« Jacques Isorni n’est pas un idéologue, c’est un artiste »
Avocat de tous les combats, jamais là où on l’attend, Jacques Isorni a été l’un des pénalistes les plus brillants de sa génération, avant de tomber peu à peu dans l’oubli. Avocat honoraire et historien, Gilles Antonowicz entretient sa mémoire. Dans son livre Isorni, les procès historiques, paru aux éditions des Belles Lettres, il fait entendre les plaidoiries de celui qui fut l’avocat de Philippe Pétain, mais aussi de communistes sous l’Occupation. Pour Actu-Juridique, il revient sur la trajectoire de cet orateur aussi flamboyant que controversé. Rencontre.
Actu-Juridique : Comment êtes-vous devenu le biographe de Jacques Isorni ?
Gilles Antonowicz : J’avais trouvé par hasard chez un bouquiniste le premier tome de ses mémoires, et cette lecture m’avait passionné. Pour les gens de ma génération, quelques avocats étaient de véritables stars. Isorni en faisait partie. Je voulais écrire sur l’histoire du barreau, mais j’hésitais sur le personnage. Isorni s’est imposé parce qu’il a été de tous les combats. Il défend les communistes pendant l’Occupation, puis Pétain, puis des nationalistes tunisiens, puis les dossiers d’Algérie. Il est présent dans des affaires de droit commun auxquelles il donne souvent une couleur politique, comme l’assassinat de Marković, réfugié yougoslave et homme à tout faire d’Alain Delon, ou l’affaire de l’attentat de l’Observatoire. Il n’a peur de rien, c’est ce qui me plaît chez lui. Il est si audacieux qu’il en devient téméraire, parfois même maladroit. C’est un provocateur qui n’a pas peur de s’en prendre aux magistrats, tout en restant toujours courtois.
AJ : Jacques Isorni est parfois présenté comme un avocat de droite. Ce qui, pour vous, est un malentendu…
Gilles Antonowicz : Isorni n’était ni de droite, ni de gauche. Il était l’inverse d’un idéologue. Pendant l’Occupation, il a défendu des communistes, ce qui n’était pas sans risque. Cela a valu à sa consœur et amie Odette Moreau d’être déportée à Ravensbrück. Un autre de ses confrères, Joseph Python, a été emprisonné et est mort des suites de sa détention. Au cours de mes recherches, j’avais rencontré Joë Nordmann, avocat communiste, juif, et grande figure de la Résistance. Il gardait un souvenir très chaleureux d’Isorni et soulignait qu’il avait beaucoup aidé la Résistance judiciaire. Qu’il ait été taxé d’avocat d’extrême droite est absurde. Il est vrai qu’il a été en partie récupéré par les milieux pétainistes, ce qui lui a valu cette coloration. Lui se définissait comme « un modéré sans modération », une formule qui le situe plutôt à l’extrême centre et le résume bien. Isorni n’est pas cataloguable. C’est un poète, un artiste à sa façon.
AJ : Un de ses premiers procès marquants est celui de Robert Brasillach, qu’il défend en 1945 et qui sera condamné à mort. Vous décrivez un lien très fort entre le jeune avocat Isorni et son client.
Gilles Antonowicz : Simone Frère, sa collaboratrice, m’a dit qu’ils ne s’étaient vus qu’à huit reprises. Leur lien était cependant fort. Cela tenait beaucoup à leur âge. Ils étaient nés la même année, avaient des goûts communs, notamment pour le cinéma. Robert Brasillach avait écrit une histoire du cinéma, Jacques Isorni avait été critique de cinéma dans sa jeunesse. Brasillach avait en outre, dit-on, un vrai don pour l’amitié, alors même qu’il avait écrit des textes épouvantables qui dépassaient sans doute sa propre pensée. Le paradoxe est qu’il ait pu produire de tels écrits tout en demeurant, par ailleurs, quelqu’un de sympathique.
AJ : Quelle avait été la défense de Brasillach ?
