Océane Granger, « revenante » de Syrie : portrait d’une djihadiste jugée repentie
Océane Granger est une ex-djihadiste, « revenante » de zone irako-syrienne. Elle y a vécu avec son mari et ses enfants d’août 2015 à février 2019. Aujourd’hui repentie, elle a été jugée par la cour d’assises les 9 et 10 mars, pour association de malfaiteurs terroriste et soustraction à ses obligations légales vis-à-vis de ses enfants.

Lorsqu’elle a rencontré l’expert psychiatre Daniel Zagury, Océane Granger a déclaré : « Je suis allée dans un endroit qui a détruit ma vie. » En juin 2015, Océane Granger et son mari quittent la France, avec leur fils de cinq mois, pour grossir les rangs de l’État islamique en Syrie et au Levant (EIIL). Le 12 octobre 2017, dans la ville de Raqqa, son mari et ses deux enfants périssent dans un bombardement. Après de tortueuses pérégrinations en territoire contrôlé par l’EIIL, 32 mois passés dans des camps Kurdes, et presque autant dans des prisons françaises, l’accusée de 31 ans comparaît libre devant la cour d’assises de Paris. Elle encourt 30 ans de réclusion criminelle.
Il y a dans cette jeune femme au regard dur, vêtue d’une chemise ample et coiffée d’une queue-de-cheval, une « faille identitaire » par laquelle le fanatisme s’est engouffré au sortir de l’adolescence, et qui fut l’objet, deux jours durant, de toute l’attention de la cour spécialement composée dont l’exigeante mission est de sonder l’âme d’une « revenante », la première des 22 qui seront jugées par la cour d’assises de Paris cette année.
La vie d’Océane Granger, née en juin 1994 en Seine-Saint-Denis, se découpe en trois parties.
Au dire de sa laconique maman, économe dans ses mots, mais généreuse dans ses adjectifs, Océane est « un amour » d’enfant. Elle grandit dans le bonheur familial au Blanc-Mesnil, excellente à l’école et très sociable. À neuf ans, la séparation de ses parents, qu’elle découvre au retour d’une colonie de vacances, fissure ce bonheur, et plonge la fillette dans les affres des familles recomposées. Entre elle et son nouveau beau-père, qu’elle décrit comme violent avec sa mère (qui le nie), le « courant ne pas très bien », dit la mère, tout en euphémisme. Il y a de l’alcool et des disputes. Sur sa chaise, Océane essuie des larmes.
Elle part vivre chez son père en 2011. Mohamed L. est d’origine marocaine, musulman non pratiquant, au contraire de sa nouvelle épouse qui impose ses règles à l’adolescente de 17 ans. La belle-mère est possessive et jalouse d’Océane, les relations sont exécrables, elle retourne vivre chez sa mère en 2013.
Ahmed, un copain d’enfance qui rougit quand le président lui fait admettre qu’il a eu le béguin pour Océane lorsqu’ils étaient en 3e (« on est même sortis un peu ensemble », et Océane rougit aussi), la décrit comme une « jeune femme brillante » complètement étrangère à la religion. Il lui présente son cousin Adil, le premier grand amour d’Océane. Trentenaire à l’air réfléchi, professeur d’histoire-géographie dans le secondaire, il évite l’accusée du regard. « On s’est connus et on est tombés amoureux », et Océane rougit et sourit d’un air mélancolique. « Une fille pleine de charme, d’intelligence et de tendresse ». Leur relation s’étale de 2009 à 2013. « Je pense qu’on s’est éloignés la dernière année », indique le témoin.
La temporalité recoupe la conversion d’Océane. Sous l’influence d’une voisine, pratiquant un islam rigoureux, elle récite sa chahada en 2012, et revêt immédiatement un Jilbeb, tunique intégrale qui laisse le visage et les mains apparents. Mue par la volonté de fonder un foyer, la jeune femme, qui vient de s’engager dans des études de médecine, adopte une pratique pieuse de sa nouvelle religion.
