseignements français et la justice. Les magistrats n’ont obtenu qu’en 2019, 2020, 2021 la déclassification de notes secrètes établies en 1982 (année de l’attentat), puis de 1986 à 2015. La « durée exceptionnelle des investigations », que regrette le juge, est notamment due à la rétention d’informations par le ministère des Armées, mais surtout par la Direction de la surveillance du territoire (DST, contre-espionnage intérieur, ancêtre de la DCRI et de la DGSI).

Le rôle trouble joué par la DST, sous la présidence de François Mitterrand, avait été partiellement révélé en 2019. Il est aujourd’hui établi par l’OMA : « Les nombreuses notes classifiées de la DST contenaient des informations déterminantes pour la résolution de l’enquête, à une époque où ce service avait conduit des échanges secrets avec le groupe Abou Nidal afin d’éviter de nouvelles attaques sur le sol français. Il a fallu attendre de nombreuses années, et l’affaiblissement de la menace représentée par Abou Nidal, pour que le contenu de ces notes soit porté à la connaissance de la justice. »

Le fameux « accord secret » n’est découvert qu’en 2018. Il a été conclu sous la tutelle d’Yves Bonnet, patron (1982-1985) de la DST, lequel « a mené une enquête parallèle sans coordination avec les enquêteurs saisis », grince le Pnat. La DST a « remonté » la piste du Fatah-CR juste après l’attentat rue des Rosiers, et passé un marché avec les émissaires d’Abou Nidal : contre la libre circulation de ses membres, le réseau ne commettrait pas d’attentat sur notre sol. « Cet accord visant la sanctuarisation du territoire a été mené sans que le juge en charge du dossier n’en soit informé. »

Il fait beau, 50 personnes déjeunent chez Jo Goldenberg

C’est ainsi que, durant des années, l’enquête va partir dans tous les sens et « piétiner », accentuant le désespoir des familles de victimes et des blessés tombés, ce 9 août 1982, sous les balles de terroristes soutenus par des États du Proche et Moyen-Orient, et du bloc de l’Est. Déterminés à « faire régner la terreur », cinq hommes prennent part à l’expédition rue des Rosiers.

Ce lundi, dans le Marais (IVe arrondissement), quartier alors peuplé d’une communauté juive très active depuis le Moyen Âge, où on échange parfois en yiddish, il fait beau ; 50 personnes déjeunent chez Jo Goldenberg dont le nom s’étale sur la banne rouge, entre les étoiles de David. Le restaurant et le Delicatessen Store affichent complet. Il est bientôt 13 heures.

La Peugeot 504 du commando longe la synagogue de la rue Pavée, et trois individus en costume la précèdent à pied. Le premier parvenu à l’entrée de l’établissement jette sa grenade, décharge sa mitraillette. Le deuxième tire en rafales sur les clients sous les tables. « Il souriait », dira un policier. Le troisième se tient près de la 504, où deux complices sont assis. Le sixième suspect, chargé des armes, n’est pas sur place.

Chez « Jo » et devant sa porte, six clients sont abattus, neuf blessés*. Puis, les terroristes poursuivent les passants dans plusieurs rues, touchent deux automobilistes, huit piétons. La 504 blanche et une Ford verte récupèrent les assaillants et disparaissent sur les quais de la Seine. Les 102 témoins rapportent qu’ils « étaient calmes, décontractés, jeunes au teint mat, type moyen-oriental, habillés élégamment », avec « des cheveux noirs, frisés ou fournis » et l’un affublé d’une moustache.

Attentat de la rue des Rosiers : chronique d’une justice entravée par les services secrets  
Intervention des secours après l’attentat qui a fait 6 morts et 19 blessés le 9 août 1982 (Photo : ©Capture d’écran INA)

L’extrême gauche, l’extrême droite, jusqu’aux armes qui « parlent »

Derrière lui, le commando a laissé 20 balles, 42 douilles, une cartouche, un étui, des affiches propalestiniennes (« Boycott Israël », « Palestine vaincra »), une clé et un briquet lâché par mégarde. Au bois de Boulogne, le 13 août, trois chargeurs, un pistolet-mitrailleur, 29 munitions sont déterrés. Assistés de collègues autrichiens, anglais et italiens, les experts en balistique affirment qu’ils proviennent de Pologne – à l’époque, les factions palestiniennes y font leur marché. Excellente piste. Hélas, les investigations sont parasitées par des informations fantaisistes.

