Audiences filmées : sortez le pop-corn, ce soir il y a Justice-réalité !

Publié le 10/05/2021 - mis à jour le 10/05/2021 à 14H11

Le projet de loi Confiance dans la justice, en cours d’examen au Parlement, prévoit dans son article premier d’autoriser, sous certaines conditions,  la télévision à filmer et diffuser les procès. Nombre d’acteurs judiciaires redoutent l’émergence d’une justice spectacle. C’est le cas de notre chroniqueuse Me Julia Courvoisier. 

Photo : ©AdobeStock/ Aliaksei

 

Selon les derniers sondages, un français sur deux n’a pas « confiance » dans la justice.

Alors, sur le fondement de ce sentiment et à un an de l’élection présidentielle, le gouvernement a décidé d’y remédier et de faire adopter une loi intitulée « confiance dans l’institution judiciaire ». Si les français n’ont plus confiance, faisons une loi « confiance ». Simple, basique, facile.

Et si on jugeait tout simplement plus vite et mieux ?

Le constat est le suivant : les français ne savent pas comment fonctionne la justice et n’ont donc pas confiance en elle. Des notions comme la présomption d’innocence ou les libertés fondamentales sont aujourd’hui vues comme des entraves à la justice, alors même qu’elles garantissent notre état de droit.

L’on pourrait croire que le remède à cette défiance serait de juger plus vite et mieux les français. Par exemple, en équipant toutes les salles d’audiences d’un écran pour visionner les vidéos saisies lors des enquêtes. Ou encore en refusant les dépôts de dossier imposés aux avocats civilistes par certains magistrats débordés qui ne veulent plus les entendre plaider. Ou en interdisant que des audiences correctionnelles ne s’éternisent jusqu’au milieu de la nuit.

Mais les débats quotidiens sur le laxisme de la justice, sur les juges rouges, sur tel ou tel fait divers atroce relancent inlassablement celui sur la défiance. Il n’est plus question de moyens financiers, mais de sévérité. Chacun venant donner son petit avis personnel, sans avoir eu accès au dossier pénal, ni même avoir assisté à une audience, une audition, ou avoir lu la décision rendue. Les experts en tout genre se suivent sur les plateaux de télévision, les politiques racolent des électeurs toujours dans le même objectif : changer cette justice qui ne cesse de remettre des voyous en liberté.

On nous promet une justice sévère, on nous promet l’éradication de la délinquance. On nous promet ce qu’aucun pays démocratique n’a jamais réussi et ne parviendra jamais à obtenir : un taux zéro de délinquance.

Le fait que la justice « soit rendue au nom du peuple français », nouvel argument qui se répand dans les médias comme une traînée de poudre, devrait donc conférer à chacun le droit de donner son avis sur n’importe quelle affaire judiciaire.

« J’espère qu’il se fera violer »

Scandale après la libération d’un condamné qui n’aurait jamais dû être remis en liberté.

Scandale après l’acquittement d’un voyou qui était forcément en détention provisoire pour quelque chose.

Scandale après la décision d’irresponsabilité pénale du meurtrier de Sarah Halimi.

Nous avons atteint des sommets lors de la condamnation de Jonathann Daval. Les français réclamaient la perpétuité, voire le rétablissement de la peine de mort (je ne parle même pas de l’éternel « j’espère qu’il se fera violer ») mais il a pris 25 ans de prison. Pas assez pour beaucoup, alors même que le Ministère public et la famille de la victime étaient satisfaits de ce verdict. Tout le monde y est allé de son commentaire sur cette peine laxiste, déniant à l’ensemble des parties en cause le droit d’être satisfaites de LEUR propre procès. C’est un comble !

Je crains déjà les commentaires sur le verdict à l’encontre de Nordhal Lelandais dans les jours prochains.

Le commentaire public perpétuel.

Selon le Garde des Sceaux, si des français pensent cela c’est qu’ils ne connaissent pas la justice. Alors il a décidé de filmer les audiences. Pour les diffuser à la télévision. Sans doute pense-t-il sincèrement que les déferlements de commentaires aussi stupides qu’inutiles cesseront si les justiciables peuvent assister en direct live au procès de Pierre, Paul ou Jacques.

