Zoom sur le trafic de déchets, une activité du crime organisé en expansion

Bien moins connu que le trafic de stupéfiants, le trafic d’armes, de voitures volées, de contrefaçon ou d’êtres humains, le trafic de déchets connaît une ascension fulgurante dans la hiérarchie du crime organisé. Éclairage avec Marc Lomazzi, spécialiste de la criminalité verte. Entretien.
Quand on arrive à Nanterre, on ne peut pas se sentir plus loin de la nature. La verdure s’invite dans les interstices de béton, mais rien de vraiment spontané, tout a été planté ou semé. Pourtant, dans son discours lors de l’audience solennelle de rentrée au tribunal judiciaire de Nanterre, le procureur de la République, Yves Bardoc a insisté sur les infractions à l’environnement car, depuis le décret n° 2021-286 du 16 mars 2021, la juridiction est également un pôle régional environnemental. « L’ambition est d’intensifier la lutte contre le trafic de déchets, la pollution des eaux et de l’air en s’appuyant sur le Code de l’environnement, mais aussi sur le droit de la consommation, en visant le greenwashing », avait-il souligné. Dans la catégorie de la criminalité verte, le trafic de déchets fait de plus en plus la une des journaux. Le 25 février dernier, trois entreprises girondines comparaissaient devant le tribunal de Bordeaux pour avoir organisé un vaste trafic dans lequel plus de 8 000 tonnes de déchets avaient irrégulièrement traversé la frontière avant d’être enfouies dans la région de Saragosse. À Rouen, le 13 novembre 2025, le tribunal correctionnel a condamné sept personnes et deux entreprises à des peines de sursis et près d’un million d’euros d’amende douanière pour avoir tenté d’exporter 50 tonnes de déchets toxiques (batteries, frigos, véhicules, compresseurs, etc.) entre Le Havre, la Guinée et le Mali. C’était le premier dossier renvoyé au tribunal par le pôle régional environnemental de la cour d’appel de Rouen.
Auteur de plusieurs enquêtes sur l’environnement, comme Ultra Ecologicus : les nouveaux croisés de l’écologie (éd. Flammarion, 2022), France 2050. RCP8.5, le scénario noir du climat (Albin Michel, 2023), le journaliste Marc Lomazzi s’est entre autres intéressé à ce récent visage de la criminalité organisée en France : Le Livre noir de la criminalité verte (éd. Calmann-Lévy, 2025). Une enquête passionnante, qui relate la petitesse des entreprises opportunistes tombant dans la dérive criminelle pour maximiser les profits jusqu’aux systèmes bien huilés de l’ultracapitalisme mis en place par les réseaux du crime organisé, qui feraient rougir d’envie Tony Soprano, le héros mafioso gérant d’une entreprise de gestion des déchets de la légendaire série Les Sopranos.
Actu-Juridique : Vous indiquez dans votre livre que, selon Interpol, la criminalité verte aurait bondi de 40 % dans le monde en dix ans et serait désormais classée au quatrième rang dans la hiérarchie du crime organisé derrière le trafic de drogue, la contrefaçon et la traite d’êtres humains. Est-ce une véritable explosion des cas ou bien cette forme de criminalité passait-elle sous les radars ?
Marc Lomazzi : La criminalité environnementale a toujours existé mais nous sommes dans une autre échelle. Dans le crime organisé, ce sont de grands opportunistes : ils s’emparent d’un marché quand cela leur semble être la meilleure occasion de rapporter le plus d’argent possible avec le moins de risques. Cela a été un temps le trafic d’organes ou d’êtres humains (prostitution ou migrants), par exemple. Il y a une quinzaine ou une vingtaine d’années, un sujet les a intéressés : la criminalité environnementale, à savoir le trafic d’espèces protégées (animales ou végétales) entre autres. Pourquoi ? Parce que ce sont des crimes qui ne sont que très rarement poursuivis : le droit environnemental n’existe pas dans un grand nombre de pays dans le monde, et quand il existe (dans les pays développés), il n’est que peu sanctionné. En tout cas pas à la hauteur du narcotrafic alors qu’il peut rapporter autant d’argent. C’est le cas par exemple du trafic de civelles (alevins d’anguilles) en France qui est tenu par les triades chinoises, qui ont des relais avec les mafias d’Europe de l’Est et qui opèrent sans prendre trop de risques en France. C’est le cas aussi des gangs mexicains qui ont le monopole sur le trafic de poudre de totoaba, un poisson protégé qui se pêche au large de la Californie et qui est très précieux dans la pharmacopée chinoise (surnommé la cocaïne des mers). Les chiffres sont impressionnants : si l’on comprend le trafic de bois exotique, la criminalité verte pèse environ 200 milliards de dollars par an de revenus pour les trafiquants, contre 250 à 300 milliards pour le narcotrafic.
AJ : Quelle place tient le trafic de déchets dans la criminalité verte ? Quelle forme prend-il ?
