Hauts-de-Seine (92)

Apprendre le français en prison

Publié le 16/07/2021 - mis à jour le 19/07/2021 à 20H27

Se retrouver derrière les barreaux quand on ne parle pas français, peut être un cauchemar de plus : impossible de lire les panneaux, de cantiner et de se distraire. Les prisons franciliennes sont en première ligne pour permettre aux détenus d’apprendre le français, dans des conditions parfois difficiles.

C’est un angle mort dans la gestion des prisons en France : l’éducation. Selon la section française de l’Observatoire international des prisons (OIP), 44 % des personnes incarcérées n’ont aucun diplôme. Plus de 90 % ont un niveau inférieur au baccalauréat. 11 à 12 % des détenus sont en situation d’illettrisme. Quant aux allophones, les personnes ne parlant pas français, ils représenteraient 7 % des détenus.

La prison a une mission de réinsertion, et pourtant, le manque de moyens ou le manque de formation des personnels enseignants font que les courtes peines, à savoir celles qui sont le plus à même de se réinsérer, passent souvent au travers des offres d’enseignement. Pour les allophones, les conséquences sont désastreuses : aux courtes peines peuvent s’ajouter des sanctions disciplinaires liées à la frustration de ne pas comprendre les lois de la prison. Les centres pénitentiaires franciliens, qui concentrent le plus grand nombre d’allophones, sont particulièrement concernés par ce problème. En 2018, 3 000 non francophones étaient scolarisés dans les prisons françaises, dont une grande majorité en Île-de-France. On estimait alors à 7 000 le nombre de personnes non francophones et non scolarisées.

7 % des détenus ne parlent pas français

Un livre ouvert dans une prisonD’après les derniers chiffres établis par l’OIP, 7 % des personnes incarcérées ne parlent pas français et 8 % rencontrent des difficultés avec la langue. Pour elles, comprendre les règles officielles mais aussi officieuses de la prison est impossible. S’intégrer dans la communauté carcérale est donc un travail de titan. Sans la maîtrise du français, la langue des surveillants pénitentiaires et des écriteaux qui guident la vie derrière les barreaux, il est difficile de comprendre ses droits et ses devoirs. Difficile également de savoir comment faire ses démarches du quotidien : s’inscrire au travail, se doucher, cantiner, signaler un problème, demander un rendez-vous médical. Parce qu’en prison, toutes ces inscriptions passent forcément par la compréhension et la restitution du français.

En théorie, la loi pénitentiaire prévoit que les informations sur les droits et les devoirs des détenus soient dispensées à l’écrit et oralement aux arrivants, « dans une langue compréhensible » (L. n° 2009-1436, 24 nov. 2009, art. 23). Mais la réalité est tout autre : quand des documents d’accueil sont traduits, c’est rarement dans plus de deux ou trois langues, alors même que dans certaines prisons des dizaines d’idiomes circulent dans les couloirs. À charge donc aux établissements pénitentiaires, de garantir tant bien que mal l’accessibilité aux documentations carcérales, avec l’aide parfois des associations. « À Fleury-Mérogis, nous distribuons un manuel d’accueil en espagnol, italien, portugais, roumain. On a aussi fait un manuel de lettres types. Les personnels se le sont bien approprié, notamment au quartier arrivants », raconte Larissa Peña, chargée d’un projet de lutte contre l’illettrisme pour l’association Action minorités en prison (ACMINOP), qui intervient à la maison d’arrêt de Villepinte et à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, auprès des minorités ethniques, sexuelles et linguistiques. L’association GENEPI a mis en place en 2007 un petit manuel à l’usage des professeurs en prison afin de lutter contre l’illettrisme et aborde aussi le sujet du français langue étrangère (c’est-à-dire la langue française lorsqu’elle est enseignée à des non francophones, dans un but culturel, professionnel ou encore touristique).

L’Île-de-France, un territoire particulier

Parce qu’elles sont minoritaires dans les prisons, les personnes allophones sont souvent confiées à la charge des personnels de l’éducation nationale officiant dans ces milieux fermés. Des personnes souvent contractuelles, non formées à l’enseignement du français langue étrangère. Mais la situation est un peu différente dans certaines prisons d’Île-de-France car les populations allophones sont autrement plus nombreuses.