Gilles Antonowicz : On a aujourd’hui l’impression que tout le monde savait tout des horreurs qui se commettaient pendant la guerre. Penser cela, c’est commettre un anachronisme. Comme tant d’autres, Robert Brasillach n’avait pas pris la mesure de l’extermination des juifs. Brasillach a affirmé durant son procès qu’il n’avait rien fait d’autre que de défendre des opinions. D’autres, bien plus antipathiques que lui – l’écrivain Lucien Rebatet ou le polémiste Pierre-Antoine Cousteau – se sont réfugiés en Allemagne, ont été condamnés à mort puis graciés à leur retour. Brasillach, qui n’avait nullement conscience d’avoir, par ses écrits, contribué au génocide, est resté en France. Il a été condamné à mort et sa demande de grâce a été refusée. Il a été fusillé pour l’exemple. Paradoxalement, en quatre ans d’Occupation, aucun des militants communistes défendus par Isorni n’avait été exécuté. Certains, ultérieurement déportés, sont morts en Allemagne. Mais cela, Isorni l’ignorait. Brasillach est donc le premier homme qu’il accompagne jusqu’au poteau d’exécution. C’est un choc qui va marquer sa vie.
AJ : Sa défense de Brasillach le mènera ensuite à celle du maréchal Pétain. Comment s’organise-t-elle ?
Gilles Antonowicz : Au départ, de manière catastrophique. La défense de Pétain est d’abord confiée à un vieux bâtonnier qui n’a aucune pratique du pénal et veut plaider un Pétain gâteux. Une ligne qui historiquement n’est pas dénuée de fondement, mais qu’Isorni juge indigne. Lui va au contraire valoriser la politique de Pétain, présenter l’armistice comme un acte sauveur ayant permis d’épargner une partie du territoire pendant plus de deux ans et de préserver l’Afrique du Nord, rendant possible le débarquement allié de novembre 1942 à Alger. La thèse d’Isorni est la suivante : Pétain n’aime pas les Allemands – l’historien Marc Ferro allait jusqu’à dire qu’il les détestait –, alors il ruse. Sur l’armistice, le débat de l’époque oppose le général de Gaulle, pour qui la faute est de l’avoir signé plutôt que de laisser l’armée capituler, à ceux qui, comme Isorni, estiment qu’il a permis de limiter les dégâts.
AJ : Est-ce à partir de ce procès qu’Isorni est perçu comme un avocat proche de la droite, voire de l’extrême droite ?
Gilles Antonowicz : Il a pris tellement à cœur la défense de Pétain qu’il est allé jusqu’à en devenir parfois déraisonnable. Sa défense, à l’époque, était néanmoins tout à fait audible. Les Français qui avaient vécu cette période n’avaient pas du tout l’image du maréchal qu’on a aujourd’hui. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les sondages portant sur l’image de Pétain : en 1966, 56 % des Français estiment que Pétain a joué un rôle utile pendant la guerre. Ils ne sont que 17 % à penser le contraire (Michèle Cointet, Pétain et les Français, Perrin, 2002, p. 267). En 1971, 35 % jugent sa condamnation en août 1945 « trop sévère », estimant qu’une condamnation morale aurait suffi, 25 % « tout à fait injuste » et « qu’il n’aurait pas dû être condamné », 24 % « comme il faut », 4 % « pas assez sévère », estimant qu’« il aurait fallu l’exécuter » (Sondage SOFRES réalisé en septembre 1971 pour Sud-Ouest, cité par Historia, octobre 1977, n° 371). En 1980, l’image de Pétain demeure toujours positive : 62 % des Français estiment qu’il a eu raison de signer l’armistice, 53 % qu’il a bien agi en restant en métropole, 39 % qu’il a « évité le pire ». Mais surtout, ils ne sont que 8 % à penser qu’il a été un traître et 7 % un ambitieux qui se serait servi de la défaite pour prendre le pouvoir. 59 % estiment au contraire qu’il était « un homme sincèrement convaincu de l’intérêt national, dépassé par les événements » et 7 % un « héros sacrifié » (Le Figaro Magazine, 17 mai 1980). La haute Cour de justice, devant laquelle s’est tenu son procès, était une juridiction d’exception, avec vingt-quatre jurés issus de la Résistance ou parlementaires ayant refusé de voter les pleins pouvoirs, et trois magistrats désignés par de Gaulle. Tous étaient donc a priori très défavorables à l’accusé. Pétain n’a pourtant été condamné à mort que par 14 voix contre 13. La défense d’Isorni n’a donc pas été inefficace.