Sans doute pense-t-il aussi que la haine qui monte dans notre société ne touchera pas ces « filmographies ». Comme si ceux qui injurient les journalistes, les hommes politiques, les policiers, les avocats mais aussi leurs voisins et tous ceux qui ne pensent pas comme eux, cesseront de le faire en regardant le film du tribunal correctionnel de Paris diffusé à 20h50 sur TF1. Et qu’ils comprendront, et surtout accepteront, subitement, la Justice.

La télévision comme moyen d’éducation.

En direct depuis votre canapé

Puisque vous ne comprenez pas la justice, celle-ci s’installera donc dans votre salon ! Adieu Ligue des Champions, Secrets d’Histoire ou Top chef : vous allez assister à la condamnation d’un délinquant en direct depuis votre canapé. Sortez les chips, invitez vos amis et c’est parti : plus besoin de vous déplacer dans les palais de justice (pourtant accessibles à tous gratuitement) puisque les procès vous seront livrés sur un plateau, sans supplément de redevance télé.

« Faites entrer l’accusé » ? Totalement has been. Les français veulent voir en vrai comment ça se passe.

Les chroniqueurs judiciaires qui rédigent des compte-rendus d’audiences et proposent des live-tweet ? Has been aussi.

Les articles de presse dans les journaux ? HAS BEEN on vous dit !

 

Illustration de ©Me François Martineau, avocat au barreau de Paris

 

Notre Garde des Sceaux doit sûrement penser que les français vont débattre de la présomption d’innocence après avoir vu Maître Robenoire plaider pour son client prévenu de vol en réunion, en buvant un verre de rosé. Qu’ils vont comprendre les questions posées par la nullité de la garde à vue pour défaut d’avis à Parquet en dévorant une rondelle de saucisson. Qu’ils vont s’interroger, lors de la pause publicité à 21 heures 45, sur la nécessité de la personnalisation de la peine pénale, ou de l’aménagement ab initio de la condamnation du coupable. J’imagine déjà les débats enflammés dans les salons français après l’acquittement au bénéfice du doute de cet accusé de viol, malgré les déclarations de la partie civile.

Quel doux rêve en effet.

Mais si les français voulaient s’interroger sur ces questions, ils iraient dans les salles d’audiences accessibles à tous, depuis des décennies, dans tous les palais de justice de France, sans que cela ne coûte le moindre centime au budget de la justice. Certains le font d’ailleurs régulièrement en se glissant dans les rangs du public et en prenant le temps d’écouter et de regarder ce qu’il s’y passe. En observant les avocats, les mis en cause, les victimes et les magistrats.

Force est de constater que ce n’est pas cela qui intéresse une grande majorité de français.

« Oh, la juge a les cheveux sales et puis elle est grosse, c’est abusé ! »;

« Non mais la victime, quand même, elle a une gueule de pute »;

« L’avocate du mec n’a pas intérêt à ce que son client aille en prison, elle va perdre de l’argent cette bourgeoise ! »;

« Suceuse de voyous »;

« L’avocate qui défend un coupable est complice et doit aussi aller en taule »;

« Tu feras moins la maline quand ton client te violera aussi, salope d’avocate »;

« Vous êtes plus grosse à la télé qu’en vrai, faudrait vous mettre au régime Maître ».

Ces commentaires sont véridiques, je les lis tous les jours sur les réseaux sociaux. J’en ai moi-même reçus certains lorsque j’ai eu l’occasion de m’exprimer dans les médias.

Rares sont les questions concernant l’application du droit ou le déroulement d’une audience.

Rares sont ceux qui s’interrogent sur le pourquoi d’une condamnation et sur le comment du passage à l’acte.

Rares sont ceux qui veulent la justice. Trop nombreux sont ceux qui aujourd’hui plébiscitent la vengeance.

Les audiences filmées et diffusées à la télévision : j’ai donc très hâte. Il ne manquera plus qu’un code promo #JusticeRéalité  pour que les futurs influenceurs des tribunaux vendent vidéos et tee shirts à leurs abonnés et la Justice fera autant recette que les Vacances des Anges. Team Parquet ou Team Avocats ? A votre avis, la victime ment-elle ? Nous y sommes déjà presque…

Il ne sera alors plus question de manque de confiance, mais de manque de respect.

 

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