Marc Lomazzi : Quand on regarde les rapports d’Interpol, c’est une des formes de criminalité organisée les plus lucratives. À l’échelle de l’Europe, c’est 10 à 12 milliards d’euros par an. Dans le livre, je sors une note du service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) qui dit qu’en France, c’est la troisième forme de criminalité la plus lucrative derrière le narcotrafic, le vol de véhicule et de tabac, mais devant le proxénétisme et le trafic d’armes et de migrants. On est dans ce que les spécialistes de ce type de criminalité appellent le haut du spectre de la criminalité organisée. Pour mon livre j’ai rencontré le patron de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAEPS) qui me disait que le trafic de déchets correspondait à un quart de ses dossiers alors qu’à son arrivée en 2004 cela n’existait pas du tout ! Quand on parle du trafic de déchets, qu’il s’agisse d’ordures ménagères ou de gravats de chantiers il y a plusieurs catégories distinctes. Il y a le dépôt sauvage, d’abord : c’est une des premières préoccupations des maires en France ; l’ADEME considère qu’il existe plus de 36 000 dépôts sauvages, représentant un million de tonnes d’ordures par an. C’est un sport national. Cette forme d’incivilité relève pourtant de la contravention. Ensuite, il y a la décharge illégale et là il s’agit d’une infraction pénale : en gros il s’agit en majorité d’entreprises qui refusent de s’acquitter du paiement et des taxes de traitement de leurs déchets et qui préfèrent s’en débarrasser dans la nature. Il y a aussi ceux qui créent une boîte, cassent les prix pour récupérer des marchés de gestion, d’évacuation ou de traitement de déchets, encaissent l’argent mais balancent dans la nature, ici ou au-delà des frontières. Il y a par exemple des entreprises véreuses, des professionnels du traitement qui veulent maximiser leurs profits en balançant tout ou partie de leurs déchets. Dernièrement il y a eu une affaire jugée à Angers, un entrepreneur qui a balancé 10 000 tonnes dans la nature, ou dans l’ouest lyonnais, sept hommes qui ont été mis en examen pour avoir évacué 180 000 m3 de gravats dans les monts du Lyonnais.
AJ : C’est de la criminalité organisée ?
Marc Lomazzi : C’est encore autre chose. Dans la note verte du SIRASCO, on lit que le crime organisé s’était depuis longtemps intéressé au trafic de déchets en Italie (il suffit de regarder Gomorra pour s’en convaincre) et que la France venait de la rejoindre. L’industrie du traitement du déchet a été infiltrée par le crime organisé en Corse, en Île-de-France et en PACA. Par exemple, on a l’affaire Demeter, jugée en 2024, à Lille, un vaste trafic de déchets passant par des marchés publics de gestion d’ordures ménagères entre la Belgique et la France : 10 000 tonnes, 1,5 million d’euros de préjudice. Dans le sud de la France on a l’affaire Richard Perez (surnommée « Poubelle la Vie »), cette figure du crime organisé avait pris la tête du prestataire de gestion des déchets à Nîmes et avait balancé 100 000 tonnes de déchets dans le sud de la France… On a mis un peu de temps en France à se rendre compte que le crime organisé avait, lentement mais sûrement, pris la main sur l’industrie du déchet. Enfin, on a le phénomène international : les réseaux s’organisent, comme on l’a vu dernièrement au Havre, avec les saisies de conteneurs. En 2024, 62 000 tonnes de déchets étaient liées au trafic international de déchets, estime-t-on. À l’échelle de l’Europe, on estime que, sur 30 millions de tonnes de déchets exportées chaque année en dehors de l’Union européenne, 10 millions passent par la filière clandestine et sont déversés en pleine mer, brûlées à l’air libre, enterrées ou laissées dans des décharges en plein air à l’autre bout du monde. Le business est extrêmement juteux : les entreprises ont des déchets toxiques comme des résidus de soude, de peintures, des batteries avec des métaux toxiques qui coûtent très cher à traiter. Par exemple : les piles usagées qui coûtent 5 000 euros la tonne à traiter, un conteneur de 20 tonnes (déclaré auprès des douanes comme marchandise de seconde main) est facturé 1 000 euros : c’est une économie de 100 000 euros pour les entrepreneurs véreux ! Dernièrement, les douanes mondiales ont organisé une grande opération de contrôle des conteneurs, elles ont saisi 175 000 tonnes en moins d’une semaine. Cela donne une idée de la circulation des conteneurs de poubelles !
AJ : Est-ce un vice caché de la politique verte qui encourage le recyclage, par exemple ?