« Ça m’a éloigné d’Adil », admet-elle à la barre. Le 3 novembre 2013, sur une page Facebook publiant des annonces matrimoniales pour musulmans, elle « like » l’annonce d’Amirouche Belounis. Il la contacte, ils échangent leurs désirs et projets de vie et se rencontrent le lendemain. L’homme, de quatre ans son aîné et déjà père de deux enfants, lui déclare qu’il veut se marier avec elle. Elle dit qu’elle doit réfléchir. Le lendemain, il se présente en bas de chez elle pour lui demander ce qu’elle veut comme dot. Le 5 novembre, ils se marient religieusement.
« J’aime bien aller au bout de ce que je fais »
Amirouche Belounis est connu des services de renseignement depuis 2008. Enfant du nord-est parisien, il a fréquenté des membres de la filière dite des « Buttes Chaumont », mondialement connue pour avoir engendré les frères Kouachi – qu’il connaissait. Il poursuit sa radicalisation en Tunisie auprès du groupe djihadiste Ansar Dine, et se forme au maniement des armes en Libye. Après les attentats de janvier 2015, il déclare que les membres de la rédaction de Charlie Hebdo « n’ont eu que ce qu’ils méritaient ».
« Et vous, qu’en avez-vous pensé, de sa réaction ? » demande le président à l’accusée.
— Je n’étais pas trop au courant de ces choses-là », élude-t-elle, fuyante sur ces questions.
Elle était complètement « déconnectée » de la réalité, explique-t-elle. Leur enfant, Qassim, naît le 28 janvier 2015. Océane a enfilé un Niqab, des gants noirs et ne sort guère de la chambre où son mari la confine. Elle ne doit rencontrer aucun homme, alors que les sœurs d’Amirouche vivent dans le même appartement avec leurs maris. Quand elle doit sortir, il la guide dans le couloir et la cache des regards masculins. Que pense-t-elle de cette nouvelle vie de recluse et de soumission totale ? « Je me dis : il m’aime tellement qu’il veut me préserver de tout. Je suis son centre et rien ne m’atteindra, car il me protège de tout. » Avec du recul, elle ne sait pas comment elle a pu apprécier cette situation. Elle ajoute : « dans ma vie de tous les jours, j’aime bien aller au bout de ce que je fais. »
Le couple souhaite s’établir en « terre musulmane » pour vivre sa foi pleinement. Au Maroc, le pays de son père ? En Algérie, dont Amirouche est originaire ? « En Libye, où ma belle-sœur s’est installée.
— Mais à cette époque, la Libye, c’est le chaos.
— Ma belle-sœur me disait le contraire et je la croyais. »
Le président doute qu’elle ait pu réellement penser qu’elle partait en Libye. Elle ne sait pas comment convaincre. « De toute façon, Libye ou Syrie, ça revenait à peu près au même », fait-elle remarquer. Deux terres livrées au chaos djihadiste.
Quand il quitte la France le 22 juin 2015 avec leur enfant sous le bras, le couple d’abord se procure des faux papiers pour Amirouche, fiché S (ce qu’Océane dit ignorer). Depuis Berlin, leur première étape, ils rejoignent Bruxelles, pour se procurer les documents auprès de la même filière qui fournira les terroristes du 13 novembre. Ils rejoignent la Turquie, via la Lettonie et la Géorgie.
« Quand avez-vous compris que vous alliez en Syrie ?
— La veille du passage. J’aurais dû prendre conscience plus tôt, mais je ne voulais pas laisser mon fils. Amirouche m’a mise devant le fait accompli. »
En Allemagne puis en Turquie, ils voyagent avec la famille Clain, futurs cadres de l’EI, issus de la filière d’Artigat (sud-ouest de la France), qui a bien l’intention de se rendre en Syrie. Un intermédiaire bulgare les loge près de la frontière syrienne, dans un hôtel luxueux. Les Clain restent tandis qu’eux s’installent dans un établissement plus modeste. Le bulgare les met dans un taxi, qui les dépose dans un petit village, où une voiture, puis un fourgon, les dépose dans le désert. Là, se trouve la frontière syrienne, qu’ils traversent à pied, le 17 août 2015. L’EI est alors au faîte de sa gloire.
« Il y avait du sang sur les murs, je n’ai pas eu besoin de voir plus pour comprendre »
Tandis que l’homme part en camp d’entraînement, Océane et son fils sont installés dans une Madafa, une maison des femmes, à Raqqa. Elle est ensuite transférée à Mossoul, où elle retrouve son mari désormais doté d’une Kalachnikov. Il part sur le front, elle retourne à la Madafa.
