Féminicide. Arnaud Bonnefoy condamné à 22 ans de réclusion : « Je n’ai pas su être un homme »

Publié le 05/09/2025 à 14h59

À l’issue de trois jours d’audience, la cour d’assises de Paris a infligé 22 ans de réclusion criminelle, contre 28 requis, au gardien de la paix qui a reconnu hier, douloureusement, son intention de tuer Amanda Glain, le « trésor de sa vie ». Rongé par la jalousie, Arnaud Bonnefoy l’a étranglée en 2022 dans son studio parisien, et n’a pas appelé les secours, préférant partir trois semaines en cavale.

Féminicide. Arnaud Bonnefoy condamné à 22 ans de réclusion : « Je n'ai pas su être un homme »
Amanda Glain et Arnaud Bonnefoy au temps de l’amour / Capture d’écran Facebook.

« J’aurais aimé connaître Amanda », dit simplement Me Frédéric Delaméa quand vient l’heure de s’exprimer au nom des parents, du frère et de toute la famille de la jeune créatrice de contenus digitaux, tuée à l’âge de 28 ans en janvier 2022. Collé-serré sur les bancs de la petite salle Victor Hugo, où siège depuis le 2 septembre la cour d’assises de Paris, un public silencieux semble partager le regret de l’avocat versaillais tant l’esprit d’Amanda, son dynamisme, sa joie, ont dominé les trois jours de débats. Aphone, il plaide d’une voix blanche qui rend l’atmosphère crépusculaire. D’un souffle, Me Delaméa restitue la fin d’Amanda, « morte dans des circonstances atroces, asphyxiée par un homme aux biceps ronds comme des cuisses ».

À sa gauche, tête penchée maintenue à deux mains, Arnaud Bonnefoy, 33 ans, l’écoute assis. Il vient de passer tout son jeudi debout, de 9 h 30 à 18 h 20, face aux six jurés et aux trois magistrats (cinq femmes, quatre hommes), à revivre les 27 et 28 janvier 2022. Deux journées au cours desquelles le long crescendo « de fureur, de colère, de haine », « une fusion d’émotions », ont été fatals à Amanda Glain. À tenter d’expliquer l’irrationnel, cette jalousie « obsessionnelle », « ce comportement tyrannique », ces charges violentes, physiques et psychologiques, dont avaient déjà été victimes deux femmes, Laure* et Tania*, qui ont témoigné durant l’instruction et au procès (notre article du 2 septembre ici).

 « Aviez-vous, oui ou non, l’intention de tuer Amanda ? »

 S’il a toujours reconnu ses actes, il s’agit désormais de décrire précisément chaque moment de tension qui a précédé la fracture de la trachée, l’agonie, l’asphyxie de celle qu’il aimait passionnément et qui lui avait annoncé son intention de le quitter. Et, surtout, de préciser si son geste mortifère relève d’une perte de contrôle, s’il a pu, en quelque sorte, être accidentel, bien que l’information judiciaire ait conclu au meurtre aggravé, car sur conjoint ; un crime passible de la perpétuité. Longtemps juge d’instruction, le président Marc Sommerer, qui compte éclaircir ce point, va y consacrer l’après-midi pour lever le dernier doute.

L’ancien policier, bel homme installé dans le box semi-vitré, à un mètre de son vieux père, son seul soutien, évite les regards de la famille d’Amanda, mais entend son désespoir. Et, peu à peu, se soumet à l’épreuve. Le phrasé est haché, certains mots se brisent lorsque surgissent les difficultés. Celles-ci croissent au fur et à mesure qu’avancent les aiguilles de l’horloge dorée.

La journée du 27 janvier, d’abord, jour de repos qu’il passe à pianoter sur son téléphone, échangeant avec deux femmes sur le site “Adopte un mec”. S’il ne supporte aucun « écart » de sa compagne, lui s’autorise la liberté de « flirter » en permanence, y compris au commissariat. Rivée à l’ordinateur, Amanda télétravaille dans l’exigu studio (18 m²) parisien d’Arnaud. Dans la soirée, une dispute éclate ; elle veut partir, il la retient, elle cède.

Et, le 28 au matin, c’est le drame. Le président : « Racontez-nous.

– Je pense alors que les soucis de la veille se sont estompés. Elle me dit que je suis un connard, un loser, qu’elle trouvera mieux que moi. À ce moment-là, je ressens la crainte, la fureur… »

L’interrogatoire dure une éternité, il faut arracher les mots prisonniers de l’imposante carapace. « Je la secoue par les épaules, je ne comprends pas pourquoi elle me déteste, pourquoi elle me dit ces choses qui font mal.