AJ : Vu d’aujourd’hui, certains de ces arguments dérangent tout de même…
Gilles Antonowicz : Bien sûr, et je le comprends. Mais à l’époque, personne n’est venu dire que c’était un scandale. Les comptes rendus du procès de Pétain parus dans la presse louent en général le talent d’Isorni. Les contemporains avaient vécu cette période et en avaient un ressenti différent du nôtre. Aujourd’hui, tout le monde se dit qu’il aurait été bien évidemment résistant ! Il faut aussi rappeler qu’au moment du procès, on ne disposait pas de tous les documents connus aujourd’hui, date à laquelle on est d’ailleurs loin d’avoir épluché toutes les archives, notamment départementales, qui permettent une lecture plus nuancée que certains jugements prononcés de manière trop catégorique. L’anachronisme est, à mes yeux, le pire ennemi de l’historien.
AJ : Comment expliquez-vous ce grand écart entre l’avocat des résistants et le défenseur de Pétain ?
Gilles Antonowicz : Pour un avocat, ce n’est pas un problème. C’est comme occuper un jour le banc de la défense, et un autre jour, celui de la partie civile. Un avocat est là pour défendre, l’accusé comme la victime. Son rôle consiste à chercher à comprendre, à expliquer, pas à justifier. Au journaliste, Jacques Chancel qui lui demandait un jour s’il avait changé de bord en 1945, il répondait que, si le contexte avait changé, lui était resté du même côté : celui des prisonniers.
AJ : Vient ensuite la période de la guerre d’Algérie, qui va le voir défendre des partisans de l’Algérie française. Ce qui peut aussi expliquer qu’on le classe plutôt à droite…
Gilles Antonowicz : Il ne faut pas oublier que des personnalités de gauche, comme, Mendès France ou François Mitterrand, défendaient en 1954 l’Algérie française. Georges Bidault, successeur de Jean Moulin au Conseil national de la Résistance, a défendu cette ligne jusqu’en 1962. Cette grille de lecture droite/gauche a donc ses limites : au départ, l’indépendance n’était défendue que par une minorité, avant que l’opinion n’évolue. Ce fut notamment le cas du patronat, qui a considéré que l’Algérie coûtait trop cher, de la jeunesse qui ne voulait plus d’un service militaire qui, à compter de 1956, pouvait atteindre 27 mois. Dans cette guerre sanglante, Isorni a certes défendu des membres de l’OAS, mais cela ne signifie nullement qu’il pouvait approuver leurs méthodes. Durant cette période, il joue plutôt les seconds rôles, ce qui le chagrine beaucoup. Les grands dossiers reviennent à Tixier-Vignancour qui, lui, est un véritable militant de l’Algérie française et notamment le défenseur du général putschiste Raoul Salan. Je pense que l’esclandre d’Isorni au procès du Petit-Clamart, où sont jugés ceux qui ont tenté d’assassiner le général de Gaulle, doit beaucoup à son désir de lui voler la vedette.
AJ : Que s’était-il passé exactement ?
Gilles Antonowicz : Isorni avait reçu un courrier mettant en cause l’impartialité d’un juge militaire. Il s’en est saisi pour demander sa récusation, d’une manière assez maladroite mais conforme à son tempérament batailleur. Il me fait penser à Athos, dans Vingt ans après, qui tente de sauver le roi d’Angleterre, Charles Ier, avant son exécution, et dit à d’Artagnan : « Si nous parvenons à sauver le roi, ce sera beau ; si nous mourons pour lui, ce sera grand ! » Après cet incident, Isorni a écopé de trois ans de suspension et a échappé de peu à la radiation. Cela vient s’ajouter à des blâmes et à d’autres suspensions, notamment une de six mois pour avoir écrit dans un livre que les magistrats manquaient de courage à l’égard du pouvoir gaulliste. Il a été l’avocat le plus sanctionné du barreau.
