Paroles de prétoire : « Moi, c’est ma vie de merde, mais lui il doit s’en sortir »

Publié le 17/08/2020

Un tandem de cambrioleurs amateurs comparait devant le tribunal correctionnel de Créteil pour un butin de 50 €. Les magistrates laisseront-elles encore une chance à ces deux prévenus borderline ?

Une salle d’audience du Palais de justice de Créteil (Photo : P. Anquetin)

Un duo de bras-cassés de la cambriole est amené dans le box des prévenus de la 12e chambre correctionnelle du tribunal de Créteil. Un grand d’à peine vingt ans, au visage grave. Son père et sa sœur sont venus le soutenir depuis les bancs du public. Un autre, la trentaine, plus trapu et agité.

Leur exploit remonte au temps du confinement.

La nuit du 24 avril 2020, les rues de Charenton-le-Pont sont désertes, deux hommes titubent sous les lampadaires.  Ils avisent un salon coiffure, forcent la porte vitrée de la devanture, se glissent dans la boutique et ouvrent le tiroir-caisse. Maigre butin : 50 euros. Ils farfouillent encore dans le salon et font une trouvaille : des gants en latex. Ils les enfilent pour ne pas laisser de traces… et puis s’enfuient.

« C’était mon idée, c’est ma bêtise »

La précaution était trop tardive. Le lendemain, la police scientifique relève les empreintes de leurs doigts sur tous les tiroirs du salon. Elles correspondent à deux noms inscrits dans les fichiers. Ces deux-là avaient déjà été condamnés. Les policiers les logent et les interpellent. Les bornages téléphoniques révèlent leur virée de Paris à Charenton la nuit du 24 avril.

Les suspects passent aux aveux, sont déférés en comparution immédiate et demandent un délai pour préparer leur défense. Le 1er juillet 2020, ils sont à nouveau présentés devant le tribunal.

Le plus âgé des deux se désole avec gouaille :

« — Cette soirée a très mal tournée à cause de divers abus… On était imbibés d’alcool. En garde à vue, le policier a bien vu que je me tenais aux meubles ! C’était mon idée, c’est ma bêtise… On est allés chercher des cigarettes, on a rencontré des filles, elles nous ont laissés. Après on a fait n’importe quoi jusqu’à quatre heures du matin.

— Je suis tout-à-fait d’accord, confirme le plus jeune. C’était vraiment pas voulu.

— Le vol par inadvertance, je ne connaissais pas ! s’amuse la présidente.

— C’est à l’insu de son plein gré !» commente la procureure.

Le plus jeune a déjà été condamné quatre fois pour vol. C’était avant 2015, à l’époque il était mineur, et depuis, plus rien. Sa mère travaille mais pas son père. Il a trois frères et une sœur. Lui a décroché un CAP de vente. Ensuite il a buté sur deux obstacles de taille. Le cannabis, il fume huit joints par jour. Et la maladie, il a été diagnostiqué bipolaire. Prend-il un traitement ? « Oui… Je regrette tout ça. Je peux pas aller en prison. Par rapport à mon père. »

L’autre prévenu traîne un casier encore plus fourni : transport et usage de stupéfiants, extorsion, braquage, outrage, apologie du terrorisme…

« Dès que j’ai un petit truc, j’ai une peine plancher ! Prison, prison, mitard… La plupart pour des condamnations mineures. Depuis 2017, je me tiens à carreau. Je fais tout pour être irréprochable. Mais j’ai des faiblesses, j’ai une vie plutôt chaotique… »

Sa mère est décédée et son père en prison pour meurtre. L’ homme a récemment perdu deux tantes et un cousin. Malgré tout ça, il a un rêve : devenir paysagiste. Il s’est inscrit à une formation, inscription validée. Il est aussi suivi par un psychologue, un psychiatre. « Je suis très stressé à l’intérieur de moi. Quand j’étais petit, on me donnait des médicaments pour suractivité. » Quand il est sorti de prison il y a six mois, il a eu, dit-il, «le vertige de la liberté. »

Douze et dix huit mois requis

« A le croire, il aurait enterré la terre entière ! se moque la procureure. A un moment donné, il faut arrêter de faire pleurer Margot dans les chaumières ! Il a eu beaucoup de sursis, on lui a tendu la main… mais il est comme ça. »

Elle demande pour lui 18 mois ferme avec mandat de dépôt et aménagement de peine. Et 12 mois dont 3 avec sursis pour le plus jeune, « pour mettre un frein au schéma de délinquance. »

L’avocate des prévenus promet que le plus jeune « a été sérieusement repris en main par sa famille. Regardez, son père est là, dans la salle. » Le père est bien au premier rang, il pleure. Son fils le regarde et il pleure aussi. L’avocate demande un travail d’intérêt général plutôt que la prison.

Et pour le plus cabossé, elle plaide : « Il a été à l’aide sociale à l’enfance de 7 à 18 ans. Ensuite, pendant toute sa jeunesse, au moment où l’on se construit, où l’on fait des rencontres, lui il côtoie des agents pénitentiaires. Il a été libéré en janvier. Des rechutes sont possibles… Laissez-lui connaître ce qu’est être libre. »

Le trentenaire reprend la parole : « Laissez-le sortir… Moi, c’est ma vie de merde, mais lui c’est un petit. Il doit s’en sortir. »

Le tribunal les entend. Le «petit» s’en tire avec une peine de 8 mois avec sursis et une obligation de travailler pendant deux ans. Le « grand » écope de 10 mois ferme avec mandat de dépôt et aménagement de peine en semi-liberté. Il quitte le box en criant : « Pays de merde ! Je vais me mettre la corde ! »

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