Financement d’entreprise terroriste : les journalistes se désistent de leur appel
Le procès en appel de deux reporters et d’un ancien avocat parisien pour financement et complicité d’une entreprise terroriste devait débuter lundi 8 septembre. A l’ouverture de l’audience, les journalistes ont indiqué se désister. À son tour, le parquet général a renoncé à l’appel principal interjeté contre le jugement de Bruno V., radié du barreau.

Le 22 mars 2024, le tribunal judiciaire de Paris avait condamné les journalistes indépendantes Céline M. et Édith B., respectivement à un an et dix mois de prison avec sursis, et à 10 000 € d’amende, suivant ainsi les réquisitions du procureur de la République, Benjamin Chambre. À l’issue d’un procès qui avait duré six jours, et qui mettait en cause quatre autres prévenus, les reporters avaient été reconnues coupables de complicité de financement d’une entreprise terroriste, complicité de transfert non déclaré de sommes supérieures à 10 000 € et corruption active d’agent public d’un État étranger. Céline M. devait en outre répondre du financement d’une entreprise terroriste et recel de bien obtenu à l’aide d’un abus de confiance (voir notre second article ci-dessous).
À leurs côtés, mais en total désaccord avec leurs déclarations qui l’accablaient, comparaissait l’ex-avocat Bruno V., radié du barreau de Paris en 2019, soupçonné des mêmes délits (excepté le recel), s’était vu infliger une peine de trois ans de prison avec sursis. Enfin, le tribunal avait jugé coupables deux mères de jeunes adultes partis faire le djihad avec Daesh en Syrie. Pour conserver des liens avec leurs enfants, et subvenir à leurs besoins lors du siège de Mossoul, Valérie de B. et Anne S. avaient détourné l’argent d’une association qu’elles géraient. Elles ont été condamnées respectivement à deux ans et un an de prison avec sursis, 20 000 et 3 000 euros d’amende. Le mari d’Anne S., au rôle très secondaire, devra payer 2 500 € d’amende.
« Cette procédure a été violente et douloureuse »
Ce lundi 8 septembre, à l’audience, Céline M. et Edith B. ont donc renoncé au réexamen des délits commis, rendant ainsi leur peine définitive. L’avocat général a suivi, se désistant de son appel contre Bruno V., qui ne s’est pas déplacé.
Ayant annoncé leur intention à la chambre des appels correctionnels du tribunal de Paris, les journalistes Céline M. et Édith B. ont été autorisées à faire une « déclaration spontanée », la seule prise de parole possible. La présidente les a toutefois averties, sur un ton que l’on peut qualifier de solennel, que « nous » étions dans une salle d’audience, un lieu entièrement dédié au droit, et que cette « déclaration spontanée » ne pouvait en aucun cas être une tribune.
Édith B., 44 ans, en l’espèce peu vindicative, a simplement dit : « Cette procédure a été violente et douloureuse, les conséquences sur ma vie personnelle et professionnelle ont été importantes. » Elle a rappelé les menaces qui se sont déversées sur elle et sa consœur, et ces rédactions qui ont cessé de collaborer avec elle. « J’ai été extrêmement frustrée et déçue par les débats de première instance. L’immense difficulté de notre métier n’a pas été suffisamment prise en compte », a-t-elle indiqué.
« J’ai fait des erreurs (…) guidées par un élan d’humanité
Si Edith B. avait déjà annoncé son souhait de se désister, ce n’était pas le cas de sa consœur Céline M., 46 ans. « J’ai maintenu mon appel jusqu’au bout, ce n’était pas mon objectif de vous défier. Je voulais juste vous parler », entame-t-elle. « C’était une audience [en première instance] extrêmement violente. J’avais tellement peur que je n’aie pas su raconter ce que j’ai fait avec clairvoyance. Jamais je n’ai voulu aider à financer une entreprise terroriste. J’ai fait des erreurs, mais elles ont toujours été guidées par un élan d’humanité. J’ai eu tort mais je l’ai fait par amour pour ma profession. J’ai pensé que j’étais dans le cadre de ce que les autorités toléraient », a-t-elle ajouté. Elle a rappelé avoir « collaboré avec les services de renseignement. Certains confrères pourraient me le reprocher, mais je n’ai pas eu le choix, et je l’ai fait avec un seul objectif : l’intérêt général. »
Après avoir rendu hommage au juge ayant présidé les débats, le premier vice-président Benoît Descoubes, victime d’un AVC juste avant le prononcé du jugement en mars 2024, l’avocat général a répondu aux journalistes en rappelant que « l’institution judiciaire, s’y confronter, c’est nécessairement violent, pour tout le monde, et même pour les affaires les plus banales », a-t-il précisé, avant de lancer une petite pique aux journalistes qui « jettent en pâture des noms », au mépris des conséquences.
