Procès de Lafarge en Syrie : les cadres de la « chaîne opérationnelle » mettent en cause leur hiérarchie respective

Publié le 21/11/2025 à 14h53

Hier, la présidente de la 16e chambre correctionnelle de Paris  a entrepris d’interroger les dirigeants de Lafarge Cement Syria, la filiale du groupe exploitant l’usine syrienne entre 2012 et 2014. Ils ont admis le danger de maintenir l’activité en zone de guerre, confirmé les alertes transmises et regretté de ne pas avoir eu le pouvoir de fermer la cimenterie plus tôt.

Procès de Lafarge en Syrie : les cadres de la « chaîne opérationnelle » mettent en cause leur hiérarchie respective
Le procès Lafarge se tient au Tribunal judiciaire de Paris jusqu’au 19 décembre prochain. (Photo : ©P. Cluzeau)

 Effectivement, comme nous l’indiquions jeudi, le procès de Lafarge a enfin commencé (notre article du 20 novembre ici). Et l’impression que laisse la journée d’hier contredit en creux les déclarations que l’ancien PDG, Bruno Lafont, a faites mercredi à la barre. Résumons-les : s’occupant d’une société de 65 000 personnes implantée dans 65 pays, il se reposait sur « ses collaborateurs » à Jalabiya (nord de la Syrie). Selon lui, ils l’ont avisé « trop tard » des risques et du piège que les djihadistes avaient refermé sur le groupe. Soit le « racket généralisé » que l’organisation État islamique (EI ou Daech), notamment, avait instauré en contrepartie de « laissez-passer » accordés aux camions de Lafarge et à son personnel. Comme l’entité terroriste Jabhat al-Nosra dès 2012, l’EI assurait en sus à la filiale Lafarge Cement Syria (LCS) une relative tranquillité.

C’est le cœur de la prévention : versements en espèces contre poursuite de l’activité.

Les dirigeants locaux affirment que le PDG « savait » avant 2014

Il n’empêche, LCS a acheté la sécurité et la possibilité de se maintenir dans le pays. L’audience l’a clairement établi. S’il était acquis que « le partenaire » Firas Tlass, prévenu en fuite, servait d’intermédiaire à Lafarge pour monnayer sa sécurité, les cadres auditionnés ont confirmé que l’opération était bien huilée et « validée ». Par qui ? « La hiérarchie ». Le mot est utilisé par tous, sans toutefois revêtir la même signification. Ils ne désignent pas l’ancien PDG Bruno Lafont, s’accordant toutefois à dire qu’il « savait ». Le patron n’a pas découvert « à l’été 2014 » l’illégalité de pratiques instaurées dès la deuxième année de guerre civile.

Celle-ci débute en avril 2011, dans le contexte du « Printemps arabe » qui soulève la foule de plusieurs pays depuis décembre 2010. À cette époque, Frédéric Jolibois est heureux en Chine, avec sa femme qu’il évoquera une dizaine de fois, travaille pour Lafarge et ne vise aucun transfert. Et surtout pas en zone de conflit ! « Le plus important pour moi, c’était ma famille », précise l’homme à large carrure. Volubile, il raconte son existence au Chili, en Jordanie. La présidente Isabelle Prévost-Desprez interrompt « l’exposé touristique », recentre la déposition.

« En avril 2014, Christian Herrault me propose la Syrie. Il me précise “c’est une situation compliquée, je comprendrais que tu refuses”. J’ai trois jours pour me décider. C’est une promotion, je deviens dirigeant. » Précisément « patron pays », selon le vocable interne. Il accepte.

« Si j’avais su, je n’aurais pas accepté le poste »

 « Je ne sais pas du tout ce qui se passe là-bas », poursuit M. Jolibois. « Vous savez tout de même qu’il y a des organisations terroristes ?

– Non.

– Votre femme ne lit pas les journaux ? questionne-t-elle avec ironie.

– Non. On n’est pas au courant. »

Il se documente au siège, qui lui adresse des fiches économiques ; le voilà bien avancé. Que lui disent Christian Herrault et Bruno Pescheux (auquel il succède), directeurs au sein de « la chaîne opérationnelle » ? « Ils ne me dépeignent en aucun cas la situation. » Sur place, fin avril 2014, il prend la mesure du bourbier. Il évoque « une promotion statutaire, mais un piège managérial ».

« Un piège ? Soyez plus clair…

– Herrault n’avait pas tout dit, n’avait pas parlé de mon rôle. Je n’avais pas tous les éléments… Si j’avais su, je n’aurais pas pris le poste ! »

Jolibois parle de « violations » de règles – « je n’avais jamais vu ça » –, réalise qu’il y a « un système de donations qui s’apparente à du racket » et s’enquiert de la légalité auprès du service juridique à Paris. « J’attends une réponse juridique ! Et je n’ai pas de réponse. » Il finit par laisser Firas Tlass « gérer » les djihadistes, « suivant les instructions de ma hiérarchie ». Mais ne procède qu’à deux versements, « des émoluments exceptionnels ». Ceci explique l’assaut de l’EI contre l’usine, le 19 septembre 2014.

