Attentats de janvier 2015 : L’intarissable Polat dénonce la « dinguerie » de Coulibaly

Publié le 26/10/2020 - mis à jour le 27/10/2020 à 13H18

Ce lundi 26 octobre a débuté pour deux jours l’examen des faits reprochés à  Ali Riza Polat dans le procès des attentats de janvier 2015. Né en 1985 à Istambul, il est le seul des accusés à être poursuivi pour complicité. Journalistes et parties civiles sont venues en nombre pour l’entendre. 

L’un des deux boxes de la salle 2-02 du Tribunal de Paris (Photo : O.Dufour)

Les moments forts dans les procès sont rarement là où on les imagine. Vendredi, l’audition de Peter Chérif en duplex de sa maison d’arrêt de Bois-d’Arcy était très attendue. Et pour cause : on le soupçonne d’être l’instigateur de l’attentat de Charlie Hebdo.  Prévue à 10h30, elle eut finalement lieu à 18 heures, le temps que la justice parvienne à convaincre l’intéressé d’accepter de s’exprimer. Las, l’homme est apparu à l’écran, il a fait une déclaration sur la grandeur de dieu, puis il s’est plongé dans la lecture d’un livre – le Coran probablement – sans plus faire attention au procès ni daigner répondre aux questions.

On ne peut rien contre un homme qui se tait.

Mais on ne peut guère plus contre celui qui souffre de logorrhée verbale.

Lundi matin a débuté un autre moment très attendu de ce procès.  La cour d’assises a commencé en effet à se pencher sur l’accusé le plus important, le seul  dans le box à être poursuivi pour complicité. Ali Riza Polat a 35 ans, mais il en fait plus. Pas très grand, corpulent, il porte une chemise blanche aux manches retroussées et arbore sur son volumineux crâne rasé un masque dont il n’attache jamais derrière la tête qu’un seul lien, de sorte que le second tombe le long de son visage. Sans doute y voit-il la possibilité de respirer par en-dessous et surtout de s’exprimer plus facilement. A l’inverse de Cherif en effet, Polat est intarissable. Il parle sans discontinuer. Quand on l’interroge, quand on ne l’interroge pas, quand on le coupe, quand on parle en même temps que lui et même quand on lui intime l’ordre de se taire. C’est un flot ininterrompu de paroles, les chutes du Niagara. Avec un leitmotiv répété sur tous les tons et le plus souvent dans un crescendo qui s’achève en hurlement : « Je veux pas aller en prison pour ça ! ». On se doutait que son audition prendrait une tournure de foire d’empoigne  tant depuis deux mois il ne cessait depuis son box d’intervenir de manière intempestive. Le parquet a même ouvert une procédure à son endroit quand il a menacé une policière en plein témoignage . Il faut reconnaître qu’il s’est surpassé. 

Cette fois, c’est son moment à lui, celui qu’il attend depuis qu’il a été incarcéré en 2015. Il a deux jours pour sauver sa peau. Alors Polat submerge la salle d’un flot ininterrompu de paroles.

Du C4 et des kalachnikovs

Il déverse 5 ans et demi de détention, d’examen attentif de son dossier, de rancoeurs à l’égard d’autres voyous qui l’ont dénoncé, qu’il a balancés, de policiers qui ont mal reproduit ses propos – dit-il – de cette justice  qui le décrit comme le complice de tous ceux qui en janvier 2015 ont déchainé les forces de l’enfer : les attentats des frères Kouachi et ceux de Coulibaly. Le second, il le connait, c’était un pote, mais il dénie tout lien avec cette « dinguerie » qu’il a commise. Les Frères Kouachi en revanche, il ne les connait pas. « Aucune expertise génétique ne vous relie aux objets sur les lieux de l’attentat » constate le président Regis de Jorna qui peine à interroger l’accusé tant celui-ci parle, hurle et tempête. « Néanmoins on a trouvé un papier chez Karasular avec une liste d’armes, précise immédiatement le magistrat. Après avoir nié en être l’auteur, Polat reconnait, mais avance une autre explication  : c’était pour attaquer le fourgon blindé de sa banque à Grigny en décembre 2014. Du C4 et des kalachnikovs. Comme il le répète depuis le départ, « je ne me suis jamais levé un matin pour tuer quelqu’un, vous voulez un coupable mais ça ne peut pas être moi ». Le président lui fait observer la contradiction qu’il y a entre son discours et le fait d’acheter des armes. Et voici que les deux hommes s’affrontent sur le point de savoir si les attaques de fourgons font ou non des morts. On dirait une querelle d’experts, puis on se souvient que le voyou est en train de faire la leçon au magistrat.  Polat assure que les kalachnikovs n’ont vocation qu’à intimider. Le président de Jorna rétorque qu’il s’ait bien en tant que président d’assises que les attaques de fourgons parfois font des morts. Puis il bloque Polat au moment où celui-ci il est sur le point d’expliquer en détail comment on organise ce type d’opérations, combien de personnes sont nécessaires et quel est le rôle de chacune.