Julien Mucchielli
Journaliste dans une zone de guerre : le piège de la compassion
Dans son jugement du 22 mars 2024, le tribunal de Paris a considéré que, « quelles que soient les motivations » de Céline M. et d’Edith B., « elles ont perdu toute objectivité et distance, caractéristiques intrinsèquement liées à la profession de journaliste ». Les reporters, qui disaient avoir agi « par humanité » envers des épouses et enfants de djihadistes, n’ont pas convaincu les magistrats.
Financement d’une entreprise terroriste, complicité de transfert d’argent à destination de membres du groupe État islamique en Syrie et en Irak lors de sa défaite, corruption active d’agent public d’État étranger pour faciliter l’exfiltration de Français engagés auprès de Daech, recel de bien obtenu à l’aide d’un abus de confiance : les chefs de prévention retenus par les juges antiterroristes ont profondément marqué Edith B. et Céline M. Reporters chevronnées, spécialistes de la zone irako-syrienne durant la guerre (Edith B. a d’ailleurs été gravement blessée en 2012 lors d’un reportage en Syrie), elles ont admis avoir « commis des erreurs », être « sorties du cadre », leur « engagement paraissant peu compatible avec leur mission ». Si les juges ont entendu leurs regrets, ils constatent toutefois « une prise de conscience incomplète sur le caractère illégal des faits reprochés ».
Ici se situe la difficulté : comment faire comprendre à des magistrats qu’en zone de guerre, on peut nouer des liens qui nous amènent à déroger à nos principes, sans forcément se sentir hors-la-loi ? Des journalistes ont adopté des orphelins sans autorisation (Somalie, Rwanda), certains ont pris fait et cause pour des belligérants (Irlande, Bosnie-Herzégovine), quand d’autres se sont laissés déborder par leur empathie.
La quête du scoop et l’engrenage
Céline M., et Edith B., arabophone, comptent parmi ces derniers. Mais le sentiment, bien naturel, de la compassion sur un terrain ravagé par un conflit ne peut pas conduire à prêter main forte à des terroristes. Fussent-elles des femmes de, ces « revenantes », comme on les nomme, épouses de djihadistes – et pas n’importe lesquels : on parle des coupeurs de têtes de Daech.
Selon le jugement devenu définitif depuis qu’elles se sont désistées de leur appel, les deux journalistes ont participé aux tentatives d’exfiltration d’un enfer dans lequel elles s’étaient librement jetées. Confrontées à la chute de l’EI, sachant que les guettaient la mort ou la prison dans les camps du nord-est syrien, les épouses ont voulu fuir le califat, s’en sont ouvertes à leurs mères : Valérie de B., dont la fille Cléa a rejoint Daech à 16 ans et qui promettait de « tuer des gens à son retour en France » ; Anne S., dont les enfants partis en 2014, Charly et Carole (mariée, puis remariée à des combattants, rapatriés en France et jugés en décembre prochain à Paris), étaient totalement endoctrinés.
Ainsi s’ouvre le gouffre sous les pieds de Céline M. et Edith B. Les mères demandent de l’aide, les reporters ont des contacts, elles voient des photos des enfants affamés, leur détresse. Le bouche-à-oreille fait son œuvre, les candidats à l’exfiltration se multiplient. C’est l’engrenage. En lien avec les familles, les terroristes « sur zone » via des messageries cryptées, les deux journalistes aident une famille surveillée à envoyer quelques centaines d’euros à sa fille coincée dans le siège de Raqqa, puis élaborent les plans d’exfiltration avec des fixeurs et passeurs locaux, rêvent aussi au scoop, à la matière pour un livre : accompagner les Françaises et les fratries de Turquie en France.
