La Cellule, une bande dessinée pour mieux comprendre le procès du 13 novembre

Publié le 03/06/2022 - mis à jour le 03/06/2022 à 11H15

Plusieurs mois avant les attentats du 13 novembre, le djihadiste Abdelhamid Abaaoud, chef opérationnel des tueries dans lesquels sont mortes 130 personnes, avait été identifié par les services de renseignement. Pendant des semaines, les services de renseignement français et européens ont suivi sa trace, en vain. Le journaliste, Soren Seelow, et le chercheur, Kevin Jackson, ont travaillé ensemble pour reconstituer de manière extrêmement fidèle le parcours de cette cellule terroriste et la course contre la montre menée par les enquêteurs. De leurs recherches, ils ont tiré le scénario d’une bande dessinée documentaire, La Cellule, dessinée par Nicolas Otero et parue aux Éditions des Arènes (Les Arènes BD). Un document exceptionnel qui s’est déjà vendu à 50 000 exemplaires et s’est vu décerner le prix France info de la BD d’actualité et de reportage.

Les Arènes BD

Actu-Juridique : Comment est née cette idée de bande dessinée ?

Soren Seelow : Depuis plusieurs années, je faisais des enquêtes et suivais les faits divers pour Le Monde. En 2015, j’ai travaillé sur Charlie Hebdo, les départs en Syrie, et, évidemment, le 13 novembre. J’ai commencé à me spécialiser sur le terrorisme. En 2018, l’instruction du 13 novembre était en cours depuis trois ans mais loin d’être finie. J’avais écrit beaucoup d’articles. C’était une matière qui me passionnait. Je me rendais compte que l’histoire des attentats, l’enquête qui les avait précédés, étaient méconnues. Seul restait l’impact émotionnel. Les protagonistes étaient inconnus, à l’exception peut-être de Salah Abdeslam et Abdelhamid Abaaoud, sans que leur rôle précis soit toutefois bien connu. Cela me semblait sain que les Français se réapproprient cette page traumatique de leur histoire collective. À titre personnel, travailler de façon rationnelle sur le sujet m’a fait du bien. Activer mon cerveau sur ces événements m’a permis de reprendre le contrôle sur mes émotions. La BD m’est apparue comme le meilleur moyen de rendre cette histoire accessible, y compris à des gens qui ne s’intéressent pas naturellement au terrorisme. L’idée était de faire un manuel pour suivre le procès quand il aurait lieu. C’est ce qui s’est passé : au début du procès, des avocats sont venus me dire que la BD leur avait servi de guide pour mieux comprendre les faits.

Kévin Jackson : Je suis chercheur spécialisé en terrorisme, sujet qui me passionne depuis les années Ben Laden et Al-Qaïda. Après des études de sciences politiques, j’ai rejoint le centre d’analyse du terrorisme (CAT) au plus haut de la vague terroriste, après les attentats de Bruxelles de mars 2016. Soren Seelow m’a demandé de travailler avec lui car c’était la première fois que l’histoire de cette cellule terroriste franco-belge allait être racontée. Il voulait que ce livre soit très documentaire, le plus précis possible sur les faits et la chronologie.

Actu-Juridique : Quel a été votre travail pour être aussi précis ?

Soren Seelow : Pendant six mois, le soir et le week-end, j’ai écrit la trame du scénario. Kevin Jackson regardait ce que j’écrivais et me faisait des retours. C’était très collaboratif. J’ai fait un scénario précis, case à case, dialogue par dialogue. Sous chaque case, je mettais plusieurs images pour le dessinateur, qui ne connaissait pas l’histoire et allait devoir travailler d’après photo. À l’arrivée, ce scénario faisait 800 pages ! Nous avons dû l’ajuster au fur et à mesure que l’enquête avançait. Nous amendions au fur et à mesure ce que le dessinateur n’avait pas encore dessiné. Maintenant, il existe une ordonnance de mise en accusation qui résume tout ce qui s’est passé, mais elle est sortie une fois la bande dessinée terminée. À l’époque, nous n’avions pas tout cela. Nous avons donc utilisé plusieurs dossiers d’instruction, l’essentiel étant celui du 13 novembre qui fait un million de pages, répartis en 52 tomes. C’est un des plus gros dossiers de la justice française. Heureusement, je le lisais mis à jour au fil de l’évolution de l’enquête. J’avais une image précise de la manière dont les événements s’étaient enchaînés et des déclencheurs de l’enquête. L’essentiel du travail était de sélectionner la matière dans ces milliers de pages.