Polat n’avoue qu’une passion :  l’argent

Car c’est tout le problème avec cet accusé, il parle, crie, hurle, mais jamais il ne répond aux questions. Comme si tous ces mots retenus depuis 5 ans se déversaient d’un coup, sans qu’il soit possible d’y mettre de l’ordre. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie. Comme au début du procès, il raconte surtout que sa passion à lui, c’est l’argent. Et l’on finit par comprendre de cette logorrhée inextinguible que s’il en veut tant à Coulibaly, c’est que sa « dinguerie » l’a dérangé dans son business. Il venait d’arrêter la drogue, il passait à un autre genre d’affaires illicites – sans que l’on comprenne très bien quoi -, les attentats l’ont brisé dans son élan.  Il a aussi eu très peur.  Le soir du 9 janvier,  tous ses copains de la Cité sont venus lui dire au revoir « on sait que tu n’as rien fait, mais  la France c’est fini pour toi ».

Le récit est à double tranchant : est-ce simplement parce qu’il connaissait Coulibaly que ses relations en déduisent qu’il va finir en fuite ou en prison, ou parce que son implication dans la préparation des attentats lui donnait de bonnes raisons d’avoir peur ? Là est toute la question que va devoir trancher la cour sur son niveau de responsabilité.  Toujours est-il que ce même soir de la prise d’otage à l’issue de laquelle Coulibaly sera tué,  Polat  file  en Belgique réclamer à Karasular l’argent de Coulibaly. Il obtient seulement 2 400 euros sur la vente d’une Austin Mini. Entre temps, il apprend la mort de son pote. Alors il garde l’argent et part au Liban voir une femme qu’il veut épouser, puis fait une incursion à Damas.

*Pourquoi est-il parti le soir de la prise d’otage en Belgique ? Pas de réponse.

*Qu’est-il allé faire à Damas, puis en Thaïlande ? Pas de réponse.

*Pourquoi s’est-il converti en 2014  ? Pas de réponse. Mais il tient à préciser  « même converti, je fais des magouilles, et je continue avec les meufs, je ne veux pas me marier ». Il nous faut comprendre qu’il n’est donc pas radicalisé.

S’il fait parfois sourire, c’est que sa décontraction à assumer ses activités illégales ne cesse de sidérer l’assistance. Non seulement il revendiquera vie de bandit, mais visiblement, l’étrange « professionnalisme » qu’il a développé en la matière constitue une sorte de fierté. Au point que le président est forcé de l’interrompre quand il part dans des explications sur la provenance, la qualité et le prix au kilo de l’héroïne ou de la cocaïne. « Vous voulez que je réfléchisse comme quelqu’un qui se lève le matin et va au bureau, j’ai jamais fait ça, moi je ne fais que des magouilles », explique-t-il avec assurance à la Cour. 

MacGyver ou Pieds-nicklés ?

Il y a tout de même au milieu du récit brouillon et furieux  de ses sordides combines, une stratégie de défense qui se dessine assez clairement. La drogue, les voitures, les escroqueries : oui. Les ventes d’armes, le proxénétisme et le meurtre non. C’est sa ligne jaune à lui. Avec une certains finesse, il souligne, pour expliquer son comportement suite aux attentats  :  à en croire les policiers, j’aurais été avant le 9 janvier un MacGyver, un James Bond capable de trouver des armes, organiser un go fast et autres exploits, puis j’aurais attendu jusqu’au 9 janvier devant ma télé et soudain je me serais comporté comme un pied-nickelé. Son explication à lui c’est qu’il ignorait que Coulibaly était radicalisé ; la preuve, son « pote » serrait la main de sa mère alors que non seulement c’était une femme mais qu’en plus elle détestait l’islam qu’elle traitait de religion d’arabes (elle est kurde). En d’autres termes, là où les policiers voient des signes de complicité, il tente d’expliquer que ce sont surtout des manifestations de panique « ce qu’il a fait c’est au-dessus de ce que je suis capable de faire, le cerveau, il disjoncte ». Et Polat répète inlassablement  « je ne veux pas aller en prison pour ça ». A la fin, il parle par dessus la voix du président, qui lui-même parle plus fort pour se faire entendre ; les deux hommes composent un duo cacophonique dont on se prend à penser qu’au fond, il est raccord avec la folie des faits que le cour examine.

Après une suspension de 10 minutes, pour « baisser le volume », le docteur Roland Coutanceau apparait en visioconférence. C’est lui qui a procédé à l’expertise psychiatrique du prévenu. Polat ne souffre d’aucune pathologie. Il bénéficie d’un niveau intellectuel moyen fort. C’est une personnalité autonome, indépendante, peu anxieuse dotée  d’un caractère facile, bon vivant. Son humeur est stable, maitrisée  même si Polat peut faire preuve de réactivité si on ne le respecte pas. L’accusé assume ses transgressions sociopathiques, note encore l’expert qui n’aperçoit pas de propension à la passion idéologique. C’est un réaliste qui a sa propre identité sociale, précise-t-il.

— « Peut-il dissimuler ? interroge le parquet.

— Comme tout le monde », mais le psychiatre n’a cependant observé aucun élément accréditant cette hypothèse. 

En résumé, Roland Coutanceau décrit un homme intelligent, équilibré et « cash ». Et ce portrait au fond colle assez bien au visage que l’accusé a présenté à la Cour  lors de cette matinée agitée.

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