Georges Picquart : portrait du lanceur d’alerte de l’affaire Dreyfus

Publié le 23/12/2019 - mis à jour le 30/12/2019 à 12H16

Alors que le film « J’accuse » de Roman Polanski bat des records de fréquentation en salle, Christian Vigouroux, président de section au Conseil d’Etat (H) et auteur de « Georges Picquart, dreyfusard, proscrit, ministre : La justice par l’exactitude » (1), le livre qui a inspiré le scénario, nous parle de ce héros méconnu de l’affaire Dreyfus.

Acta-Juridique : On vient de rééditer votre ouvrage sur la vie du Colonel Georges Picquart qui est le héros du film « J’accuse » de Roman Polanski. Qu’est ce qui vous a intéressé dans ce personnage ? 

Christian Vigouroux : Je travaille depuis 30 ans sur la déontologie des fonctionnaires et la manière dont les serviteurs de l’Etat doivent gérer les questions éthiques qui se posent à eux dans l’exercice de leurs fonctions. C’est donc un sujet auquel je suis très sensible. Dans son livre « Les abeilles et la guêpe », François Maspero mentionne un membre de sa famille dont il dit, citant Hannah Arendt à propos de Picquart (1854-1914), qu’il avait su « sortir de la banalité au moment nécessaire ». J’ai donc été rechercher ce texte de Arendt. Il se trouve dans son ouvrage « Sur l’antisémitisme ». A propos de l’Affaire Dreyfus, elle consacre un long passage élogieux au colonel Picquart, expliquant « qu’il n’était pas un héros, certainement pas un martyr.  Il était de ces citoyens qui prennent un intérêt modéré aux affaires publiques mais qui, à l’heure du danger [pas une minute avant] se dressent pour défendre leur pays avec autant de naturel qu’ils accomplissent auparavant leurs tâches quotidiennes ». Un de ces êtres ordinaires, et tranquilles,  qui soudain face à l’indignité entrent définitivement en résistance. C’est une sorte de banalité du bien qui fait écho à sa fameuse théorie de la banalité du mal. Quand je m’y suis intéressé en 2006, le colonel Picquart était l’un des grands oubliés de l’affaire Dreyfus, au point qu’un colloque consacré à l’Affaire, cette année là, évoquait justement une trentaine de dreyfusards historiques (Bernard Lazare, Mathieu Dreyfus, Labori (1), Leblois, Scheurer-Kestner, Joseph Reinach…) mais pas lui. J’ai eu envie de me pencher sur son histoire à redécouvrir .

Actu-Juridique : Comment expliquez-vous l’oubli dont il a été victime ? 

Christian Vigouroux : C’est d’autant plus singulier que Georges Picquart est vraiment un personnage majeur. Au moment de l’affaire Dreyfus, pas moins de six livres ont été écrits sur lui pour soutenir son combat . Il concentrait la haine de l’extrême droite autant que l’admiration de personnalités comme Clémenceau ou Zola. Proust avait écrit son portrait, Anatole France le portait aux nues. C’était un haut fonctionnaire plutôt discret. Très cultivé, il lisait Cervantès en espagnol, Goethe en allemand, Dante en italien, il était l’ami de Gustave Malher qu’il a fait connaître en France. Mais il avait aussi des zones d’ombre et notamment comme beaucoup à l’époque, il versait dans un certain antisémitisme. D’ailleurs la condamnation de Dreyfus au terme d’un procès auquel il assistait en tant que représentant du ministre des armées bien qu’il se déroulât à huis clos, n’avait pas ému particulièrement ce militaire ambitieux programmé pour les plus hautes fonctions. Devenu chef des services secrets de l’armée, il découvre que le traître est le commandant Ferdinand Esterhazy. Il exècre l’injustice et plus encore l’inexactitude. Mais il va hésiter durant trois mois à transmettre le document à sa hiérarchie parce qu’il sait que cela va déclencher un séisme et que sa carrière sera sans doute terminée. Il ne se trompait pas. Dès qu’il affirme, preuve à l’appui, l’innocence de Dreyfus, il est emprisonné sans jugement, chassé de l’armée, insulté et proscrit.  Contrairement à la plupart des dreyfusards parmi les politiques, les journalistes et les écrivains, qui ont amplement expliqué les raisons pour lesquelles ils défendaient Dreyfus, lui s’est très peu exprimé car c’était un militaire et donc un homme porté à la réserve. Cela aussi a contribué à l’effacer de l’histoire alors même que c’est  l’un des premiers agents publics à avoir résisté à l’intérieur du système, sans jamais plus revenir en arrière une fois sa conviction faite.