– Aviez-vous l’intention de la tuer ?

– Je ne sais pas, j’étais submergé, submergé…

– C’est un geste volontaire ?

– J’étais dans un état second. C’est psychologique… Volontairement ? Je ne peux pas vous dire. Elle est décédée par cet acte…

– C’est important : aviez-vous, oui ou non, l’intention de tuer Amanda ?

– Oui, là, effectivement… »

« Vous êtes criminologiquement dangereux »

 Arnaud Bonnefoy aurait pu invoquer sa force, la puissance du sportif qui pratique le karaté, le judo, la boxe, contre laquelle la gracile jeune femme, attrapée par derrière, ne pouvait pas lutter. Il veut au contraire assumer le crime. « Vous avez vu son visage dans le miroir ? Elle a souffert, suffoqué, a-t-elle été surprise ? A-t-elle su qu’elle était en train de mourir ?

– Je ne sais pas ce qu’il s’est passé… elle non plus, je crois. »

Le petit frère d’Amanda sanglote, tremble, serre les poings. Un gendarme se poste près de lui, dans l’étroite travée ; la proximité avec l’accusé lui fait craindre une action inconsidérée. Mais c’est la dignité qui soude les Glain, pas le désir de vengeance.

Tout au long de la journée, Arnaud Bonnefoy a révélé malgré lui les failles intérieures qui ont conduit à une forme de dislocation. La mort de sa mère en 2015, femme « autoritaire » qu’il adorait malgré tout, son absence totale de confiance en lui, son mal-être de Marseillais parachuté en Seine-Saint-Denis, sa conscience progressive de ne pas être à la hauteur du métier de policier, ses tentatives de suicide.

À l’audience, la mère d’Amanda a évoqué son « visage d’agneau », quand Laure, ancienne petite amie, a révélé qu’il a mordu son chaton à l’occasion d’une crise domestique. Cela en dit long sur « ce Janus », selon l’expression de Me Delaméa, sur sa face cachée. L’experte psychiatre l’a assuré : ce n’est pas un psychopathe. Le juge Sommerer résume l’essentiel de son rapport : troubles de la personnalité ; sentiments de haine sauvage, féroce ; gestion calamiteuse de ses pulsions ; grande immaturité psycho-affective. « Elle a vu juste ?

– Oui (il pleure).

– Vous êtes criminologiquement dangereux, selon elle, si vous n’effectuez pas une thérapie.

– C’est vrai… Ce n’est pas évident de vivre… Si j’avais pu être plus mature… Je n’ai pas su être un homme. Les faits sont impardonnables, je suis moi-même impardonnable… »

Comment la hiérarchie d’Arnaud Bonnefoy, ses collègues policiers, n’ont-ils pas décelé sa dualité, le danger qu’il représentait pour autrui alors que l’une des précédentes compagnes avait porté plainte en 2019 ? Le parquet de Créteil l’avait sanctionné d’un simple stage pour se canaliser.

« Je ne me pardonnerai jamais »

 L’avocat Frédéric Delaméa en veut terriblement à « cette police qui protège ses ouailles. Ce n’est pas le parquet qui a minimisé [la plainte] mais ceux qui ont effectué la garde à vue de confort. Si le magistrat avait été informé de la réalité du dossier, il aurait été condamné par le tribunal ». L’avocate générale Inès Bordet partage ce point de vue, insiste sur l’intentionnalité, « la conscience de tuer ». Elle déplore que « ce policier, formé, n’ait même pas tenté de porter secours » et privilégié « la fuite, sans remords » : « Il représente le tableau clinique du violent conjugal », assène-t-elle, invitant les jurés à ne pas croire « que l’on tue par amour, par passion. C’est faux ! Sa jalousie, sa rage, ne sont pas l’expression de l’amour ».

Elle requiert 28 ans de réclusion assortis d’une période de sûreté des deux-tiers.

En défense, alors que la nuit est tombée, Mes Clémentine Perros et David Apelbaum ne peuvent qu’invoquer la blessure d’un homme « meurtri de savoir qu’il a détruit une vie, une famille, son père ». En conclusion de ce procès éprouvant, l’accusé réitère ses regrets : « Ils m’accompagneront toute ma vie. Je ne me pardonnerai jamais. »

En milieu de nuit, la cour a rendu son verdict, 22 ans sans peine de sûreté, jugeant que les déclarations d’Arnaud Bonnefoy ont été « authentiques ». Le condamné a regagné sa cellule pour « détenus vulnérables » où il devra poursuivre la thérapie qu’il a engagée.

 

* Prénoms modifiés

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