Violences intrafamiliales : « Je regrette d’avoir poignardé mon père à la gorge, ça ne se fait pas »
« Tu es une grosse merde qui ne fait rien de ses journées. » La dispute a commencé ainsi, ce 8 février 2025. Excédé de voir son fils rivé jour et nuit à sa console de jeux vidéo, Gilles* lui a mis un coup de poing. En retour, Maël*, 19 ans, a planté un couteau dans la gorge de son père. La tentative de meurtre par ascendant a été requalifiée en violence aggravée.

« Un fils ne devrait jamais faire cela à son père », admet piteusement Maël à la barre de la chambre correctionnelle du tribunal de Reims (Marne), où il comparaît mardi 1er juillet. « Il n’est pas toujours gentil avec moi, parfois il me met des patates. Faut reconnaître que je suis un peu insolent. » Maël est surtout épuisant, totalement oisif, vivant aux crochets de Gilles, 41 ans, un magasinier qui trime six jours sur sept. « Il se crève au boulot et moi, je dors, je joue, ajoute le jeune. Il m’arrive de chercher un job mais je n’ai pas de qualification. » « C’est compliqué, renchérit le père, je lui fixe un cadre qu’il ne respecte pas. »
Placé sous contrôle judiciaire le 11 février après une mise en examen pour tentative de meurtre par ascendant, Maël a bénéficié d’une triple chance : opéré en urgence, Gilles a survécu en dépit d’une entaille profonde de cinq centimètres, l’équivalent d’un trou formé par deux phalanges d’adulte ; le crime reproché a été correctionnalisé ; son paternel ne lui en veut pas.
« Je m’étais réveillé à 17 heures, ça l’a énervé »
Côte à côte face aux magistrats, père et fils ressemblent à des jumeaux. Les 22 ans d’écart ne se devinent pas au premier regard. D’ailleurs, Gilles* dit se voir « comme un grand frère, plus qu’un papa ». Seuls la barbe fournie et le chignon du fils le distinguent du père. À celui-ci, principale victime, il est reproché d’avoir, en état d’ivresse, asséné son poing dans le nez du gamin. Un geste brutal, sans séquelle, relevant toutefois de poursuites.
Les hostilités du 8 février ont pour origine le ressentiment de l’aîné envers son ado fainéant. Ce soir-là, de retour du travail, Gilles boit des cannettes de bière en compagnie d’un ami. Maël émerge de sa chambre, il les rejoint au salon. Son comportement indolent agace le père. « Je ne sais même plus ce qu’on s’est dit, des noms d’oiseaux ont fusé », relate Gilles. « Je m’étais réveillé à 17 heures, ça l’a énervé, complète Maël. Il a dit “tu es une grosse merde qui ne fait rien de ses journées.” J’ai explosé. » Le fils part en cuisine, attrape un couteau, frappe son père. « Je regrette de l’avoir poignardé à la gorge, ça ne se fait pas. Cela n’aurait pas dû aller jusque-là… »
« Après, je n’ai plus de souvenirs, conclut l’homme transporté en urgence au bloc opératoire. C’est dommage d’en arriver là. »
Tensions sur fond d’alcool, de cannabis et de violences
À sa gauche, depuis trente minutes, Maël frotte ses paumes à s’en arracher la peau, fait craquer les articulations de ses doigts. Le président, à Gilles : « Il ressort du dossier que vous l’avez battu lorsqu’il était enfant.
– Non. Nous sommes plutôt fusionnels.
– Mais vous reconnaissez avoir un problème d’alcoolisme ?
– Je bois trois ou quatre bières le soir…
– Et le cannabis, la cocaïne… Cinq condamnations à votre casier… »
Gilles ne répond pas. Maël, lui, affirme avoir arrêté de fumer des joints. Sa console lui suffit. « Pourquoi être parti de chez votre mère ?
– Pour m’émanciper. Et parce que son compagnon me battait.
– Comme votre père ?
– Oh, lui, c’est juste une patate de temps en temps. »
L’enquête de voisinage indique cependant que « ça crie souvent, chez eux : le père crie sur son fils ». Les violences de Gilles envers son ex-femme et Maël semblent caractérisées.
En conséquence, le procureur requiert des peines de prison avec un sursis probatoire : huit mois à l’encontre du premier, un an contre le second, « un jeune dont on perçoit la fragilité profonde. Il doit se soigner, travailler, ne plus avoir de contacts avec son père pour l’instant. Ils ne sont pas apaisés, ils ont besoin de cheminer ».
« Vous avez vu ses TOC ? »
L’avocate de Gilles plaide « la légèreté » du coup de poing, « sans un jour d’ITT », réfute l’état d’ivresse pourtant établi, prête à Maël le premier geste offensif, ce que rien ne corrobore. Me Romdane, qui intervient au soutien de Maël, va à l’essentiel : « Il sait que c’est grave, il est terrorisé. Vous avez vu ses TOC ? » Allusion aux troubles obsessionnels compulsifs du jeune qui a désormais les mains écarlates. « L’accumulation de colère, de peur » l’a conduit au pire, « le risque de récidive est faible, il ne présente aucune dangerosité, selon l’expert psychiatre ». L’avocat invoque aussi « l’absence de chance, la violence intrafamiliale qui se poursuit avec le beau-père », et « la recherche d’emploi qui n’aboutit pas puisqu’il n’a pas de formation ».
Les prévenus ont la parole en dernier. Gilles : « J’ai envie qu’on reparte sur de bonnes bases. Là, ça nous a servi de leçon. »
Maël : « C’est juste que… Non, rien. »
Les réquisitions sont suivies, à l’exception de l’interdiction de contact. Père et fils quittent ensemble le tribunal. Commence le plus difficile pour Maël : prouver au juge de l’application des peines qui va le suivre pendant deux ans qu’il est capable de lâcher sa console pour travailler ou étudier.
* Prénoms modifiés
Référence : AJU500738