Simone Veil, les combats méconnus d’une juriste

Publié le 21/07/2026
Simone Veil, les combats méconnus d’une juriste
Rob Bogaerts / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons

De Simone Veil, on connaît surtout la femme politique, dont le plus grand fait d’armes est d’avoir légalisé l’avortement en 1974. On se souvient moins des autres combats, nombreux, qu’elle a menés pour améliorer les droits des personnes les plus vulnérables, en premier lieu les femmes et les enfants. Historienne et biographe, Dominique Missika revient sur ces réformes oubliées et raconte la vie d’une juriste et d’une magistrate convaincue que le droit est l’arme la plus sûre pour combattre l’injustice. Rencontre.

Actu-Juridique : Dans vos biographies de Simone Veil (Simone Veil, La Cause des femmes et des enfants, Le Seuil, 2022 et Les Inséparables, Simone Veil et ses sœurs, Le Seuil, 2018), vous rappelez qu’elle était, avant tout, une juriste. Pourquoi est-ce si important ?

Dominique Missika : Parce que c’est le fil conducteur de toute sa vie, bien avant d’être ministre. Il y a deux choses qui structurent sa pensée. D’abord, évidemment, l’expérience concentrationnaire. Elle en ressort bouleversée par tout ce qui touche à l’atteinte à la dignité, à l’asservissement, à l’humiliation. Mais il y a aussi chez elle le goût du droit, et la conviction qu’il s’agit d’une arme pour combattre toute injustice ou atteinte aux droits de l’Homme. C’est avant tout une juriste : elle pense en magistrat. Elle n’est pas révolutionnaire dans l’âme et pense que pour changer la société, améliorer en particulier le droit des plus vulnérables, il faut miser sur le droit, toujours.

AJ : D’où lui vient cette foi dans le droit ?

Dominique Missika : Sans doute du fait qu’elle a elle-même subi une injustice majeure et que, dans le camp de concentration d’Auschwitz, elle a vécu dans un monde dans lequel n’existait plus d’autre loi que celle du plus fort. Cette injustice est gravée dans sa chair. La loi lui apparaît comme le seul rempart pour protéger les plus vulnérables. Elle va découvrir que le droit permet également de changer la société plus vite que les mentalités.

AJ : Comment devient-elle magistrate ?

Dominique Missika : En 1945, alors que les études supérieures restent peu ouvertes aux femmes, elle s’inscrit à la fois à Sciences Po et en droit parce qu’elle rêve d’être avocate. Elle aide son mari à préparer le concours de l’ENA en lui préparant des fiches. On connaît l’anecdote selon laquelle il ne voulait pas qu’elle devienne avocate, parce que cela ne se faisait pas de recevoir des clients chez soi. Elle poursuit donc ses études mais opte pour le concours de la magistrature, qu’elle obtient malgré l’arrivée rapide de ses trois enfants. C’est révélateur de sa détermination à travailler. Sa mère, chimiste, avait dû abandonner son métier en raison des charges familiales. Simone Veil dira toujours avoir été marquée par cette dépendance économique de sa mère envers son mari. Pour elle, l’indépendance des femmes passe par les études et par le travail. Cette manière de voir n’est pas consensuelle dans son milieu. Quand, plus tard, elle arrivera au ministère de la Justice, on lui fera d’ailleurs remarquer que, mariée à un haut fonctionnaire brillant, elle n’avait pas besoin de travailler…

AJ : Une fois magistrate, quels sont ses premiers combats ?

Dominique Missika : Elle entre directement dans l’administration pénitentiaire, alors qu’elle aurait pu, par son mari, obtenir un autre poste au ministère de la Justice. Ce choix résonne évidemment avec son passé concentrationnaire, d’autant que le garde des Sceaux de l’époque, Edmond Michelet, est lui-même un ancien déporté de Dachau. Il y a alors un mouvement de réforme des prisons, porté notamment par d’anciens résistants qui ont connu l’incarcération. Elle va travailler à l’amélioration des conditions de détention : ouverture de bibliothèques, conditions sanitaires, accès aux soins. Simone Veil est quelqu’un d’extrêmement pragmatique, et elle ne croit que ce qu’elle voit. Elle va donc aller inspecter elle-même les prisons ce qui, là encore, n’est pas une pratique courante. Elle racontera d’ailleurs, faute de budget dédié, avoir profité de la route des vacances pour aller inspecter une prison, laissant pendant ce temps son mari et ses enfants l’attendre dans la voiture. Le droit, pour elle, n’est jamais un simple outil technique : c’est une arme au service des plus vulnérables, à condition d’aller sur le terrain, d’écouter, de consulter et de chercher le consensus plutôt que d’imposer. C’est ce qui donnera à ses réformes leur solidité et leur durée.

