Procès des attentats de Trèbes-Carcassonne : « Il faut tenir le coup mon colonel ! »

Publié le 25/01/2024

À l’audience du 24 janvier, alors que la cour d’assises entend les enquêteurs et les experts sur le déroulement des faits, on a diffusé l’enregistrement de la négociation téléphonique entre le GIGN et Radouane Lakdim, juste avant que l’assaut ne soit donné. On y entend les dernières paroles d’Arnaud Beltrame. Récit. 

Procès des attentats de Trèbes-Carcassonne : « Il faut tenir le coup mon colonel ! »
Vue de la salle des grands procès où se tient actuellement celui des attentats de Trèbes et de Carcassonne (Photo : ©P. Cabaret)

La justice sait d’expérience qu’il n’est pas de quête de la vérité qui ne repose sur la plus grande méticulosité dans la collecte des faits. Au troisième jour du procès des attentats de Trèbes et Carcassonne, on a entendu l’après-midi l’enquêteur SDAT 200 (ainsi sont désignés les policiers et gendarmes qui ne veulent pas révéler leur identité) sur l’attentat de Trèbes. Il est 10 h 39 du matin ce 23 mars 2018, lorsque Radouam Lakdim arrive au Super U de cette petite commune limitrophe de Carcassonne. Il a commencé son périple sanglant en tirant sur deux hommes dans un parking, puis sur un groupe de CRS qui faisait son footing. Une de ses victimes est morte, les autres sont blessées. Le drame du Super U va se dérouler en trois actes.

Il recharge et fait feu

Premier acte : Radouane Lakdim entre dans le supermarché, arme au poing ; il marche calmement, avise sa première victime. C’est le boucher du Super U. L’homme est en train de saluer une des caissières, il tourne le dos à son agresseur. Radouane Lakdim avance en souriant à la femme,  canon pointé sur la tête de sa victime et tire. Mais l’arme s’enraye. L’enquêteur explique, en s’appuyant sur la vidéo du magasin, « il fait un pas en arrière, recharge, et refait un pas en avant et cette fois-ci il fait feu ».  À bout touchant. C’est une exécution. Il poursuit tranquillement sa progression, s’approche cette fois d’un client à une autre caisse, et lui tire une balle dans la tête. À bout touchant. On quitte les vidéos pour les témoignages « Les personnes ont été surprises par les détonations qu’elles ont pris pour des pétards ou des chutes de palette, certaines ont pris la fuite immédiatement pas d’autres, certains ont entendu Allah Akbar, des menaces de tuer et des ordres de l’auteur de se mettre à terre » relate l’enquêteur. Son exposé est précis, technique. Il décrit cliniquement l’horreur, en pointant parfois sur le vaste plan du magasin qui occupe tout l’écran au fond de la salle, la zone où se sont passés les faits qu’il détaille.

« Tiens, voilà mon otage »

Lorsque Radouane Lakdim arrive dans le kiosque d’accueil du magasin, à 10 h 42, il aperçoit Julie Grand, l’hôtesse, et lance « Tiens voilà mon otage ! ». « Cela signifie qu’une prise d’otage avait été programmée par son auteur », commente l’enquêteur. Ainsi commence le deuxième acte. Radouane Lakdim rassure la jeune femme : il ne la tuera pas. Il lui demande de composer le 17. À la personne qui décroche, Julie Grand se présente, dit où elle travaille et indique qu’elle est prise en otage. L’enregistrement laisse alors entendre une troisième voix, celle d’un homme qui précise qu’il est équipé d’une arme à feu, d’un couteau et de grenades. Le téléphone reste décroché, les forces de l’ordre à l’autre bout du fil peuvent ainsi suivre tout ce qui se passe dans la pièce. Durant  50 minutes, le terroriste ne cesse de parler, il reproche à la France d’avoir bombardé la Syrie, l’Irak et le Mali, entrecoupe ses déclarations de prières, lance « je suis trop content, depuis le temps que je voulais faire ça ». « Ce qui montre un projet longuement préparé » commente l’expert qui ajoute « Il est brutal, vindicatif, violent et ses propos menaçants ». À Julie Grand, il ne pose que trois questions sur son origine, sa famille et son âge.

