Assassinat de la duchesse Choiseul-Praslin : l’analyse contemporaine de la chroniqueuse judiciaire Brigitte Vital-Durand
Revisiter un crime commis sous la monarchie de Louis-Philippe 1er, que l’on étudie à l’université, réexaminer les pièces d’un dossier devenu une affaire d’État… C’est le travail ardu qu’a entrepris Brigitte Vital-Durand, décédée le 8 mars 2026. S’appuyant sur des correspondances privées, des archives, la journaliste retrace la vie de la duchesse poignardée en 1847, victime d’un mariage destructeur et d’une société dominatrice.
« L’Affaire Choiseul-Praslin », revue par Brigitte Vital-Durand (1), compte parmi ces livres dont on commence la lecture en soirée et qui ne vous laisse plus le choix : tant pis si elle coûte une nuit blanche ! Au petit matin, quand se profile la Deuxième République (1848-1852), on quitte à regret Aristide Broussais, le juge d’instruction déconfit de n’avoir pu confondre Henriette Desportes-Deluzy, institutrice et gouvernante des neuf enfants Choiseul-Praslin, pour « instigation de crime ».
L’ouvrage, publié en octobre 2025 par une autrice que passionnaient le fait divers et la justice, relève de l’étude historiographique – au sens de l’École des Annales. Brigitte Vital-Durand a sorti ce drame survenu au XIXe siècle d’une forme d’immobilisme académique, déplaçant la focale, analysant le meurtre (ou l’assassinat, les thèses ont varié) sous le prisme du XXIe siècle. Ainsi, quand « les classiques » relataient un « crime passionnel » perpétré par un duc qu’une femme difficile accablait, et annonciateur d’une « crise politique », la journaliste replace la victime au centre de l’enquête grâce à ses lettres « jamais envoyées, ou envoyées mais jamais lues », notamment. Si elle respecte bien sûr les éléments factuels de la tragédie, elle s’écarte du récit par la presse de l’époque, pointant ses biais et interprétations. En cela, ce livre est passionnant.
« Ah ! Pauvre femme ! Quel est le monstre qui l’a assassinée ? »
Brigitte Vital-Durand a pu lire quelques critiques de son travail, rares mais toutes élogieuses. Puis, le 8 mars 2026, le cancer l’a emportée alors que son fils adoré la veillait. Elle laisse aux lecteurs quatre autres documents (2) et ses articles parus dans Libération (1986-2007). Son écriture, reconnaissable par sa précision, par l’élégante sobriété de son style, nous transporte donc, cette fois-ci, chez un pair de France, proche du dernier roi, Louis-Philippe, aristocrate respecté : le duc Charles de Choiseul-Praslin, dit Théobald (son quatrième prénom). Un homme « de taille médiocre et de mine médiocre. C’est un blond, blafard, pâle, blême, l’air anglais. Il n’est ni gras ni maigre, ni beau ni laid ». Le portraitiste qui le dépeint ainsi s’appelle Victor Hugo.
Afin que l’on s’immerge dès la page 9 dans le bain de sang, le prologue de la narratrice cite le rapport du juge d’instruction, décrivant la chambre de la morte. Mais c’est page 123 que l’on saura tout du calvaire de la duchesse Fanny de Choiseul-Praslin, fille du riche maréchal Horace Sébastiani. Elle gît dans une mare écarlate sur le parquet de ses appartements, dans l’hôtel particulier parisien, son corps lacéré de 27 coups de poignard. Ce 18 août 1847, elle devait aller aux bains de mer de Dieppe.
Aux premières lueurs de l’aube, devant les domestiques en pleurs, le duc, en habits de nuit couverts de sang, s’écrie : « Ah ! Pauvre femme ! Quel est le monstre qui l’a assassinée ? » Autour de lui, on s’étonne. Il s’explique : il a trouvé son épouse et l’a enlacée.
« Le premier de ses mensonges », ponctue Brigitte Vital-Durand.
« Mon cœur se brise… Théobald, pitié ! Pitié pour celle qui t’aime »
Les protagonistes le décrivent « désespéré. Il s’arrache les cheveux ». Deux commissaires de police, un substitut, trois médecins sont là ; Victor Hugo est averti à 16 heures par la rumeur que répand le Tout-Paris. Il consigne chaque détail, chaque confidence, dans ses Carnets. Et, bientôt, tout ce petit monde recherche Henriette Desportes – elle s’est inventé un second nom : « Deluzy » ou « De Luzy », « illusoire marque d’aristocratie ». Institutrice et gouvernante des neuf enfants Praslin, elle était à leur service depuis le 1er mars 1841. Cette année-là déjà, les relations du couple sont exécrables ; les époux font chambre à part et la duchesse Fanny se désespère.