Océane est immergée dans une société en guerre où règnent les lois de l’islam dans leur expression la plus radicale et mortifère. Fanatisée par la doctrine qui lui est rabâchée ad nauseam, survivant dans une ambiance d’apocalypse, elle se convainc qu’elle vit alors son rêve, sa vie idéale de musulmane pieuse. Le 23 septembre 2016, elle donne naissance à Safia.
Amirouche Belounis blessé et démobilisé, la famille retourne à Raqqa, le « réacteur nucléaire » de l’État islamique, dit le président, où la police des mœurs fait régner un ordre implacable. Plus tard, elle assistera à une exécution. Des hommes sur le toit d’un immeuble en approchent un autre du bord, puis le jettent dans le vide. Mais l’immeuble est trop bas, alors les badauds, qui assistent à la scène comme on va au spectacle, le lapident au sol pour l’achever.
L’armée syrienne libre est proche de la capitale de l’EI. Les bombardements s’intensifient. Avec les autres familles, Océane Granger et ses enfants s’entassent au sous-sol de leur immeuble. Les hommes restent dans les étages, la nuit se passe. L’accusée raconte à la barre :
« Au lever du jour, on nous réveille pour prier. Je commence au milieu de la pièce. J’entends un bruit, je lève le nez et plus rien. Quand je me réveille, je suis assise dos au mur, avec un plafond tombé en biais, face à moi. Je n’ai pas tout de suite réalisé. Je pensais à mes enfants et à leur père ; à côté de moi, deux femmes étaient coincées, sous le plafond, en souffrance. J’ai été l’une des premières à être sortie, et j’ai pu voir l’endroit où se trouvaient les enfants. Ce n’était plus qu’un amas de pierre, il y avait du sang sur les murs, je n’ai pas eu besoin d’en voir plus pour comprendre ». L’immeuble pouvait encore s’effondrer, des hommes l’ont portée au-dehors précipitamment. En évacuant, elle a cru voir les bras de son mari dépasser des décombres.
Raqqa tombe le 17 octobre.
« Revenir pour être incarcérée ? Plutôt mourir sous les bombes »
Veuve d’un « martyr », elle rejoint une Madafa pour observer une période de deuil, puis se remarie avec un combattant égyptien, car « une femme seule n’est pas grand-chose ». Celui-ci vit déjà avec plusieurs femmes dans une maison au bord du fleuve. Il la traite mal. Elle fait une fausse couche. Elle divorce en août 2018, et rejoint une autre maison des femmes.
Océane affirme durant l’enquête avoir tenté de quitter le territoire contrôlé par l’EI à cette époque. Aux yeux du président de la cour d’assises, c’est déjà très tard. Il lui donne l’exemple d’autres veuves de djihadistes revenues en France beaucoup plus vite. Océane Granger affirme avoir été prise dans le tumulte de la guerre et avoir tout fait pour quitter une zone où le chaos régnait sans partage.
On lui lit alors des messages. À sa mère, qui l’exhorte de rentrer (elle lui enverra 1 000 euros pour qu’elle paye un passeur qui, selon l’accusée, l’abandonnera dans le désert), elle répond : « revenir pour être incarcérée ? Plutôt mourir sous les bombes. » À la cour, elle explique qu’elle avait vécu « trop de choses horribles » pour revenir à une vie normale.
Elle vit alors à Baghouz, l’ultime Bastion de l’EI, ce qui, pense l’avocate générale, fait d’elle un soutien acharné du régime islamiste. Ce n’est qu’en février 2019, au terme de la bataille, qu’elle échoue dans le camp Kurde d’Al-Hol, puis de Roj. Elle y vit dans des conditions sanitaires épouvantables. Elle sera finalement rapatriée en France, à sa demande, en octobre 2022. Direction l’établissement pénitentiaire de Lille-Sequedin.
« C’est la première fois qu’un avocat de la défense cite un directeur de prison », fait remarquer le président. Cet homme est venu à la barre parler d’Océane Granger, troisième version d’une femme nouvelle, qui commence à émerger dans la solitude recluse d’une cellule d’isolement. Il prévient d’emblée : professionnel de la sécurité, il n’est guère enclin à s’apitoyer sur le sort des délinquants, ni à verser des larmes sur les « victimes collatérales » des bombardements alliés sur la Syrie. « Mes échanges avec l’accusée m’ont fait évoluer sur ce point », admet-il.