AJ : Pour inspecter les prisons, elle va jusqu’en Algérie, au début de la guerre…

Dominique Missika : Elle est en effet envoyée par le garde des Sceaux pour faire un rapport sur les conditions de détention des militantes du FLN incarcérées. Elle découvre l’état moyenâgeux des prisons mais, surtout, que ces femmes sont soumises à des violences, des brutalités, et menacées de viols. Elle rédige un rapport qu’elle remet directement à Edmond Michelet et contribue ainsi au transfert en métropole de ces détenues algériennes, qui vont arriver notamment à la maison d’arrêt de Rennes et à celle de la Petite Roquette à Paris. Elle veille ensuite à ce que ces détenues puissent suivre des cours, recevoir du courrier, ne pas être assimilées à des détenues de droit commun, bénéficier de soins. C’est une position assez à contre-courant de celle de ses collègues du ministère. On est alors, en 1959-1960, en pleine guerre d’Algérie, et ces femmes ont, pour beaucoup, été condamnées à des peines lourdes pour avoir eu des responsabilités dans des attentats terroristes. Mais défendre les détenues algériennes, pour Simone Veil, ne vient pas remettre en cause les condamnations qu’elles ont reçues pour avoir posé des bombes. Cela, elle ne le fera jamais. Elle s’attache uniquement aux conditions de détention, au nom du respect des droits fondamentaux. Elle dit avec force qu’un détenu reste une personne et que la condamnation ne doit pas s’accompagner de conditions de détention indignes.

AJ : Comment passe-t-elle de l’administration pénitentiaire au droit de la famille ?

Dominique Missika : Elle reste au ministère de la Justice et rejoint la direction des affaires civiles et du Sceau. Là, en tant que juriste sensible au droit de la famille, elle participe à la réforme du droit de l’adoption, qui aboutit à la loi de 1966. Cette réforme fait suite à une affaire qui défraie la chronique à l’époque, où des parents biologiques réclament un enfant adopté : un vide juridique que la loi vient combler. Elle devient ensuite conseillère technique auprès du garde des Sceaux, René Pleven, auprès duquel elle est proche du porte-parolat. Elle est, au sein du ministère, la rapporteure très active de la commission chargée de la réforme de l’autorité paternelle, qui devient l’autorité parentale. On la retrouve également, en mai 1968, intervenant sur un projet de loi relatif à l’internement et à la responsabilité des malades mentaux. Au début des années 1970, elle devient secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature. Pendant cette période, elle apprend précisément comment rédiger une loi, la faire passer en conseil des ministres, puis devant le Parlement. Sa méthode, déjà, c’est de réunir : elle ne rédige jamais seule un projet de loi. Pour établir un consensus avant de rédiger le texte, elle consulte des médecins, des psychologues, des juristes, les représentants des professions concernées. Contrairement à une idée reçue, elle n’arrive donc pas au gouvernement sans expérience : elle est peu identifiée du grand public, mais bien connue du monde de la justice et du Tout-Paris politique, à la fois du fait de ses activités et de la carrière de son mari.

AJ : En 1974, pourquoi est-ce le ministère de la Santé, et non celui de la Justice, qui lui est confié ?

Dominique Missika : C’est sans doute une question d’époque. Il ne faut pas oublier que nous sommes en 1974, et que le président Valéry Giscard d’Estaing vient d’abaisser la majorité à 18 ans. Il crée certes un secrétariat d’État à la Condition féminine, mais les postes régaliens restent occupés par des hommes. Le ministère de la Justice revient alors à un homme : Jean Lecanuet, un centriste catholique. La réforme du droit à l’avortement aurait pu relever de son ministère, mais sans doute n’en avait-il aucune envie. Il y avait eu des manifestations dans la rue, le procès de Bobigny avait marqué les esprits, une première tentative de légalisation avait échoué en 1973. La question de l’avortement revient donc à la ministre de la Santé, Simone Veil. La loi de 1974 est une véritable révolution ! Elle ouvre un champ de modernité et d’égalité pour les femmes, qui deviennent ensuite maîtresses de leur contraception, ce qui effraie alors une partie des Français. Simone Veil dira d’ailleurs toujours que la véritable victoire n’est pas le droit à l’avortement, mais l’accès à la contraception : que la pilule soit prescrite, remboursée, accessible. Elle créera même une consultation de planning familial au ministère de la Santé.

AJ : Une fois ministre de la Santé, quelles sont les autres réformes qu’elle porte ?