AJ : Il a également fait de la politique…
Gilles Antonowicz : Oui, en 1951, il se présente aux élections avec pour seul programme l’obtention d’une amnistie pour ceux qui, condamnés lors de l’épuration, n’avaient pas commis de faits graves. Cet objectif atteint, il se révèle un excellent député : il obtient que les condamnés à mort ne soient plus entravés d’un boulet au pied. Un détail révélateur de sa sensibilité à la condition des prisonniers, car il était un humaniste, très préoccupé par les conditions de détention. Il sera le rapporteur du Code de procédure pénale voté en 1957, qui remplace avantageusement le Code d’instruction criminelle en réglementant notamment la garde à vue. Il est aussi le premier à déposer une proposition de loi pour abolir la peine de mort, bien avant Robert Badinter.
AJ : Ne se lance-t-il pas également en politique parce que le métier d’avocat le déçoit, et qu’il cherche un autre terrain de bataille ?
Gilles Antonowicz : Sans doute traverse-t-il en effet une phase de déception. Les décisions des juges sont parfois difficiles à accepter. Un jour, lorsque durant mes études j’effectuais mon stage en juridiction à Carpentras, j’ai entendu le président du tribunal correctionnel dire, après avoir fait semblant d’écouter la plaidoirie de l’avocat de la défense : « Ici, la jurisprudence du tribunal, c’est : cause toujours, tu m’intéresses ! » L’avocat peut donc avoir par moments le sentiment de jouer un rôle de pantin au sein d’un système bien huilé.
AJ : Bien que son talent soit unanimement reconnu, Isorni vivra une forme de traversée du désert…
Gilles Antonowicz : Cela peut arriver aux avocats, comme à des acteurs auxquels on ne propose plus de rôle. Défendre des dossiers à portée historique n’a rien à voir, intellectuellement, avec le fait d’intervenir pour un braqueur ou un criminel de droit commun. Les grands dossiers de sa carrière ont fait de lui un avocat emblématique mais connoté, et certains clients ont préféré pour cette raison s’adresser ailleurs. Il continue néanmoins d’avoir quelques beaux dossiers. Il fait tout cela de manière très désintéressée. À la fin de sa vie, il n’était même pas propriétaire de son appartement. Les archives de l’Ordre des avocats de Paris conservent ses notes d’honoraires : à des clients qui ne pouvaient pas le payer, il répondait : « On verra plus tard. » Il pouvait plaider pour rien, pour la beauté du geste.
AJ : Isorni est-il connu des avocats aujourd’hui ?
Gilles Antonowicz : Je ne pense pas, car les avocats connaissent en général mal l’histoire de leur profession. Cela me semble d’ailleurs désolant. Le métier s’étiole, la confraternité tend à disparaître. Paradoxalement, les avocats sont de plus en plus diplômés et de moins en moins cultivés, à quelques exceptions près. Du temps d’Isorni, il n’y avait que 2 000 avocats à Paris. Aujourd’hui, on en compte près de 35 000 et ils ne se connaissent plus. Quel est le point commun entre Isorni et des cabinets d’affaires comptant plusieurs dizaines, voire centaines de collaborateurs, travaillant sur des fusions-acquisitions ? Ils sont des avocats mais pratiquent un autre métier. Maurice Garçon disait que son genre à lui, c’était l’artisanat. Isorni écrivait, à l’époque des débats sur la fusion entre avoués et avocats, puis la fusion avec les conseils juridiques, que cette dérive américaine transformerait les avocats en « fonctionnaires apointés de sociétés fiduciaires » et leur ferait perdre « leur foi, leur indépendance et leur esprit de révolte ». Persister dans cette voie leur ferait sans doute gagner des ressources matérielles, mais perdre leur prestige en galvaudant ainsi « un héritage qui aurait dû faire leur orgueil ». La profession d’avocat exige indépendance et liberté. Pour Jacques Isorni, être avocat et salarié constituait un oxymore. Il me semble que la profession gagnerait à se souvenir d’avocats comme lui et à s’inspirer des vertus qu’il incarnait : le désintéressement, l’indépendance, la liberté, le courage.
Référence : AJU018v2