Un « comité de pré-crise » mis en place dès 2011

 Frédéric Jolibois envoie ses rapports au siège, à M. Herrault, lequel réfère « oralement » au PDG. Au motif que la cimenterie « fait vivre des milliers de personnes », contribue à l’économie du pays exsangue, elle ne doit pas fermer. La chaîne opérationnelle finance donc indirectement le djihad. Des sommes importantes sont décaissées sous couvert de « notes de frais », 20 000 dollars par mois pour Daech. Chez Lafarge, on appelait cela des « taxes » ou des « oboles », dans un euphémisme qui laisse pantois. Le partenaire Firas Tlass percevait 200 000 $ par mois pour satisfaire aux exigences des groupes armés. Sans justificatifs.

Les risques et ses conséquences n’apparaissent pas en 2014, loin de là ! En 2011, « un comité de pré-crise » est créé, suivi d’une « cellule de crise ». La présidence de la maison mère pouvait-elle l’ignorer ? « Non », répond M. Herrault, directeur général adjoint opérationnel chargé de 15 pays dont la Syrie, nommé en janvier 2012. S’il ne disposait pas de « délégation écrite » de Bruno Lafont, il avait envers lui « un devoir de transparence » et devait lui « remonter les informations ». Le « reporting » était constant, indique-t-il après quelques digressions. « Et moi, je soutenais mes collaborateurs », Bruno Pescheux puis Frédéric Jolibois. M. Lafont « avait connaissance des procès-verbaux du comité de sûreté » que lui transmettait un autre mis en cause, le directeur de la sécurité du groupe, Jean-Claude Veillard. Lequel avait « actionné la sonnette d’alarme plusieurs fois, sans être écouté ». En revanche, personne n’est sûr que le PDG lisait les PV – point capital pour sa défense.

Se dessine néanmoins un canevas : Pescheux et Jolibois rendaient compte à Herrault, et lui-même à Lafont. Ces derniers « discutaient », en 2012 et 2013, « des paiements » aux factions armées, puis de l’apparition « dans le paysage » de Daech, avait-il maintenu durant l’instruction, y compris lors de la confrontation avec Bruno Lafont.

« L’option d’arrêter les opérations en Syrie n’a pas été retenue »

Aucun des cadres n’avait le pouvoir de fermer l’usine, « l’initiative ne relevant que du président de Lafarge SA ». Tous rappellent que différents services (juridique, ressources humaines, financier, etc.) étaient intégrés à la boucle des réunions mensuelles du comité de sûreté, plus fréquentes au fur et à mesure que les événements empiraient. Un autre homme paraît amer à l’audience. Tout en gris, des cheveux aux habits, Bruno Pescheux a la mine défaite, pas uniquement parce qu’il est suspect de financement du terrorisme.

« Patron pays » en Syrie de 2008 à 2014, confronté au racket, voulant partir dès 2013 « à cause du régime de tensions permanentes » et de « sa mission épuisante », il a été licencié pour faute grave en 2017 – une procédure par la suite annulée. Il a jugé le procédé « ignoble » car la décision du groupe de rester en Syrie avait été prise « au plus haut niveau », pas par lui, obligé de traiter avec Tlass. Un accord a finalement été conclu, et une proposition « revenant à acheter [son] silence » lui a été faite ; il l’a refusée.

« L’option d’arrêter les opérations en Syrie n’a pas été retenue », semble-t-il regretter à la barre, même s’il approuvait le maintien en dépit « d’alertes et de signalements ». Il veut que le tribunal retienne que LCS « a assuré la sécurité du personnel et des biens » en versant les taxes aux djihadistes, « pas pour financer le terrorisme ». Pour « minimiser les risques », Jean-Claude Veillard et lui ont recruté Jacob Waerness, lui aussi mis en examen.

« Je n’ai jamais cherché à cacher quoi que ce soit à Lafarge »

 Étrange personnage que ce Norvégien qui défère enfin devant la justice. Il s’est longtemps soustrait aux convocations, préférant « écrire un livre » et « accorder des interviews aux journalistes », lui reproche sèchement Mme Prévost-Desprez. Assisté d’une traductrice, il invoque une méprise : c’est « la façon de me contacter que je n’ai pas comprise ». Soit. Ancien membre des services secrets, diplômé de l’école de police, de HEC Paris, titulaire d’une maîtrise d’arabe, l’homme à l’allure de baroudeur, coiffé d’une houppette à la Tintin, rendait compte à M. Pescheux.

« Je n’ai jamais cherché à cacher quoi que ce soit à Lafarge », dit-il à propos de « la dégradation progressive de la situation à partir de l’été 2012 ». Il a communiqué toutes les menaces, élaboré le plan d’évacuation et versé des rançons aux terroristes pour libérer les salariés kidnappés. Très au fait de difficultés croissantes, il a fini par quitter Damas après avoir séjourné dans « un hôtel, accompagné de gardes armés », puis s’est réfugié à Jalabiya, au sein de la cimenterie. Sa tête étant mise à prix par le gouvernement syrien et Daech, il a fui le pays en septembre 2013.

« Les signaux critiques » ne lui ont jamais échappé, comme « les pratiques de paiement » pour la sécurité, dont « la direction parisienne » était selon lui informée. « Elles n’auraient pas dû être poursuivies », dit-il a posteriori. « À travers Firas Tlass, nous avons contribué à l’économie de l’EI », a-t-il écrit dans son livre.

À la lumière de ces témoignages, qui seront étayés ou contredits au fil des débats, il apparaît indubitablement que Lafarge disposait d’éléments pour agir comme Total, British Petroleum, Schneider Electric et tous les autres groupes étrangers, sans exception, qui ont plié bagage entre 2011 et 2013.

 

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