Procès de Lafarge en Syrie : « Que serait devenue l’usine si nous étions partis ? »
Mardi 25 novembre, la présidente de la 16ᵉ chambre du tribunal correctionnel de Paris a interrogé les différents cadres de Lafarge sur les « paiements de sécurité » versés à des groupes terroristes pour assurer le fonctionnement de sa cimenterie. Le directeur général opérationnel en charge de la zone, Christian Herrault, assure que le PDG de l’époque, Bruno Lafont, savait que ce système était en place, ce-dernier réfute.

L’usine de Jalabiya se trouvait dans une zone aride et faiblement peuplée du Nord de la Syrie, en limite des zones de peuplement kurde. Elle était encadrée par trois villes : Manbij à l’ouest, où les employés allaient être majoritairement logés, Raqqa au sud, d’où provenaient plusieurs fournisseurs et qui allait être prise par la rébellion dès le printemps 2013 avant de devenir une place forte djihadiste au cours des mois suivants, et Kobané, ville kurde qui allait faire l’objet d’un siège par l’État islamique de la fin de l’été 2014 au début de l’année 2015. L’Euphrate séparait le gouvernorat d’Alep, incluant Manbij, de la région de la cimenterie.
Cette cimenterie était la plus grosse de la région. Elle avait été acquise pour 680 millions d’Euros par le groupe Lafarge et a tourné jusqu’en septembre 2014, épargnée par les groupes djihadistes tel que l’État Islamique, qui avait alors pris l’avantage sur ses concurrents et avait largement débuté ses exactions – massacres, décapitations, exécutions sommaires – dans la région. Par quels moyens ? En arrosant d’espèces les groupes armés qui contrôlaient les routes, permettant ainsi le passage des personnes et des matériaux. Voici pourquoi plusieurs cadres du groupe Lafarge, dont l’ancien PDG Bruno Lafont, sont renvoyés pour financement du terrorisme.
Point de soupçon d’adhésion à l’idéologie islamiste parmi les costumes gris anthracite des têtes chenues qui assistent à leur procès, mais, prosaïquement, la possibilité d’avoir pactisé avec Daech par appât du gain, tandis que toutes les autres sociétés occidentales avaient quitté la région.
Aucun d’eux n’adhère à cette vision. Bruno Pescheux, responsable de Lafarge Cement Syria (LCS) jusqu’en juillet 2014, a expliqué que s’il a procédé au redémarrage de la cimenterie après une période de troubles et le départ des employés occidentaux, en 2012, c’était pour « voir si c’était possible » et poussé par la volonté du personnel local de travailler, dont il a loué la « performance remarquable ». La préoccupation n°1 ? Assurer la sécurité de ce personnel : 200 personnes, qui en font vivre 5 000.
« Soit on se faisait taxer, soit on fermait »
Pour cela, il faut donner des pots-de-vin, appelés « paiements de sécurité », aux factions armées qui contrôlent le territoire. Le principe des « paiements de sécurité » est arrêté le 23 septembre 2012 à Ganziantep (Turquie). Y participent Jean-Claude Vieillard, le responsable sécurité du groupe, Jacob Waerness, un ancien des services secret Norvégien qui s’occupait de la sécurité de l’usine, et Firas Tlass, un Syrien qui assurait le contact avec les groupes locaux, rencontrent les factions relevant principalement de l’armée syrienne libre (ASL).
Tout semble leur convenir, puisque dès lors, LCS arrose tout le monde : le Jabhat-al-Nosra, le PYD (Kurdes), et l’État islamique ; et pendant ce temps, l’usine produit 3 300 à 3700 tonnes de ciment par jour. Le directeur général opérationnel en charge de la zone, Christian Herrault, livre une explication simple : « Soit on se faisait taxer, soit on fermait.
— Pourquoi avoir un rendez-vous pour négocier un racket ?
— L’objectif n’était pas la négociation, mais de savoir à qui on avait affaire. Nous avons appris que l’agenda des milices était individuel, qu’il n’y avait aucune possibilité de les coordonner. Avec des niveaux de religiosité différents.
— Ça correspond à quoi une réunion avec des gens qui exigent le versement d’argent ?
— Ils n’ont pas exigé, ils ont seulement annoncé que le passage sur les routes serait taxé. Soit, on ferme l’usine, soit on passe par ça.
— Parce qu’ils bloquent les routes ?
