Orléans : enquête sur un cold case médiéval
En plein centre d’Orléans, porte Saint-Jean, la découverte fortuite de trois squelettes féminins en position étrange a lancé une enquête passionnante où histoire et cold case semblent se croiser. Un documentaire passionnant, sur France 3, nous en livre les secrets.

Laure Ziegler
Quand on évoque des découvertes archéologiques, c’est souvent par le hasard que tout commence. Dans le cas de l’affaire dite des « trois suppliciées d’Orléans », tout commence par des travaux dans l’artère très centrale de la rue Porte Saint-Jean. Une voie qui existe depuis l’époque des Romains et qui, depuis le nord-ouest, mène aux remparts de la ville. Lorsqu’une tranchée est creusée sur le trottoir, un ouvrier sent un craquement sous son pied : c’est un crâne humain. Très rapidement, le service archéologique de la ville est contacté et, dès les premiers coups de pinceaux, la bizarrerie de la position du squelette interroge : loin d’une nécropole, en position à genoux, les bras liés dans le dos, la personne dans cette fosse n’a pas eu le droit à une sépulture. Pire encore : près d’elle on retrouve deux autres squelettes ayant subi le même sort.
Laure Ziegler, archéo-anthropologue à la ville d’Orléans et rompue à l’exercice de l’analyse des sépultures, se retrouve alors avec un mystère sur les bras. Elle analyse les squelettes et détermine qu’il s’agit de trois femmes. Au moment de leur décès, deux d’entre elles étaient relativement jeunes, âgées d’environ 20 à 49 ans. La troisième est plus âgée, autour de 50 ans. Vu la position accroupie ou en tailleur et les mains liées dans le dos, elles ont vraisemblablement été ensevelies vivantes, comme le souligneront les analyses en laboratoire.

Laure Ziegler
Au fur et à mesure de ses recherches, Laure Ziegler comprend qu’elle est face à un cas historique : « La mort se situe entre les XIe et XIIe siècle. Nous nous sommes posé la question d’un tueur en série, mais la proximité de la route très fréquentée rend cette hypothèse caduque. Nous nous sommes donc rapidement penchés sur l’exécution judiciaire par enfouissement, à proximité d’un possible gibet (une scène que l’on a retrouvée dans des enluminures). Un mode d’exécution particulièrement infamant, réservé aux femmes criminelles avec la noyade et le bûcher : comme nous sommes dans une période où la justice se structure, c’est un faisceau d’indices qui commence à avoir du sens », nous explique celle qui n’évoque toujours le sort judiciaire de ces trois suppliciées que comme une hypothèse.
La scientifique tient à rappeler que, pour former des hypothèses, elle n’a pas les mêmes techniques que la police scientifique, Parfois pourtant, comme c’est le cas des analyses anthropologiques menées sur le crâne du petit Émile Soleil, la gendarmerie et la police utilisent des techniques proches des siennes. « Nous n’avons que des os et, sauf cas rarissimes, nous n’avons aucune matière organique. On peut reconnaître les fragments d’os mais nous ne comprenons pas le corps dans sa globalité. C’est pourquoi, la recherche des causes de la mort est très rare chez nous et l’on ne peut jamais être sûr à 100 %. Par exemple, un jour sur un chantier, nous avons trouvé un squelette médiéval avec une pointe de flèche fichée dans les vertèbres cervicales. On pourrait croire, vu l’époque, que c’est ce qui avait causé la mort, mais non, car nous avons pu voir que l’os avait cicatrisé autour de l’objet : la cause de la mort est donc inconnue », raconte-t-elle.
Pour mener à bien son enquête, l’archéo-anthropologue s’entoure d’archivistes, historiennes, spécialistes de justice médiévale. Comme Diane Carron, historienne à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui analyse les archives de la cité royale (détruites à 80 % par les bombardements alliés) et retrouve trace au XIVe siècle (soit trois siècles après la mort des suppliciées) d’un bourreau rétribué pour enfouir vivante une dénommée Perrette. Elle s’entoure aussi de Corinne Leveleux-Teixeira, professeure d’histoire du droit à l’université d’Orléans, qui se plonge dans les manuscrits anciens, et Valérie Toureille spécialiste des crimes et châtiments au Moyen Âge. Centralisant leurs connaissances, comme on le voit dans le documentaire réalisé par Jessy Picard, toutes réfléchissent à des hypothèses qui auraient mené ces trois femmes à subir une telle punition : infanticide, vol, meurtre, trahison et même rébellion sont évoqués.
La première scène d’enfouissement vif dans un cadre pénal en France ?
Selon Mathieu Vivas, maître de conférences en histoire et archéologie du Moyen Âge et membre de l’Institut universitaire de France, spécialisé dans la mort pénale au Moyen Âge, cette découverte est extraordinaire. « Pour la première fois en France, on peut prouver un enfouissement vif [et selon moi] avec la certitude qu’il s’agit d’un cadre pénal », souligne-t-il. « Il y a un faisceau d’indices : le fait qu’elles se situent à l’extérieur d’un espace funéraire communautaire ça veut dire quelque chose. Et puis leurs positions ne sont pas normées pour les pratiques funéraires de l’époque. Elles sont dans un aspect contraint dans des fosses, sur les genoux ou en tailleur ; la rigidité des corps montre qu’elles étaient en vie quand la fosse a été comblée, leurs muscles fonctionnaient encore pour garder cette position-là. » Le spécialiste explique aussi que, contrairement à sa réputation de période noire et sauvage, le Moyen Âge voit se structurer la justice que l’on connaît aujourd’hui et que ces trois corps en sont sans doute les témoins. « Depuis l’Antiquité tardive, il existe des codes, des lois. On ne peut pas appliquer la justice soit même. C’est le code de l’honneur qui fait foi à l’époque : pas la peine de vivre si on n’a plus d’honneur. Au moment où vivent encore ces femmes, se chevauchent des coutumes locales, car chaque royaume, ville, région, duché, comté et seigneurie a sa coutume. On punit les mêmes crimes mais pas de la même façon. À partir du Moyen Âge central, la justice change parce qu’on redécouvre le droit romain grâce aux universités italiennes. C’est une nouvelle façon de faire justice collectivement et de penser la peine. On passe d’une procédure accusatoire se terminant sur un compromis (même en cas d’homicide) à une procédure inquisitoire, où le juge se saisit d’une affaire. Pour Orléans, cité royale, le maillage juridictionnel est toujours compliqué à comprendre : le seigneur, le roi, le juge peuvent condamner à mort. La peine devient un enjeu de bon gouvernement : le but est de créer la paix sociale », souligne l’historien. Le fait que le lieu de la découverte, possiblement à proximité d’un gibet ou de fourches patibulaires, se situe en bordure du territoire de la ville tendrait à prouver cette hypothèse.
« Il y a fort à penser que les trois suppliciées, comme on les appelle, ont été accusées d’un crime horrible, irrémissible, qui entache la société : on fait participer un public, la société entière, pour adhérer au châtiment. La peine de mort est un moyen de communication pour les gouvernants, pour montrer qu’on vit dans un espace pacifié », souligne l’historien. Encore la preuve que ce sont bien les découvertes fortuites qui forment la grande histoire.
Référence : AJU018u0