« Moi je n’ai pas peur, moi j’ai envie de mourir »

À 10h55 les premiers gendarmes entrent et montent à l’étage où sont les vidéos, mais ils ne peuvent voir que le magasin, pas l’intérieur de la pièce où est retranché le terroriste avec son otage. Les voici qui redescendent. Quand Radouane les aperçoit, la situation se tend immédiatement. À plusieurs reprises il menace l’otage « je te tue, je te mets une balle dans la tête, dis-leur qu’ils ne rentrent pas » ou encore « moi je n’ai pas peur, moi j’ai envie de mourir ». L’étonnant sang-froid de Julie Grand qui lui parle, acquiesce à ce qu’il dit, obéit à ses ordres depuis qu’elle sous sa domination semble l’avoir apaisé. Mais tout bascule avec l’arrivée des forces de l’ordre. Et pour cause, c’est cela le but ultime de sa course sanglante, l’affrontement  avec la gendarmerie et la mort en martyr. Cette fois, Julie Grand a perdu le contrôle de la situation. Elle le sait. Quelqu’un d’autre l’a compris : le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. Un premier gendarme témoigne « je me suis levé et trouvé face au terroriste, il maintenait avec son bras gauche une femme aux yeux clairs qui pleurait, il avait dans sa main droite un pistolet qu’il lui appuyait sur la tempe. Radouane Lakdim hurle « vous tuez nos femmes et nos enfants en Syrie ! », j’étais dans un tunnel, quand j’ai vu Arnaud Beltrame passer devant mon arme ». Le lieutenant-colonel lance à ses troupes : « Taisez-vous, c’est moi qui négocie, cassez-vous du supermarché ! ».

« Venez si vous êtes prêt à mourir pour la France ! »

S’ensuit une longue négociation entre le gendarme et le terroriste. D’abord à couvert,  Arnaud Beltrame décide de se présenter face au terroriste, « cette dame n’a rien fait, elle n’y est pour rien » dit-il à Radouane « et les enfants et les femmes, ils ont fait quelque chose en Syrie ? Venez si vous êtes prêt à mourir pour la France ! » le défie-t-il. Face au terroriste de plus en plus agressif, Arnaud Beltrame se découvre. « Je ne voulais pas la tuer, mais le premier qui bouge, je tire ! Je suis là pour mourir en martyr, je suis un combattant de l’état islamique ».

« Personne ne bouge ! », intime Arnaud Beltrame. Puis il reprend la négociation.

« — C’est une civile, elle n’a rien fait,

—Je suis un mercenaire, je vais aller au face-à-face. Faites-moi sortir tous ces comiques.

—Je suis d’accord, je les fais sortir, mais vous me prenez en otage à la place de la dame.

—Et après vous allez faire quoi ?

—On va discuter, vous passez un message et on le fait passer au gouvernement ».

Arnaud Beltrame ôte son ceinturon, son gilet, retire le chargeur de son arme. Radouane Lakdim exige qu’il retourne le chercher. Julie Grand a de plus en plus peur.  « Attention tu trembles, attention » dit-elle à Radouane Lakdim, terrorisée à l’idée d’un tir accidentel. Arnaud Beltrame désarmé, mains en l’air poursuit sa négociation : « — Laisse la dame, j’ai votre parole de combattant,

—Tu as ma parole ».

Julie Grand sort de l’enfer à 11 h 32.

« Ta maman est dehors et elle est triste ! »

C’est le début de l’acte 3. Les deux hommes sont enfermés dans le local. Plus aucune information ne parvient aux forces de l’ordre depuis le téléphone, pourtant toujours décroché : on n’entend que la musique du magasin entrecoupée de publicités et des téléphones qui sonnent. Au bout de 20 minutes, Arnaud Beltrame ordonne aux gendarmes de sortir : « on vous entend à dix kilomètres, je n’ai pas envie de mourir ». Radouane Lakdim décide d’appeler sa mère avec le téléphone professionnel de son otage.  Elle est soulagée, un instant elle a cru que c’était son fils.

