Tribunal de Meaux. Pour un plat trop salé, il bat sa famille : le préfet l’expulse

Publié le 21/05/2024

Délinquant récidiviste depuis son arrivée en région parisienne en 2016, Florinel a frappé sa femme, sa belle-sœur et son fils mineur au motif que son dîner était « trop salé ». Le préfet de Seine-et-Marne lui a notifié une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Au tribunal de Meaux le 16 mai, le Roumain avait promis de respecter la décision. Il a fui avant que le jugement soit rendu.

Tribunal de Meaux. Pour un plat trop salé, il bat sa famille : le préfet l’expulse
Palais de justice de Meaux (Photo : ©I. Horlans)

Florinel, veste bleue sur chemise blanche, a exprimé des remords pendant l’audience, jeudi 16 mai, au palais de justice de Meaux. Il semblait sincère. Il a assuré qu’il embarquerait à bord d’un avion à destination de Bucarest quatre jours plus tard, pour se conformer à son OQTF.

Il s’est excusé auprès de Roxana, présente au procès, disant regretter « de l’abandonner » ainsi que ses quatre ados nés en Roumanie. La famille avait émigré pour profiter des avantages de la Protection universelle maladie, il en convient honnêtement. Il admet aussi sans barguigner son alcoolisme, l’addiction justifiant, à ses yeux, les délits perpétrés dès son installation en France. Notamment l’ultime, commis le 3 février à Lagny-sur-Marne : des violences aggravées sur sa conjointe, son fils de 15 ans, sa belle-sœur ayant pris au passage un coup de poing au visage. Pour faire amende honorable, il reconnaît enfin que « [son] besoin d’argent » l’a métamorphosé en hors-la-loi.

Bref, Florinel paraît être « un bon prévenu », de ceux qui ne se défilent pas. Mais alors que les juges délibéraient, il a quitté précipitamment le tribunal avec son épouse, à la stupéfaction des magistrats.

Hébergés par le Samu social, les enfants déscolarisés durant un an

Tout avait pourtant bien débuté. Des collégiens étaient bouche bée face à pareille histoire : des coups, des cris, la paire de ciseaux menaçante saisie pour terroriser quatre gosses, leur mère et leur tante. Un déchaînement de colère, d’agressivité, à cause d’une main trop lourde sur des grains de sel. Les élèves échangeaient des regards interloqués : « Comment peut-on se mettre dans un tel état pour un motif aussi futile ? », interrogera d’ailleurs le vice-procureur Pierre-Yves Biet, en écho à leur perplexité. Réponse de Florinel : « J’étais ivre. Je ne me souviens pas de ce que j’ai fait, ni pourquoi. C’est l’alcool… » Il précise avoir « arrêté de boire en semaine » grâce à ses consultations médicales. Il a respecté toutes les obligations de son contrôle judiciaire, dont celle de se soigner.

L’interprète traduit ses explications ; le couple n’a pas profité des huit ans dans l’Hexagone pour apprendre le français. Hébergée par le Samu social, la famille en grande précarité a dû déscolariser ses adolescents durant un an : « On changeait souvent d’adresse, on n’avait pas de logement stable. Pour trouver une école, c’était très compliqué, explique Roxana par la voix de la traductrice. J’ai fini par retourner en Roumanie, et je suis revenue… » La juge assesseure Camille Martineau l’interroge sur ses « problèmes avec la justice », sur sa condamnation à un an de sursis pour vol, perpétré avec l’un de ses jeunes enfants. « C’est compliqué », répète Roxana.

« Mes enfants ont eu peur mais veulent revivre avec leur père »

Florinel dit avoir tenté de s’insérer : il travaille, « salarié déclaré » dans une entreprise du bâtiment, gagne 1 500 € par mois. Roxana évoque un emploi, sur une courte période, dans un hôpital dont elle est désormais la patiente sans préciser la maladie dont elle souffrirait ; tout est confus. Elle a obtenu un appartement du parc social parisien dans le XIXe arrondissement. C’est là que la quadragénaire en longue jupe fleurie, terriblement maigre, reprend pied et réfléchit à l’avenir.

La présidente Isabelle Florentin-Dombre : « Comment l’envisagez-vous ?

– Je veux me réconcilier avec Florinel.

– Vous n’avez pas eu peur de l’agression ?

– Non. Il ne s’était jamais comporté comme ça.

– Et vos enfants ? [La plus jeune a 11 ans]

– Oui, ils ont eu peur, mais sont d’accord pour que leur père revienne vivre avec nous.

– Vous savez qu’il fait l’objet d’une OQTF, qu’il doit quitter la France ?

– … »

Roxana ne pipe mot à la procédure, s’accroche à l’idée qu’il y aurait moyen de s’arranger, non ?

Le procureur, à Florinel : « Vous avez contesté l’OQTF ?

– Non. Je pars dimanche prochain.

– Savez-vous que si vous êtes déclaré coupable, le tribunal peut prononcer une interdiction judiciaire du territoire [ITF] jusqu’à dix ans ?

– Oui. Mais si vous me laissez rester, je reste. »

La présidente : « On n’a pas de pouvoir sur la mesure administrative. »

Est-ce à ce moment que la crainte saisit le mis en cause ? Probable.

« L’alcool n’est pas une excuse mais une circonstance aggravante »

 Le prévenu a un casier judiciaire depuis son arrivée : vols aggravés chez des particuliers, menace contre des policiers, rébellion, conduite alcoolisée, ou sans permis. Que vont devenir sa femme et ses enfants ? s’interroge la présidente. « Ils restent ici », répond Florinel sans plus d’embarras.

Pierre-Yves Biet, le vice-procureur promu en septembre à Paris, déplore le comportement « de cet homme qui a fait, d’un espace sécurisé, un enfer ».

« L’alcool n’est pas une excuse mais une circonstance aggravante, surtout en présence de mineurs, victimes par ricochet ! Je ne suis pas sûr qu’il en ait pris conscience. » En raison de « violences gratuites », des ciseaux qu’il a brandis et de sa situation économique, il requiert 12 mois de prison, une ITF de trois ans, l’interdiction de contact avec les siens d’une même durée. Sanctions avec exécution provisoire.

En défense, Me Christine Balducci-Guérin plaide « la pudeur » d’un client qui, « appartenant à la communauté des Roms confrontée aux problèmes d’intégration », l’a empêché d’expliquer « les raisons de son émotion, ce 3 février : sa mère venait de se faire amputer des deux jambes ». Il n’est « ni inquiétant ni désagréable, ni dangereux pour la société ». Simplement, « il navigue à vue ». Et le coup porté à son fils « était involontaire ».

Entre ces mots et la reprise d’audience après le délibéré, trente minutes se sont écoulées. L’huissière puis un avocat partent à la recherche de Florinel. En vain. Sa femme et lui ont choisi de fuir. Le contradictoire a été respecté, le jugement est rendu in absentia : un an de prison avec sursis, permettant ainsi d’appliquer l’OQTF. Reste à savoir si Florinel figurait sur la liste des passagers à destination de Bucarest dimanche 19 mai.

 

 

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