Violences faites aux femmes : « Sa cage thoracique n’était que de la bouillie »
Selon les témoins, la scène fut d’une extrême sauvagerie : « Un lynchage, une tentative de meurtre », ont-ils rapporté. Edwin Burner, employé à la mairie de Paris, pompier dans le Val-d’Oise, a laissé pour morte Sophie* sur un parking. Elle restera infirme. L’agresseur, qualifié de « barbare », a été condamné à neuf ans de prison ferme.

Avant de rendre compte du procès d’Edwin Burner qui s’est tenu mardi 8 juillet devant la chambre correctionnelle du tribunal de Reims (Marne), il faut détailler les blessures infligées à Sophie*, aujourd’hui âgée de 42 ans. Préambule qui n’a rien d’accessoire, tant il prouve la férocité du prévenu ; il a échappé à la cour d’assises. Fractures des vertèbres cervicales, de côtes, des clavicules, lésions pulmonaires et cérébrales, hémorragie interne due à une fissure de l’artère fémorale, luxation de la hanche gauche avec sortie de la tête du fémur de son cotyle, contusions au visage et sur tout le corps. Trachéotomie, poses de stent, de drains, la première opération qui dure 15 heures, le pronostic vital engagé un mois. « Sa cage thoracique n’était que de la bouillie », révèle Me Fanny Quentin, l’avocate qui l’assiste depuis le drame. Les spécialistes du CHU, qui surnomment Sophie « la miraculée », écrivent ceci : « Sans la rapidité de la prise en charge, qu’elle a eu la chance d’avoir, elle serait assurément décédée. »
Sa « chance », elle la doit aux témoins qui ont alerté la police, le SAMU, les ont attendus, encourageant la victime à tenir quand, d’un filet de voix, elle répétait : « Je vais mourir ». À l’arrivée des secouristes, elle a sombré : arrêt cardiorespiratoire de 15 minutes, 3 semaines de coma, 7 mois à l’hôpital, déjà 300 jours d’incapacité totale de travail. Sa rééducation se poursuit.
Il la percute en voiture au niveau du bassin et s’acharne sur elle
Après les conséquences, les circonstances. Ce vendredi 3 novembre 2023, Edwin Burner passe la fin de journée à Reims, où il a accompagné Laurie*, sa conjointe, une cousine de Sophie. Il boit du rhum, fume du cannabis, et s’énerve car Laurie reçoit des appels d’un collègue. Pour se calmer, Edwin propose d’aller dîner au restaurant. Mais le voici qui roule trop vite, effraie les passagères : une dispute éclate, Laurie sort du véhicule, désire « rentrer à Paris ». Le couple habite à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). Restée à bord, Sophie essaie d’apaiser le conducteur. N’y parvenant pas, elle profite d’un ralentissement pour s’éjecter de l’habitacle. Il est environ 19h30. Fou de rage, Edwin Burner la poursuit sur un parking, la percute avec son auto au niveau du bassin, la projetant à terre.
La suite est racontée par le premier témoin, qui sort du supermarché LIDL à 19h40. « La femme est au sol. Un homme de type africain, assez costaud, est penché sur elle, il la maintient par les vêtements, peut-être par le cou. Je l’interpelle, lui demande ce qu’il fait. Il s’approche de moi avec un sourire malsain. Il est froid, calme et déterminé, comme s’il avait l’habitude de ce genre de choses. » Luc* est saisi d’effroi : « Il lui portait des coups de pied et de poing à la tête, au corps, d’une violence que je n’avais jamais vue. Un véritable déchaînement, un vrai lynchage. » Burner traîne Sophie par les cheveux. « C’était, ni plus ni moins, une scène de meurtre », relate-t-il. En dépit du danger, il reste, bientôt rejoint par un autre homme.
Il l’attrape par les hanches, lui déboîte la tête de fémur, la dénude
Gérant d’un commerce, Hervé* voit l’Opel de Luc « faire des embardées » pour tenter d’éloigner « un homme de couleur » qui « frappe une femme au ventre, au torse ». Au téléphone avec la police, il crie : « Il la claque par terre ! Il est en train de la tuer ! » Il veut l’affronter. Peine perdue. Luc voit « l’individu attraper [Sophie] par les hanches, la déplacer, la lâcher puis la dénuder » : « Allez-y, profitez-en, elle est à poil », lance-t-il. « C’était d’une barbarie ! Je n’avais jamais vu cela », se souvient Hervé.
Enfin, « tranquillement », l’agresseur repart en voiture. Luc casse un phare arrière, faute de pouvoir neutraliser le forcené. Et ils attendent les secours. Sophie agonise. Grâce au relevé de la plaque d’immatriculation, Edwin est arrêté chez lui le lendemain.
La lecture de l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel a été éprouvante. La procédure ouverte pour tentative de meurtre a fait l’objet d’une requalification : violences avec arme ayant entraîné des mutilations, une infirmité permanente. Le prévenu, 27 ans, a écouté l’horrible récit sans rien manifester. En prison depuis le 6 novembre 2023, il apparaît détaché. Employé de la Mairie de Paris au gardiennage d’un gymnase, il a renoncé juste avant les faits à sa carrière de pompier volontaire dans le Val-d’Oise. Il s’était engagé à 17 ans.
Tee-shirt rouge de supporter du PSG, Paris inscrit dans le dos, Qatar sur la poitrine, crâne rasé, Edwin Burner n’avait jamais eu affaire à la justice.