— Oui, et si on ne paie pas, on ne peut pas non plus assurer la sécurité des salariés. »
S’ils n’ont pas décidé de plier bagage comme tout le monde, c’est qu’ils croyaient (ou espéraient) que la situation était temporaire, que ce n’était qu’une question de semaines avant que le tyran ne tombe. Mais la guerre civile s’enlise, Daech monte en puissance. Des employés de l’usine sont enlevés et séquestrés, LCS paye la rançon. À chaque fois, le trouble Firas Tlass mène les négociations, bénéficiant d’une enveloppe globale garnie par Lafarge.
« Christian Herrault ne m’a pas dit qu’il fallait s’arrêter »
De sa tour d’ivoire, le PDG Bruno Lafont dit ne rien savoir de ce qui se passe sur le terrain. Il n’est pas un grand patron pour régler les détails. Pourtant, Christian Herrault affirme que son patron était « parfaitement au courant des conditions de fonctionnement de l’usine, de la réunion à Gaziantep et du racket », dit-il à la barre. La présidente lui demande : « Vous l’avisez comment ?
— Dans les réunions one to one avec Lafont, dès octobre 2012.
— Donc vous l’avisez de cette réunion et de ce qui a été décidé, mis en place : ce que vous appelez le racket.
— Le 25 juin 2013, je l’informe que la situation devient de plus en plus difficile. »
La présidente appelle l’ancien PDG : « Monsieur Lafont ? Sur le fait que vous êtes avisé ?
— Je ne me souviens pas qu’il m’ait parlé de Gaziantep, et à l’époque il n’y avait pas de paiement illicite, donc j’ai considéré qu’on pouvait continuer. Christian Herrault ne m’a pas dit qu’il fallait s’arrêter. »
Au contraire, Bruno Lafont affirme avoir dit à Herrault : « Si tu me demandes de fermer, je ferme tout de suite ». Le 24 juillet, ce même Herrault adresse un courriel à Lafont : « À noter que nous avons été obligés d’arrêter hier notre usine syrienne, car les combats entre les kurdes et les djihadistes s’en rapprochaient dangereusement.
— Est-ce que ça n’est pas suffisant pour dire « là, ça chauffe, on part » ?
— Le problème, c’est de savoir à quel moment on dit « ça chauffe, on part. » À l’époque, on n’avait pas toutes les informations. Je me fiais à Herrault, à un expert de cette zone (Antoine Sfeir), et je pensais que la bonne information viendrait du terrain. Le jour où on m’explique que l’usine ne peut plus tourner, alors on arrête. Je n’ai pas été informé pour les groupes terroristes.
— Pour vous, les combats, ce n’est pas un signal de la base ?
— Il y a eu beaucoup de volatilités en Syrie, à l’époque, je suis dans la position : je regarde, j’essaie de mesurer la température. La question est de savoir si ça va durer ou pas. »
« Classé terroriste, c’est un élément qui vous intéresse ? »
Le 11 septembre 2013, un comité de sûreté, composé notamment de Christian Herrault et Jean-Claude Veillard, établit un procès-verbal faisant état des combats dans la zone et des velléités de racket de l’État islamique et du Jabhat-al-Nosra. « Il devient de plus en plus difficile d’opérer sans être amené à négocier directement ou indirectement avec ces réseaux classés terroristes par les organisations internationales et les États-Unis », dit notamment la note, citée par la présidente qui demande à Christian Herrault : « Est-ce qu’il y a besoin d’éclaircissements à ce stade ?
— Le problème se pose de partir ou rester.
— C’est un des points de discussion, certes. Classé terroriste, c’est un élément qui vous intéresse ?
— On peut se laver les mains et partir, mais que serait devenue l’usine si nous étions partis ? Est-ce que nous avions une alternative ?
— Sur le fait de négocier avec des groupes terroristes ?
— Si on ne négocie pas, on doit partir.
— Quand vous dites la négociation avec différents groupes permet la reprise d’activité », que cela signifie ?
— Cela signifie : la soumission au racket par différents groupes. »
S’il avait su tout ça, Bruno Lafont aurait-il pris la décision de partir ? « Est-ce que vous connaissiez les exactions commises par les terroristes à cette période ? » demande la présidente. « Un peu. Moi, tout ce qui est mouvement djihadiste, ça m’a toujours effrayé, mais là encore, la situation est évolutive.
— Vous maintenez qu’il ne vous a pas informé que les groupes locaux étaient payés pour pouvoir faire tourner la cimenterie ?
— Je n’ai jamais été informé que des groupes terroristes étaient payés. Personne n’est venu me parler de ça, donc je m’interroge sur comment tout ça est arrivé. »
Le tribunal a prévu de poursuivre l’examen des paiements jusqu’à jeudi soir.
Référence : AJU502732