Prosélytisme, hétéro-agressivité, le profil annoncé d’Océane Granger le conduit à la placer personnellement à l’isolement, où elle reste jusqu’en juillet 2023. Les personnels de la maison d’arrêt font la connaissance d’une femme courtoise, non violente, ne faisant jamais état de sa religion, énumère le témoin. Quand elle priait, c’était discrètement, dans un coin, sans se mettre en avant.
Il note chez elle un fort sentiment de culpabilité vis-à-vis de ses enfants. « Un jour, j’ai surpris une conversation avec sa mère, et là, je l’ai entendue s’effondrer et pleurer de douleur. » Une autre fois, elle lui fait le récit, dit-il, « extrêmement chargé en émotion », de leur mort.
Il est étrange d’observer un directeur de prison à ce point ébranlé par la personnalité d’une détenue, mais le témoin ne se contente pas de faire part de son ressenti, il apporte des éléments. Il souligne sa capacité d’autoanalyse « très au-dessus de la moyenne, son ouverture culturelle, la volonté de s’investir dans l’avenir », qui le rendent très optimiste. Océane Granger a été placée sous contrôle judiciaire le 31 mars 2025. Elle a un domicile et un emploi dans lequel elle est très investie. « La seule inquiétude, conclut le directeur de prison, c’est : avec quel genre d’homme va-t-elle reconstruire sa vie ? »
Le Dr Zagury ne dit pas autre chose : « Sa faille est plutôt située du côté de la soumission à son mari que dans un cadre idéologique assumé », analyse-t-il. De l’entretien qu’il a eu avec elle, il retient qu’elle était « à mille lieues de la tentative de manipulation », et ne lui servait pas de « discours stéréotypés », empreints « d’alibis idéologiques ».
« Vous voyez son évolution, demande le président à l’ami d’enfance, Ahmed, comment vous la trouvez ?
— Y’a pas photo, là, c’est Océane. »
Comme si l’épopée djihadiste n’avait été qu’une parenthèse dans la vie d’une femme, un temps révolu qui appartient aux ténèbres.
« Sa vie sous un régime totalitaire et terroriste lui convenait parfaitement »
Mais l’optimisme à l’égard de l’accusée, qui semble prendre le dessus dans les débats, ne parvient pas à combler cette lacune dans la compréhension de la bascule d’Océane Granger, et la persistance d’une femme « intelligente » dans un projet terroriste que son discernement affûté ne pouvait sous-estimer. Derrière l’accusée de 2026, une « revenante » repentie, demeure celle qui afficha sa fierté de vivre sa foi sous l’égide de l’EI, l’islamiste qui répondait à la Kounya Oum Djena, fréquentait la femme de Fabien Clain et suivit les forces de l’EI jusqu’au bout de leur débâcle. Ce parcours de djihadiste forcenée qui certes n’a ni pris les armes, ni participé à des activités de propagande, mais a chanté les louanges de Daech à ses proches, dans des messages écrits que l’avocate générale lit au cours de son réquisitoire, et qui donnent le tournis tant ils dessinent le portrait d’une fanatique déterminée à mourir pour sa cause. « Sa vie sous un régime totalitaire et terroriste lui convenait parfaitement, du moment qu’elle bénéficiait d’un minimum de confort matériel », cingle-t-elle. Elle requiert neuf ans de prison avec un mandat de dépôt à effet différé, ainsi qu’un suivi sociojudiciaire de cinq ans. L’avocate de la défense, elle, demande une peine mixte : une peine ferme qui couvre la détention, et une peine assortie d’un sursis probatoire.
Océane Granger a remercié la cour pour son écoute, et a confié sous soulagement d’avoir pu s’exprimer pleinement.
Dans la soirée du 10 mars, la cour l’a condamnée à cinq ans d’emprisonnement, assortis d’un aménagement de peine sous la forme d’une détention à domicile sous surveillance électronique, et d’un suivi sociojudiciaire de cinq ans – sanctionné de trois ans de prison en cas de non-respect. Elle ne retournera donc pas en prison.
Océane fond en larmes dans les bras de sa mère.
Référence : AJU504123