Dominique Missika : Elles sont nombreuses et toujours animées par cette même façon d’utiliser le droit pour changer la société. Il y a le remboursement de la pilule contraceptive, la création du statut des assistantes maternelles, qui donne aux professionnelles qui accueillent les enfants une véritable formation encadrée, rassurantes pour les femmes qui souhaitent leur confier leurs bébés et reprendre le travail, l’ouverture de crèches dans les hôpitaux pour permettre aux infirmières de faire garder leurs enfants, compte tenu d’horaires de travail décalés. Il y a la réforme de la profession d’infirmière, celle de la présidence du Conseil de l’ordre des sages-femmes confiée à une sage-femme plutôt qu’à un médecin. Chaque combat passe par la création d’un statut, d’un droit. C’est sa manière de procéder : elle ne va pas manifester dans la rue, elle légifère.

AJ : On lui demandera souvent si elle est féministe. Que répond-elle ?

Dominique Missika : Sa position varie selon les années. En définitive, elle ne répond jamais vraiment à cette question, et c’est révélateur. Elle est solidaire des autres femmes, mais elle ne dira jamais, par exemple, que les femmes doivent travailler. Simplement que la société doit leur permettre de le faire si elles le souhaitent. De la même manière, elle ne dira jamais ce qu’elle pense de l’avortement sur le plan moral ou philosophique. Elle ne se demande pas si les femmes doivent disposer de leur corps : elle constate que des centaines de milliers de femmes meurent d’avortements clandestins et qu’il faut donc agir. C’est sans doute l’une de ses grandes qualités : elle ne s’embarque jamais dans les débats idéologiques, puisqu’elle pense que c’est le droit qui réglera la question. Et c’est tout le paradoxe de Simone Veil : c’est une femme libérale, de droite, qui mène pourtant des politiques très sociales. Par pragmatisme, elle se battra par exemple pour une loi sur la parité dans les partis politiques, alors qu’elle est attachée aux grands principes d’égalité républicains.

AJ : Vous évoquez aussi son engagement pour la réduction des risques liés à la toxicomanie et la lutte contre le sida. C’est une action peu connue…

Dominique Missika : C’est très révélateur de sa démarche. Pour elle, le sida est un problème de santé publique, exactement comme l’avortement clandestin l’a été. Face au sida, elle ne pose jamais non plus la question en termes moraux : elle constate que des gens meurent en France, dans des conditions indignes, parfois rejetés jusque dans les hôpitaux où des soignants refusent de les toucher. Alors qu’elle siège dans le gouvernement Balladur, aux côtés de Charles Pasqua, partisan d’un discours résolument répressif, elle va se battre pour que les usagers de drogue puissent disposer de seringues propres plutôt que de seringues usagées qui propagent la maladie. C’est là encore une démarche totalement à contre-courant de son propre camp politique, mais cohérente avec son refus de laisser quiconque souffrir et mourir dans l’indignité.

AJ : Au vu de son bilan, on peut même se demander pourquoi elle est toujours restée une femme de droite…

Dominique Missika : D’abord par un anticommunisme viscéral, hérité de la déportation : elle a vu à l’œuvre, dans les camps, une résistance et une solidarité communistes auxquelles elle n’appartenait pas, et cela l’a profondément marquée. C’est aussi une femme du centre, aux idées progressistes, mais farouchement opposée à toute union avec les communistes. Pour autant, c’est bien avec l’appui des députés socialistes, et notamment de Gaston Defferre, qu’elle parvient à faire voter la loi sur l’IVG à l’Assemblée nationale. Son camp politique est ailleurs, mais elle sait chercher des alliances quand elles sont utiles.

AJ : Qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans le parcours de Simone Veil ?

Dominique Missika : La continuité de son action et sa fidélité à ses combats. Quand elle revient aux affaires, des décennies plus tard, elle crée le Haut Conseil pour l’adoption : trente ans après la loi de 1966, elle reste fidèle au même engagement. Elle démontre que ce n’est pas parce que l’opinion est contre vous qu’il ne faut pas continuer, convaincre, expliquer. C’était son obsession, et cela se voit dans tout ce qu’elle a accompli, y compris son investissement, plus tardif, pour la reconnaissance des Tziganes déportés ou pour la conservation des archives du génocide rwandais au sein du Mémorial de la Shoah. Elle n’a jamais lâché, jamais dévié, jamais cédé sous prétexte que les choses n’étaient pas faciles. C’est une grande leçon. Sa grande détermination, c’est sans doute ce que le public a le plus retenu d’elle, au-delà même de son rôle de témoin et de passeuse de la mémoire de la Shoah.

AJ : Vous l’avez personnellement connue. Quel souvenir gardez-vous d’elle ?

Dominique Missika : J’ai travaillé avec elle à partir de 2000 au Mémorial de la Shoah, lorsqu’elle présidait la fondation pour la mémoire de la Shoah. J’étais par ailleurs très proche de sa sœur, la résistante Denise Vernay. Elle n’était pas toujours facile : elle pouvait se montrer exigeante, se mettre en colère pour un courrier mal rédigé ou un discours qu’elle jugeait raté. Mais elle était aussi extrêmement bienveillante et attentive.

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