Actu-Juridique : Qu’avez vous pensé de la manière dont il est incarné dans le film J’accuse ? 

Christian Vigouroux : Je partage l’avis favorable des deux critiques Jean Dominique Nuttens et Alain Masson dans Positif de novembre dernier. Le scénariste de Polanski, Robert Harris m’avait contacté après avoir lu mon livre de 2008 pour me dire qu’il voulait en tirer un scénario. Il a romancé l’histoire et cela a donné naissance au film. Celui-ci est forcément moins nuancé que la réalité, c’est normal. Je trouve également que le titre n’est pas forcément bien choisi car il renvoie à Emile Zola qui n’est pas le sujet du film. Cela étant, j’ai apprécié l’oeuvre car elle montre bien ce qu’Anatole France décrit à l’époque quand il émet l’idée de « crime de bureau » pour signifier que l’on ne tue pas ou plus seulement avec un fusil ou une épée mais aussi avec un tampon administratif. Tout sera fait en effet pendant la captivité de Dreyfus pour qu’il «  périsse » sur l’île du Diable, jusqu’à le faire dormir avec des fers aux pieds ou encore entourer  sa fenêtre d’une palissade pour qu’il ne voit plus pas la mer. D’ailleurs je pense que le premier dreyfusard c’est Dreyfus lui-même, sa capacité de résistance s’est avérée hors normes et suscite l’admiration.

Actu-Juridique : Le film montre une rencontre assez glaciale, au cours de laquelle Dreyfus, loin de remercier Picquart, semble presque lui reprocher d’avoir fait carrière grâce à lui. Pourquoi une telle réaction ?

Christian Vigouroux : La fin du film est réussie car elle échappe en effet à la conclusion hollywoodienne que l’on pouvait craindre. Et elle est conforme à la réalité tragique de l’Affaire. Picquart a été emprisonné un an, puis envoyé en Tunisie en zone dangereuse. Lorsque toute la lumière a été faite sur l’affaire, deux lois ont été prises en 1906 (après l’arrêt de la Cour de cassation innocentant définitivement Dreyfus), l’une pour réhabiliter Picquart, l’autre Dreyfus. Picquart est passé de lieutenant-colonel à général, ce qui en fait le un des seuls généraux français de l’histoire à ne pas  être passé par le grade de colonel. Sa carrière a donc été entièrement reconstituée, tandis que celle de Dreyfus au contraire n’a été rétablie que partiellement. Lorsque Clémenceau est arrivé au pouvoir, il a décidé de prendre Picquart comme ministre des armées. C’était un choix d’autant plus courageux qu’il devenait le patron de ceux mêmes qui l’avaient persécuté et que l’extrême-droite avait mené une campagne ignoble contre lui, l’accusant notamment d’homosexualité, ce qui, à l’époque, étouffait  une carrière militaire. Le film se termine sur Dreyfus venant voir Picquart ministre pour lui demander de corriger cette insuffisante reconstitution de carrière opérée par le gouvernement précédent. Picquart lui refuse. D’où cette distance entre les deux hommes. Il faut dire aussi que l’entourage de Dreyfus n’appréciait pas tellement Picquart. Mais entre celui-ci et Alfred Dreyfus, les relations, non d’amitié mais de respect mutuel, ont perduré malgré les années comme cela apparaît avec la présence des deux frères Dreyfus aux deux cérémonies, à Amiens puis à Paris, lors du décès de Picquart en 1914 et avec les Mémoires d’Alfred Dreyfus parues en 1936.

Actu-Juridique : Que pensez-vous des attaques contre Polanski qui entourent la diffusion du film ?

Christian Vigouroux : Je ne commente pas une affaire que je ne connais pas. Plus généralement, j’ai eu l’honneur de travailler avec Elisabeth Guigou à l’époque garde des sceaux sur la loi du 17 juin 1998 « sur la prévention et la répression des infractions sexuelles » et sur la grande loi présomption d’innocence du 15 juin 2000. Je m’en tiens sur tous les sujets à la légitimité des décisions de justice.

Propos recueillis par Olivia Dufour

(1) Publié chez Dalloz en 2008, et réédité chez le même éditeur en octobre 2019 sous le titre « Georges Picquart la biographie ; un héros méconnu de l’affaire Dreyfus »

(2) Me Fernand Labori, bâtonnier de Paris, avocat du Capitaine Dreyfus et d’Emile Zola,  fut le premier rédacteur en chef de La Gazette du Palais.

 

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