Kévin Jackson : Nous connaissions tous les deux très bien le sujet. Le défi c’était donc en effet de structurer cette matière, de savoir ce qu’on gardait et ce qu’on mettait de côté. Je suis intervenu sur le côté technique, notamment sur la partie syrienne. Je vérifiais que tout soit carré et factuel, dans les vêtements, les décors, les attitudes. Le but était de rendre la BD la plus réaliste possible, qu’un lecteur avisé ne puisse rien y trouver de décalé.

Actu-Juridique : Le récit commence par l’audition de Bilal Chatra, un personnage très peu connu. Pourquoi ce choix ?

Soren Seelow :J’ai tout de suite su que je voulais entrer dans cette histoire avec Bilal Chatra. Un terroriste obscur, peu connu du grand public, mais qui a joué un rôle déterminant. Il ouvre la BD et la termine. Il a été l’éclaireur, le poisson pilote qui a aidé Abaaoud et tous ces terroristes en Europe. Beaucoup d’interrogations seront résolues grâce à son arrestation. C’est notamment à ce moment-là que les enquêteurs se refont le film et comprennent comment Abdelhamid Abaaoud est entré en Europe. Il m’intéressait beaucoup aussi car c’est un personnage un peu hésitant, tout jeune. Il a une ambiguïté un peu romanesque. Il veut migrer en Europe et il fait une mauvaise rencontre avec Abaaoud, qui le retrouve et le convainc de rejoindre la Syrie. Quand il se trouve dans un appartement avec Abaaoud et un autre terroriste avant l’attentat du Thalys, il prend la fuite. Il n’est pas toujours totalement convaincu de vouloir mourir pour la cause.

Actu-Juridique : Quels sont les autres protagonistes ?

Soren Seelow : Nous écrivions le scénario de cette BD alors que les protagonistes n’avaient pas été jugés. Un des enjeux était de veiller à la présomption d’innocence. Nous devions faire attention à ne pas aller trop loin concernant l’implication des uns et des autres. Pour cette raison, plusieurs d’entre eux ne sont pas représentés dans la BD. Certains parce qu’ils sont des acteurs secondaires qui ont donné un coup de main aux terroristes sans être vraiment conscients de ce qu’ils faisaient. Nous n’avions pas envie d’afficher le visage et le nom de ces seconds couteaux. D’autres, parce qu’un doute existait. Nous avons gardé ce qui n’est pas questionnable. Nous nous sommes focalisés sur les acteurs majeurs, dont l’implication ne fait aucun doute, et sur lesquels on avait beaucoup d’informations. Il y avait déjà de quoi faire.

Kévin Jackson : Nous nous sommes parfois empêchés d’écrire. Par exemple, au sujet de Mohamed Bakkali, logisticien présumé des attentats, condamné au procès du Thalys pour être allé chercher Abaaoud en voiture en Hongrie et l’avoir ramené à Bruxelles. Nous étions tous les deux allés le voir à son procès à Bruxelles. C’était un des accusés les plus brillants. Il a une très bonne connaissance du dossier, il argumente très bien. En prison, il a passé une licence de sociologie… À Bruxelles, il se défendait tellement bien que si je n’avais pas aussi bien connu le sujet, je me serais demandé ce qu’il faisait dans le box. Il n’avait cessé de dire que ce n’était pas lui qui avait ramené Abaaoud. Il disait qu’il savait qu’il serait condamné pour le 13 novembre mais qu’il ne voulait pas être condamné pour quelque chose qu’il n’avait pas fait. Il a été condamné à 25 ans de prison et il a fait appel. Nous avons décidé de ne pas le dessiner. J’attendais, comme beaucoup, son audition au procès du 13 novembre, mais il a refusé de s’exprimer, estimant que, quand il l’avait fait à Bruxelles, il n’avait pas réussi à se faire entendre.