Les recherches de l’autrice, l’étude des archives, de la correspondance de la malheureuse, racontent la tristesse de son quotidien. Théobald est l’amour de sa vie. Et comment le quitter, au XIXe siècle ? La laisserait-il seulement partir, lui qui perdrait dès lors la fortune de son beau-père ? Il préfère être infidèle ; c’est plus facile. Le voici qui, inévitablement, s’éprend de la jeune Henriette, de ses cheveux blond cendré, du regard vert qu’elle pose sur le maître fatigué par 16 ans de mariage.
« Mon cœur se brise… Théobald, pitié ! Pitié pour celle qui t’aime ! Oh, ne me refuse pas, je t’en conjure », écrit la duchesse. « Il y en a ainsi, des pages et des pages », précise Brigitte Vital-Durand, qui partage les tourments de l’aristocrate délaissée. Deux ans plus tard, tandis qu’Henriette règne sur la fratrie, Fanny voit en elle une « dangereuse et funeste personne ».
Louis-Philippe plaide en personne pour une réconciliation
Quand est-elle devenue la maîtresse de Théobald ? s’interroge-t-elle. Pour panser ses plaies, elle s’occupe des pauvres et s’endort avec du laudanum, un remède à base d’opium. Elle noircit ses cahiers de maroquin bleu. Et se lamente derrière la porte close des amants. Le duc, machiavélique, la prive des enfants ; elle ne peut les voir qu’en sa présence ou celle d’Henriette. « Des bruits fâcheux » bruissent à Paris, jusqu’à la cour du roi des Français. La presse commence à parler « d’adultère », indique que « M. de Praslin a dépassé les bornes » de la bienséance.
L’institutrice, elle, « commande à toute la maisonnée avec raideur ».
En 1847, « l’atmosphère est devenue irrespirable », Fanny de Praslin songe sérieusement à la séparation. Elle a, dit-elle au duc, l’appui de son notaire, de membres du clergé, d’amis haut placés. Louis-Philippe 1er en personne plaide pour « une réconciliation sincère » et la fin des « malentendus qu’il ne faut pas révéler au public ». Le maréchal Sébastiani tance son gendre.
Le 15 juin 1847, « Théobald finit par s’incliner. Henriette est renvoyée ».
Alors que tout peut s’arranger chez les Choiseul-Praslin, le krach boursier, la crise agricole, la faim et les émeutes commencent à sonner le glas de la monarchie de Juillet. Privé de sa maîtresse, le duc « est plein de colère », même si celle-ci ne se résignera à partir que le 18 juillet.
Un mois plus tard, jour pour jour, la duchesse Fanny de Choiseul-Praslin, malade, amaigrie, épuisée, est assassinée. Le duc est confondu, arrêté sur ordre du chancelier de la Chambre des pairs. Il pourra être jugé quand les ordonnances du roi lui seront parvenues. Le 21 août, M. de Praslin pénètre dans « la maison de justice près la Cour des pairs » ; le 24 août, à 16h35, il meurt. Le duc s’est empoisonné.
Le crime, le scandale politique, enflamment les journaux. Les républicains dénoncent l’injustice sociale et les élites qui ont protégé le suspect, tandis que les monarchistes insistent sur la présomption d’innocence. On glose sur le conflit familial, on s’indigne de l’inégalité devant la loi. De Fanny, on ne dit presque rien, sinon qu’elle était « nymphomane, hystérique ».
Brigitte Vital-Durand réhabilite la victime d’un « féminicide », prisonnière d’un mariage violent, de la domination masculine socialement acceptée – sans toutefois en faire un récit féministe, décalé. C’est la force du livre, qui restitue aussi le contexte politique marquant la fin d’un règne.
(1) Féminicide et scandale d’État – L’Affaire Choiseul-Praslin, par Brigitte Vital-Durand, Les Presses de la Cité, 224 pages, 21 euros
(2) Domaine privé (First) ; Crimes de femmes (Flammarion, avec Anne-Sophie Martin) ; J’ai menti (Stock) ; L’innocent incompris, Patrick Dils, histoire d’une erreur judiciaire (bande dessinée Éditions du Faubourg, avec Constance Lagrange)
Référence : AJU504719