Les anarchistes d’Action Directe sont pointés du doigt, puis les néo-nazis allemands du groupe Hoffmann, et l’extrême droite française « exclue de manière définitive » en 2020 par la déclassification de notes du ministère des Armées, qui le savait depuis le 19 décembre 1990 ! Les renseignements extérieurs possédaient le manuscrit d’un combattant d’Abou Nidal, d’une « importance capitale », révélant l’implication du Fatah-CR dans l’attentat. Il livrait même les noms de deux tireurs, dont Walid Abou Zayed extradé de Norvège trente ans plus tard…

Impossible de détailler la multitude d’écueils, de ratés, d’échecs jusqu’à la fin du XXe siècle ; l’énumération serait trop longue. Il est cependant acquis que la quête des juges a été semée de chausse-trappes. Pourtant, la Brigade criminelle, alors saisie, n’a pas démérité. Elle a travaillé avec 28 services de police étrangers, jusqu’à finir par recentrer ses recherches sur les éléments balistiques.

Pourquoi ne pas les comparer à ceux collectés sur 37 lieux d’attentats qu’a revendiqués Abou Nidal ? L’examen minutieux du mode opératoire et des armes utilisées contre les synagogues de Vienne (Autriche, 29 août 1981), Bruxelles (18 septembre 1982), Rome (9 octobre 1982) et de l’attaque contre l’ambassadeur d’Israël à Londres (3 juin 1982) est déterminant. Même type de munitions, grenades, pistolets-mitrailleurs, cuillères de grenades, tous d’origine polonaise. L’étau se resserre.

Le tournant, à partir de 2011, grâce à d’anciens cadres du Fatah-CR

Il faudra pourtant patienter encore des années avant d’associer des noms aux portraits-robots des terroristes de la rue des Rosiers. En 2011, 2013 et 2014, trois sommités du groupe Abou Nidal dévoilent son fonctionnement et l’identité des commanditaires ou exécutants. Un anonyme, TA 107, Atef Abubaker et Adwan Hamed Zed livrent des détails si précis, si précieux, que des mandats d’arrêt sont décernés dès 2015 contre Walid Abou Zayed, Hani, Hicham Harb, Amjad Atta. Les dépositions des « repentis », jugées douteuses par les avocats de la défense, seront corroborées par les notes « secret-défense » de la DST datant de 1986 à 2015, déclassifiées en 2019.

Ces ex-cadres retracent la chronologie des rencontres entre les émissaires d’Abou Nidal et les autorités : la première, diplomatique, remonte à 1983 ; la deuxième, avec la DST, à 1984. « Elles se poursuivent de manière plus ou moins régulière jusqu’en 2001 », indique le Pnat. En échange de la paix en France, le Fatah-CR revendique la libération de détenus, l’installation d’un bureau à Paris, des facilités commerciales, des bourses d’études et un accès aux soins médicaux…

La raison d’État l’a emporté sur l’exigence de justice et de réparation.

Les témoin-clés des années 2010 seront rejoints par d’autres à mesure que s’éloignent les menaces de vengeance. « La durée de la procédure, critiquée à raison, relate le juge, a eu le mérite d’obtenir des témoignages d’anciens du groupe Abou Nidal, une fois l’organisation affaiblie, sinon décapitée. »

Les demandes d’entraide pénale dans 28 pays redoublent, 88 commissions rogatoires internationales seront délivrées. Il faut auditionner tous ces ex, où qu’ils se trouvent. Cela « a considérablement ralenti l’enquête », précise l’OMA. Exemple : 13 ans s’écouleront entre la requête française et l’accord, par les États-Unis, pour que soit entendu Zeid Safarini, détenu pour avoir détourné l’avion de la Pan American en 1986 à Karachi (Pakistan).