Actu-Juridique : Comment avez-vous écrit les dialogues ?

Soren Seelow : Beaucoup de dialogues proviennent des interrogatoires, d’écoutes téléphoniques ou de communications internet. Nous avons néanmoins dû en inventer certains, surtout sur la partie syrienne. Nous avions des informations, nous savions que des réunions avaient eu lieu, que le projet du 13 novembre avait été évoqué, mais nous n’avions pas de moyen de savoir exactement ce qui s’était dit. Il a fallu créer quelque chose de façon réaliste. Une contrainte forte était que les dialogues que nous imaginions ne devaient surtout accabler personne, ou en tout cas pas davantage que ce qu’ils avaient dit. Les éléments les plus accablants de la BD sont ceux qui étaient documentés lors de l’instruction. Les dialogues que nous nous sommes permis d’imaginer ont pour seul but de faire du liant ou de comprendre le contexte.

Kévin Jackson : Sur la partie belge, les écoutes nous facilitaient la tâche, il n’était pas nécessaire de faire appel à notre imagination. La famille de Foued Mohamed-Aggad, un des tueurs du Bataclan, était très branchée par les renseignements. On la suivait jusqu’au jour où il a annoncé qu’il allait partir en mission… On avait beaucoup moins d’éléments sur la partie syrienne. Même les accusés dans le box, qui étaient en Syrie, ont donné très peu d’éléments sur la genèse du projet. Nous avons dû faire appel à d’autres dossiers, croiser les sources pour restituer au maximum la pensée stratégique mise en place, non pas par les exécutants mais par les émirs. Nous avons utilisé des documents de propagande et de documentation interne pour créer des dialogues et expliquer au lecteur pourquoi la France a été une cible privilégiée en 2014 et 2015.

Actu-Juridique : Qu’en est-il du personnage de Charles, l’enquêteur de la DGSI ?

Soren Seelow : C’est le seul personnage inventé du livre. Nous n’avons pas voulu en faire un personnage de fiction. Il est à l’os, lyophilisé. Nous voulions juste qu’il incarne le travail de renseignement. Il incarne à lui seul les services de la DGSE et de la DGSI. Au début, on pensait mettre en scène un enquêteur de la DGSE, mais ce service n’avait pas travaillé sur l’enquête elle-même. Nous avons donc privilégié un agent de la DGSI, présenté comme un coordinateur avec la DGSE. Il reçoit les notes déclassifiées avec les informations sur ce qui se passe en Syrie. C’est la partie la moins précise.

Kévin Jackson : Cette enquête est énorme, tentaculaire. On aurait pu représenter la DGSE, la DGSI, un juge d’instruction. Pour faciliter la lecture, nous les avons tous réunis en un personnage qui agrège les connaissances de ces différents services au moment des faits. La BD montre les défaillances des services de renseignement, et pointe surtout les Belges car la planification a eu lieu là-bas. Les terroristes sont arrivés en France la veille seulement des attentats. Ils avaient tellement peu de points d’ancrage en France qu’ils se sont retrouvés sans planque et ont atterri dans un buisson à Saint-Denis… Ils n’avaient pas prévu de survivre.

Actu-Juridique : Que pensez-vous du procès ?