Hébergement d’une repentie, collecte de fonds pour exfiltration
Céline M.« s’implique dans plusieurs tentatives d’exfiltration », dont celle de Kevin Guiavarch (14 ans de réclusion) et ses quatre épouses, « jusqu’à conseiller à celles-ci de se mêler au flot de réfugiés syriens qui quittent le pays », précise le jugement. N’écoutant pas les mises en garde de proches, elle se reconnaîtra « bienveillante et naïve ». Un altruisme qui la conduit à héberger Maëva S., recruteuse de Daech, pendant quelques jours, avec l’accord de la juge d’instruction en charge de son dossier et à organiser une cagnotte pour une autre repentie, puisant même dans ses ressources personnelles.
Puis se présente le cas du djihadiste Maximilien Thibaut et de sa famille : son avocat Bruno V., depuis condamné à trois ans de prison, « presse » les journalistes de trouver un passeur. Contre 37 000 €, l’affaire est conclue en corrompant un militaire irakien, grâce au fixeur d’Edith B. : « Je reconnais la dangerosité de Maximilien, déclarera cette dernière, mais il y avait trois enfants en bas âge, je voulais leur donner une chance de grandir loin de la guerre. » Elle fait l’intermédiaire, Bruno V. transporte l’acompte de 20 000 € jusqu’en Allemagne, Céline M. le guide par téléphone jusqu’à son contact à Francfort, et l’argent disparaît… Le rapatriement est abandonné, Maximilien Thibaut meurt à Mossoul, sa femme Mélina Boughedir est condamnée à perpétuité en Irak, 20 ans en appel. Les enfants seront heureusement sauvés plus tard et rapatriés par la voie légale.
« Accoler mon nom au mot terroriste est une violence »
Edith B. et Céline M. ont assuré, de manière constante, n’avoir jamais été mêlées, de près ou de loin, à l’organisation État islamique, n’avoir jamais eu l’intention de participer à son financement. C’est une certitude : il suffit de lire leurs articles et leurs livres pour comprendre qu’elles sont opposées au terrorisme ; elles le combattent depuis des années. Elles affirment aussi qu’elles ont fait remonter des informations aux services de renseignements, et que les parents de djihadistes et les parents de Bruno V. étaient en contact avec les autorités françaises : elles ont été trompées et se sont fourvoyées. À cause de leur crédulité et d’un excès de confiance – paradoxal, tant ces femmes ont « bourlingué ».
Mais comment signaler clairement ses objectifs aux autorités lorsqu’on est journaliste en reportage sans révéler ses sources et les mettre en danger ou sans « collaborer » avec la police, ce qui n’est envisageable que si l’on est informé d’un péril à venir, comme tout citoyen ? Edith B. et Céline M. ont voulu exercer leur métier en toute indépendance, tout en aidant des êtres humains promis à la mort. Mais parce que ces personnes-là appartenaient à Daech, elles ont franchi la ligne rouge et commis des infractions.
« Le simple fait d’accoler mon nom au mot terroriste est une violence », a indiqué Edith à l’audience. « On parlait d’enfants qui allaient mourir », a insisté Céline M. L’une et l’autre ont été affirmatives : si elles parvenaient à organiser les « sorties » de terroristes, c’était « pour qu’ils soient jugés en France ». C’est certain. Mais sorties de leur poste d’observateur, elles sont devenues parties prenantes et ont endossé des rôles qui les ont mises en situation de devoir rendre des comptes.
En zone de guerre, un reporter doit remiser ses sentiments. Sinon, il finit obligatoirement par sombrer. D’une manière ou d’une autre.
Isabelle Horlans
Article mis à jour le 19/09 à 15h13 à la demande de Céline M.
Référence : AJU501378