Selon l’instruction (67 tomes), les rôles des suspects sont ainsi répartis : les « tireurs » seraient Walid Abou Zayed, Nizar Tawfiq Hamada, Mahmoud Khader Abed Adra ; Souhair Al-Abassi et Nabil Othmane auraient été les « planificateurs » ; Hazza Taha, l’interprète, « le fournisseur des armes » et le gardien de l’arsenal du Fatah-CR en France.

Atef Abubaker, l’un des témoins essentiels, confiera aux magistrats : « Ils voulaient tuer le maximum de monde et ils ont été un peu déçus. »

 

*Nous ne mentionnons pas le nom des victimes car celles-ci souhaitent demeurer anonymes par souci de sécurité dans le contexte actuel d’explosion des actes antisémites, notamment en France.

Attentat de la rue des Rosiers : chronique d’une justice entravée par les services secrets  
Cinquante-deux personnes sont parties civiles dans le procès qui devrait se tenir au plus tôt en 2026. (Photo : ©Capture d’écran INA)

Les 900 assassinats d’Abou Nidal et du Fatah-CR

Sabri Khalil al-Banna, alias Abou Nidal, est né en 1937 en Palestine sous mandat britannique. À la différence d’autres factions armées, et comme le Hamas aujourd’hui, son objectif a toujours été la destruction d’Israël, l’élimination d’Arabes et d’Occidentaux favorables à la paix.

Abou Nidal (père de la lutte) est issu d’une riche famille qui possédait une orangeraie et une maison de vingt chambres. Elle perd ses terres après la partition, en 1948. Il s’enrôle dans la guerre, combat avec le Fatah de Yasser Arafat au sein de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). Il est expulsé en 1974, après avoir initié des opérations terroristes sans l’accord d’Arafat, qu’il traite de traître et de lâche pour son désir de compromis.

Abou Nidal fonde le Fatah-Conseil révolutionnaire (Fatah-CR), un groupe militaire très secret, animé par une stratégie de violence envers les intérêts israéliens, occidentaux et arabes, et une logique de terreur interne. Le parti s’infiltre dans les pays arabes, installe des bases clandestines en Europe et, fort d’un millier de guerriers issus de camps de réfugiés, va assassiner sans discontinuer des Juifs, des Palestiniens, des diplomates, des Occidentaux et Orientaux à bord d’avions (279 morts en vol). De 1975 à 1990, le Fatah-CR commettra une centaine d’attentats, faisant près de 900 victimes. Abou Nidal meurt en Irak en 2002.

Si l’organisation a disparu dans les années 1990, l’instruction sur l’attentat parisien a mis au jour « des résurgences » et un culte « des martyrs », une nostalgie des combats chez les « anciens », entrés sous le statut de réfugiés en Europe. Un peu comme des « agents dormants » qui rêvent encore à la destruction d’Israël et à la déstabilisation du monde occidental.

 

Dix-neuf avocats, cinquante-deux parties civiles

 Six accusés sont renvoyés devant la cour d’assises, mais deux seulement, à ce jour, comparaîtront. Leurs défenseurs sont Mes Juliette Triquet, Florian Godest Le Gall, Romain Ruiz et Bruno Gendrin. Face à eux, 15 confrères représenteront les parties civiles (PC), 52 à ce jour, parents des 6 morts et 19 blessés. Pendant 40 ans, la presse en a dénombré 22, ajoutant par erreur deux Italiennes indemnes et un policier touché par un tir de riposte. Trois associations (Fenvac, AFTV, Licra) se sont aussi constituées.

Leurs avocats sont Alain Jakubowicz (18 PC), David Père (11 PC), Pauline Manesse-Chemla (7 PC), Avi Bitton, Ariel Goldmann, Rachel Lindon, Théo Gautier, Francis Szpiner, Bernard Cahen, Romain Boulet, Edouard Knoll, Antoine Casubolo Ferro, Gilles Goldnadel, Laurence Cechman et Vincent Brengarth.

 

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