« Sortir une jambe de sa cavité, c’est très violent… »
À la barre, entre les gardiens chargés des extractions, il mise sur son avocat versaillais pour échapper à l’examen du dossier. Me Tarek Koraitem argue d’un vice de procédure, un président de chambre aurait omis de signer un acte. « Ils le sont rarement », riposte la représentante du parquet. « En fait, on s’en moque un peu, non ? », renchérit Me Quentin. Broutille écartée.
Au banc des parties civiles, Sophie serre fort la main droite de sa maman ; elle ne la lâchera plus. La dame âgée a quitté son village pour aider sa fille, elle-même mère d’enfants de 5 et 9 ans : elle a perdu leur garde durant son hospitalisation. Elle se bat aussi sur ce front. Eux « vivent dans l’angoisse, un psychologue les suit », précise l’avocate de la famille.
À l’évocation de cette injustice, Edwin Burner sort de sa léthargie : « C’est triste, elle a perdu ses enfants, son travail… Je m’excuse. » La substitut Elsa Méry : « Vous sentez-vous responsable ?
– Entièrement. C’est ma faute, je dois payer.
– Quels coups reconnaissez-vous ?
– …
– Pourquoi tant d’acharnement ?
– … »
Il excipe du droit au silence. La parquetière regrettera plus tard « qu’il n’ait prononcé que 14 mots pour exprimer des regrets ».
S’agissant des motivations « d’un lynchage qui a duré 10 à 15 minutes », il n’est pas plus loquace. Il invoque « l’alcool, la drogue, des émotions dans [sa] tête », pense que « les filles espéraient un plan à trois ». Devant le juge, il a imaginé un « complot », a accusé Sophie de lui avoir tendu un « guet-apens », l’a « percutée pour qu’elle ne s’enfuie pas », l’a dénudée « pour lui mettre la honte ».
Le président : « Sortir une jambe de sa cavité, c’est très violent…
– Je suis désolé. Je ne recommencerai pas. »
« La miraculée est là, digne devant vous, sans haine »
Depuis son incarcération, Edwin Burner a été sanctionné à quatre reprises pour détention de stupéfiants, de téléphones, et violence sur un détenu en mai 2025. « Mais c’était un garçon », se justifie-t-il. « Ah, ça change tout », persifle la procureure. Me Koraitem vole au secours de Burner, soi-disant chamboulé par les horreurs vécues : « Expliquez-nous ce qu’on voit quand on est pompier à Paris ? (En fait à Villiers-le-Bel).
– Ben… des morts. »
À Reims aussi. C’est le lot du secouriste. Toutefois, on n’en connaît pas qui succombe à une fureur meurtrière. Sur ses tourments d’enfant battu et les tentatives de suicide de sa mère, il refuse de s’épancher. Les psychologue et psychiatre qui l’ont expertisé signalent « une personnalité borderline », « une violence pathologique », « une dangerosité criminologique ».
Sophie broie la main de sa mère. « La miraculée est là, digne devant vous, sans haine », intervient Me Quentin. Elle remercie les témoins « qui lui ont tout simplement sauvé la vie. Ils restent bouleversés, marqués, ont besoin d’une thérapie ». Ils ont été « une lueur dans cette nuit d’horreur ». Merci, aussi aux réanimateurs, chirurgiens et personnel du CHU, aux proches de Sophie qui la soutiennent. Fanny Quentin n’oublie pas « les enfants qui ont cru que leur mère allait mourir ». Enfin, au prévenu, elle rappelle « la devise des sapeurs-pompiers de Paris : “Sauver ou Périr”. Ils sauvent les gens. Ils ne les tabassent pas à mort ».
« Ce n’est pas un parasite social, il y a eu un moment de bascule »
La substitut Méry lit des extraits de PV : « Une seule chose lui importait : conserver son permis. » Quand « on lui révèle que madame risque sa vie, il répond : “Ah ? Dommage !” Il dit : “Je n’en ai rien à faire, de sa vie” ». Il faut tenir compte des déclarations passées, de son attitude au procès : « Je le considère toujours dangereux. » Aussi requiert-elle neuf ans de prison (il en encourt dix) et l’interdiction de séjour dans la Marne. Auparavant, elle avait rendu hommage à Sophie « qui subit les suites de ses blessures, des souffrances, des opérations ».
En défense, Me Tarek Koraitem insiste sur « les problèmes » de son client, « suivi par un infirmier psychiatrique ». S’il admet qu’« il n’y a ici qu’une victime », s’il convient qu’Edwin « n’a pas trouvé les mots pour apaiser sa douleur », l’avocat associe sa violence aux « réminiscences de l’enfance. Ce soir-là, il a eu un problème dans sa tête, on n’agit pas ainsi sans raison ! Il est pompier, ce n’est pas un parasite social, il y a eu un moment de bascule. Va-t-on le laisser en prison alors qu’il demande des soins ? » D’autant plus, poursuit-il, qu’il garde « des traumatismes du métier, on n’imagine pas ce qu’endure un pompier, l’influence que ça a sur le psychisme. Regardez les vétérans de guerre ! Tendez-lui la main ».
L’allusion aux vétérans secoue Sophie. Elle a perdu la mobilité des épaules et son champ visuel gauche, souffre d’un grave « syndrome de stress post-traumatique qui pourra persister car son agression a été vécue comme une sensation de mort imminente ». D’autres expertises sont prévues, avant sa lointaine stabilisation.
Edwin Burner dispose de la parole en dernier ; il y renonce.
Le tribunal suit les réquisitions, ordonne l’indemnisation des enfants, des parents, accorde 40 000 € de provision à la victime, et prononce l’exécution provisoire.
* Prénoms modifiés

Référence : AJU500567