« — Pourquoi tu n’es pas rentré, tu as vu ce qui s’est passé au Super U ?

—Oui c’est moi » lance Radouane Lakdim avant de raccrocher.

Que font les deux hommes pendant tout ce temps ? On l’ignore.

À 14 h 09, Arnaud Beltrame tente de joindre sa femme, en vain.

À, 14 h 24 le GIGN arrive, puis les secours deux minutes plus tard. À la demande des parties civiles, le président accepte de diffuser l’enregistrement de la conversation entre le négociateur du GIGN et le terroriste, juste avant l’assaut. Dans un silence de cathédrale résonne cet échange glaçant.

C’est Arnaud Beltrame qui décroche.

« — Allo Redouane ?

—Non, Arnaud Beltrame.

—Est-ce qu’il est à côté de vous, est-ce qu’il souhaite nous parler ?

—Oui, il veut bien vous parler », répond Arnaud Beltrame. La voix du gendarme est claire, assurée, calme. La conversation s’amorce presque tranquillement. Le terroriste réclame la libération de Salah Abdeslam, l’un des auteurs des attentats du 13 novembre, incarcéré dans l’attente de son procès. « Ça demande du temps ce n’est pas moi qui décide », rétorque le négociateur, puis il enchaine, « elle est avec nous votre maman ».

« —Vous êtes où ? interroge Radouane Lakdim.

—À l’extérieur.

—Quand je vais mourir, elle va être avec moi ma mère ?

—Vous allez la rendre triste.

—Après la mort il n’y a plus de lien de parenté, objecte le terroriste.

—Mais elle sera toujours là sur terre… ».

La conversation est brutalement interrompue par des bruits.

« — Qu’est ce qui se passe Radouane, vous m’entendez, qu’est-ce qui se passe ?

—Arnaud vous êtes là, Radouane tu m’entends, Radouane je veux savoir ce qu’il se passe, c’est quoi tout ce bruit ?

(Bruits)

—C’est vous qui faites tout ce bruit, qu’est ce qui se passe qu’est-ce que vous faites ?

(Silence)

Durant de longues minutes, le négociateur répète inlassablement ses questions, mais plus personne ne lui répond. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’Arnaud Beltrame a tenté sa chance et bondi sur Radouane Lakdim. Le fracas était donc sans doute un bruit de lutte. Il semble qu’à ce moment, Beltrame ait crié « assaut, assaut ». Mais le négociateur n’aurait pas compris. On ne distingue désormais plus rien à l’enregistrement que des bruits de râles. Le négociateur poursuit son monologue. Sans autre réponse qu’un silence, entrecoupé parfois de bruits indistincts. Les minutes s’écoulent.

«— Qu’est-ce que pense votre maman dehors, elle aussi est inquiète pour vous, je sais que vous le savez, que vous êtes conscient de son malaise. Comment ça vous fait réfléchir tout ça, comment tu vois la suite dans 5 minutes, trente minutes, une heure…?

—(Silence).

— Arnaud c’est toi, tu es blessé, si tu es blessé grogne un coup.

— (Bruits, comme si on déplaçait des objets).

—C’est toi, Radouane, le bruit que j’entends, Arnaud, si c’est toi, grogne un coup franc. Maintenant !

—(Bruits indistincts).

—Radouane tu est toujours là, j’entends encore des bruits dans la salle est-ce que c’est toi ? Ta maman est dehors et elle est triste de cette situation pour toi ».

Soudain des coups de feu éclatent. On entend « assaut, assaut ! », puis des hurlements et des bruits confus. Dans le silence revenu, une voix très lointaine « Il faut tenir le coup mon colonel ». Le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, grièvement blessé par arme blanche et arme à feu, est évacué à 15h09 après 3h30 de tête à tête avec le terroriste. Il décédera le lendemain matin à l’aube. Radouane Lakdim est mort pendant l’assaut. Mais lui l’avait souhaité.

 

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