Hugo Barini est professeur de français langue étrangère, formé à l’Université d’Angers. Contrairement à de nombreux collègues qui travaillent à l’étranger, dans des associations ou auprès des étudiants étrangers inscrits en France, il s’est rapidement intéressé à l’enseignement du français langue étrangère dans les établissements pénitentiaires. Il s’est retrouvé à la maison d’arrêt de Nanterre, aux côtés de Sylvie Paré, co-autrice du livre L’école en prison, une porte de sortie publié aux editions du Rocher. « Je suis tombé sur une annonce pour épauler le responsable local de l’enseignement en 2016 », un poste d’assistant créé au niveau national pour repérer au départ l’illettrisme. « Dans le reste du territoire, c’est un travail plutôt administratif, mais en Île-de-France j’ai été recruté pour mes compétences en français langue étrangère et il fallait un niveau master. Car dans la région, la population étrangère et allophone est plus nombreuse, il y a une situation plus compliquée pour les populations migrantes que sur le reste du territoire, entre autres ».

Pour le professeur, le manque de moyens est criant pour permettre une bonne prise en charge de tous les détenus non francophones. « Les allophones sont des personnes hyper motivées pour intégrer l’école. Les profils sont variés. Sur Nanterre, nous avons beaucoup d’arabophones, pas mal de profils d’Europe de l’Est et un peu de réfugiés politiques (Pakistan, Afrique Sub-Saharienne). Mais la difficulté c’est que l’école a beau être un droit pour tout le monde, il y a une grosse sélection qui doit se faire car on ne peut pas prendre en charge tout le monde : une personne incarcérée 3 mois n’est souvent pas sélectionnée car on considère qu’il n’y a pas assez de temps pour un travail de réinsertion ». Pourtant, la situation évolue : « Les deux dernières années que j’ai passées là-bas, nous avons fait face à des difficultés nouvelles, des personnes qui ne maîtrisaient pas l’alphabet latin par exemple. On en avait très peu avant : on donnait des cours de français langue étrangère mais avec des personnes qui avaient eu un accès à l’école et qui étaient aptes à apprendre. On avait des cours d’alphabétisation pour les personnes illettrées mais qui communiquaient bien à l’oral. Mais après 2018 et 2019, on s’est trouvés avec des classes bondées de personnes ne maîtrisant ni l’un ni l’autre. Ce sont souvent des personnes en situation irrégulière, traumatisées par la traversée de la Méditerranée ».

Bientôt un manuel !

Le jeune professeur s’est trouvé comme un coq en pâte à Nanterre qui avait l’avantage d’être « une grande maison d’arrêt pour la France, une petite maison familiale pour l’Île-de-France ». Avec une vingtaine de professeurs, six enseignants du premier ou du second degré à temps plein et le reste des vacataires s’occupant d’élèves préparant le bac et le brevet, le spécialiste du français langue étrangère a pu se concentrer sur sa spécialité. « Nous avons créé un manuel et un module de cours de français langue étrangère pour les arrivants non francophones, des modules de six semaines pour fournir tous les outils de la détention pour s’en sortir un minimum : des cours de français axés sur des problématiques de la vie quotidienne liées à la détention, des formulaires pour cantiner, des exercices pédagogiques sur le vocabulaire de la détention. C’est une boîte à outils pour déchiffrer toutes les informations quotidiennes affichées sur les panneaux (horaires de la douche, prix des paquets de cigarettes, accès au culte). Le but c’est d’expliquer ce à quoi ils ont droit, tout en travaillant sur la langue. Nous avions une vraie envie de toucher ce public, de lutter contre l’isolement des étrangers dans le milieu carcéral ».

Le trentenaire souhaite aujourd’hui que le manuel pensé entre les quatre murs de Nanterre soit accessible à tous les enseignants, non spécialisés en français langue étrangère, exerçant dans les prisons. « Dans les petits établissements de province, il peut y avoir un ou deux profs qui vont gérer tous les publics donc l’intérêt de cet outil c’est d’harmoniser les pratiques et d’accompagner les profs qui ne sont pas formés en français langue étrangère ». En partenariat avec les Presses universitaires de Grenoble (PUG), la méthode d’Hugo Barini pensée à Nanterre sera bientôt disponible pour les enseignants de tous les centres pénitentiaires de France et de Navarre afin de pallier le manque de formation des enseignants auprès des publics allophones.

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