Marc Lomazzi : Pour l’instant les deux gros marchés où le crime organisé s’est intéressé au trafic de déchets sont celui des ordures ménagères (comme le montre l’affaire Demeter) et le BTP, par exemple le dossier du Grand Paris générant des milliers de tonnes de déchets a été très juteux. Ensuite, deux autres marchés s’ouvrent et promettent d’être gigantesques : le marché électronique : les criminels ont bien compris que le business model de la high-tech est l’obsolescence programmée ! Le programme des Nations unies pour l’environnement a estimé que 70 à 90 % des déchets électroniques passent par des filières clandestines). Le deuxième marché à venir, ce sont les éoliennes, dont la durée de vie est de 15/20 ans. La première génération arrive en fin de vie et c’est très difficile à recycler donc le marché va s’ouvrir. Or les pouvoirs publics doivent être proactifs : dans le droit, tous les producteurs de déchets ont une responsabilité morale jusqu’au bout de la chaîne, donc c’est un gros travail de remonter la chaîne pour condamner les entreprises voyous, faire condamner les donneurs d’ordre.
AJ : Justement, si le crime d’écocide n’a été introduit dans le droit français qu’avec la loi n° 2021-1104 du 22 août 2021, dite Climat et Résilience, cela fait plusieurs années que les institutions judiciaires mettent beaucoup d’énergie à lutter contre le trafic de déchets à toutes les échelles. La justice française est-elle à la hauteur des enjeux selon vous ?
Marc Lomazzi : Pendant des années, la criminalité environnementale est passée sous les radars pour deux raisons. D’abord, ce n’était pas dans la culture de l’appareil policier de traiter ce genre de sujet. Culturellement, ils ont longtemps été formés à lutter contre les gangs, les crimes de sang, le proxénétisme. Pour la gendarmerie c’était différent, car ils agissent davantage en zone rurale et sont à même d’être plus confrontés par exemple à l’expansion des décharges illégales. Ils ont toujours été la police des forêts, des chemins et des fossés. Donc, dès 2004, la gendarmerie a créé l’OCLAEPS. C’est un travail collégial : les douanes accomplissent un travail très important d’interception, l’Office national anti-fraude (ONAF) intervient aussi, tout comme les douanes qui font un considérable travail d’interception de ce qui sort et qui rentre ; l’ONAF ou les missions de la brigade nationale d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires (BNEVP) travaillent sur ces questions et bien sûr l’Office français de la biodiversité (OFB) qui travaille sur une partie de criminalité environnementale. La difficulté sur la structuration de la réponse policière, c’est que, sans les magistrats pour traiter les affaires, cela ne sert à rien. Or le droit de l’environnement est une matière extrêmement compliquée à appréhender. Le Code de l’environnement en tant que tel date de l’aube des années 2000, il rassemble tout ce qui se rapproche de près ou de loin à l’environnement (la pêche, la mine, les forêts, etc.), il fait plus de 2 000 pages et est très mal écrit. Pour les magistrats c’est un casse-tête de s’y retrouver. Pour s’en sortir, seule la création de magistrats spécialisés était la solution. En 2004, il y a eu la création des juridictions pénales spécialisées (8 en France) pour s’attaquer à la criminalité organisée et assez tardivement, en 2020, une deuxième étape a été franchie dans le ressort de chaque cour d’appel avec les pôles régionaux de l’environnement où exercent des magistrats spécialisés. Mais comme il s’agit d’un droit complexe et d’une criminalité qui explose, le manque de moyen est d’autant plus criant. Le procureur François Molins a fait un rapport sur la criminalité environnementale lançant la piste de la création d’un pôle national de lutte contre les crimes environnementaux, à l’image du parquet antiterroriste. Ce dispositif existe en Espagne par exemple. Corinne Lepage imagine, quant à elle, une sorte de FBI environnemental, qui rassemblerait l’OFB, l’OCLAEPS, les douanes et 150 magistrats spécialisés… qui feraient fatalement défaut aux autres juridictions. À mon sens, il faut laisser leur chance aux pôles régionaux pour qu’ils fassent leur travail : ils seront sans doute aidés par le quantum des peines qui a été relevé pour le trafic des déchets. Cela peut aller jusqu’à 7 ans en bande organisée ou 10 ans s’il y a écocide, et les délais de prescription sont aussi passés de 3 à 6 ans. Et puis arrivent de nouvelles générations de magistrats beaucoup plus sensibilisés. Le collectif des Robes Vertes fait également beaucoup de pédagogie sur le droit environnemental (auprès des étudiants de l’École nationale de la magistrature, entre autres) ce qui ne manquera pas d’avoir des conséquences sur le temps long.
Enfin, je pense également que l’un des grands combats à mener c’est d’informer davantage sur la réalité du trafic de déchets et de la criminalité environnementale, plus généralement. Quand je parle de mon sujet d’enquête autour de moi, beaucoup de gens pensent encore que, derrière la criminalité environnementale, se cachent les militants altermondialistes de Sainte-Soline et non les réseaux mafieux corses, ils pensent plus aux négligences criminelles de l’Erika ou d’AZF qu’aux voyous attirés par toujours plus de profits, même quand cela ruine l’environnement ou met en danger la santé des personnes.
Référence : AJU018l6