Soren Seelow : Les deux premiers mois ont été très forts émotionnellement. Il faut imaginer ce que c’est que seize personnes par jour qui vous racontent leur journée en enfer. Seize personnes par jour, pendant cinq semaines… Au bout d’un moment, on se protège, on ne porte plus la même attention. C’était difficile humainement et pas très satisfaisant professionnellement car les choix que nous faisons en tant que journalistes n’étaient pas toujours bons. Nous avons aussi vu les accusés et découvert certains d’entre eux que nous ne connaissions pas. Il y a eu des éclairages intéressants sur certains parcours. Les témoignages des premiers policiers arrivés au Bataclan qui racontaient ce qu’ils avaient vu étaient très puissants. Certains s’étaient exprimés dans la presse, mais ce n’est pas pareil de les voir raconter à la première personne ce qu’ils avaient vécu.

Kévin Jackson : Je trouve que l’on n’y apprend rien. Mohamed Abrini, connu sous le surnom d’ « homme au chapeau » lors des attentats de Bruxelles, a avoué qu’il avait bien participé aux attentats du 13 novembre. C’est quelque chose que l’on savait déjà. Le procès n’apporte aucun éclaircissement sur le fond. Je trouve ça très anecdotique. Jamais on ne pénètre à l’intérieur de la cellule, jamais nous n’en apprenons plus sur les discussions qui ont existé. Quand on demande à Salah Abdeslam de quoi il a parlé avec les revenants de Syrie qui l’ont convoyé, il reste silencieux. On reste très en surface. Cela dit, je n’en attendais pas grand-chose. Je n’ai jamais pensé que des révélations fracassantes auraient lieu.

Actu-Juridique : Les accusés n’apportent aucune réponse ?

Soren Seelow : Non. C’est logique. S’ils parlaient, ils s’impliqueraient eux-mêmes mais aussi les prévenus dans le box. On se pose la question de savoir si, hormis le 13 novembre, un autre attentat était prévu, à Roissy ou dans le métro. Seuls Salah Abdeslam et Mohamed Abrini peuvent répondre, mais ils ne peuvent pas nommer le commando devant les autres. Cela reste des mystères non résolus. Il y a peu de chances que l’on ait ces informations un jour.

Kévin Jackson : Peut-être aura-t-on des réponses quand la question des prisonniers français dans les camps en Syrie sera réglée. La communauté des djihadistes étrangers, a fortiori francophone, c’est un petit monde qui vit dans les mêmes quartiers à Raqqa. Ils se parlent. Lors des interrogatoires, les revenants un peu coopératifs racontent aussi des choses dans lesquelles ils n’étaient pas impliqués. À défaut d’avoir des acteurs directement concernés par ce projet, il se peut que les services de renseignement obtiennent de cette manière des éclairages concernant le 13 novembre ou d’autres projets d’attentats en France.

Actu-Juridique : Plus de 5 ans après le 13 novembre, pensez-vous que la menace terroriste est toujours aussi forte ?

Soren Seelow : Il n’y a plus d’enjeu militaire vis-à-vis de la France. Avant, les terroristes défendaient un territoire bombardé par une coalition militaire dont la France était membre. Les attentats peuvent en partie être vus comme une réponse à cela. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’enjeu est local.

Kévin Jackson : Cette cellule est morte, et il n’y a plus d’État islamique en Irak et en Syrie. Les membres influents de l’État islamique étaient pour beaucoup francophones, français, belges, tunisiens. La France était logiquement leur cœur de cible. Ils ont sans doute été remplacés depuis, et d’autres projets peuvent naître. Mais cette intensité qu’on a connue entre 2014 et 2016 est derrière nous. Le focus sur la France s’est peut-être amoindri, mais il reste des Français dans la zone et l’État islamique a la mémoire longue. Je dirais qu’on est dans le creux de la vague…

La Cellule, Soren Seelow, Kévin Jackson, Nicolas Otero, Les Arènes BD, 24,90 €, 248 p.

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