Quatre mois de prison pour un vol de chocolat, c’est ça la justice ?

Publié le 20/12/2022

Tous ceux qui ont assisté une fois à une audience de comparution immédiate ont constaté l’absurdité du système qui consiste à envoyer en prison des gens qui, à la sortie, n’auront d’autre choix que de recommencer. Me Julia Courvoisier nous livre le récit poignant de ces destins sans espoir, qui alternent galère dans la rue et détention, en attendant que la mort les délivre.  

mur et grille d'une prison délabrée
Photo : ©AdobeStock/holwichaikawee

Nous l’appellerons Monsieur Lindt.

La première fois que j’ai croisé le regard de Monsieur Lindt, il était dans le box des prévenus de la 23ème chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris. C’était en novembre 2019. Il faisait déjà froid dehors. J’avais été désignée par un de mes clients, un « habituel », qui avait une nouvelle fois été interpellé en pleine transaction de cannabis.

Alors que j’attendais mon tour, la présidente a fait venir le prévenu Lindt, qui comparaissait pour avoir volé des tablettes de chocolat dans une petite surface de l’ouest parisien. Il était en récidive.

Deux mois de prison pour un vol de chocolat

Un délit d’une gravité telle qu’il avait passé 2 jours en garde à vue, une nuit au dépôt du tribunal et qu’il était sommé d’expliquer pourquoi il avait volé ces 6 tablettes de chocolat. A l’évidence, un dangereux personnage pour l’ordre public. Tellement dangereux qu’il méritait que le contribuable mette la main à la poche pour le stopper dans ce parcours de grande délinquance.

Absorbée par mes pensées, j’ai oublié les détails, je me souviens juste que Monsieur Lindt a été condamné à 2 mois de prison avec mandat de dépôt : il est reparti menotté, direction la prison. J’ai plaidé mon dossier, et je suis rentrée chez moi.

En février 2020, pour protester contre le projet de réforme de notre système de retraite, le barreau de Paris a décidé d’organiser des « défenses massives » : il s’agissait de venir en nombre aux audiences de comparutions immédiates et de défendre chaque prévenu à plusieurs, afin de lui offrir la meilleure défense possible. Une manière de rappeler à tous l’importance de la place de l’avocat.

Au tableau ce matin-là, un voleur de chocolats en récidive !

Mon sang ne fait qu’un tour : c’est Monsieur Lindt ! Ça ne peut être que lui ! Je prends son dossier et m’installe dans le petit box prévu pour les entretiens entre les prévenus et leurs avocats commis d’office. A mes côtés : deux élèves-avocats, interloqués par cette affaire.

Monsieur Lindt arrive. Grand, maigre, creusé par la vie et, visiblement, par autre chose. Il est sale, hirsute, ses chaussures sont trouées et il sent l’urine à plein nez. Monsieur Lindt est né en 1988, ce qui lui fait 32 ans mais il ressemble à un vieillard. Son dossier m’apprend qu’il a été condamné par la même chambre des comparution immédiate en novembre 2019 et qu’il a passé un peu moins de 2 mois en détention. Monsieur Lindt ! C’est donc bien lui !

« Le chocolat, ça aide Me Julia ! »

Il est né d’une maman toxicomane et ne connaît pas son père. On l’a placé dès sa naissance. Sans famille ni racines, abîmé par les excès de sa mère, il a vivoté de foyers en foyers jusqu’à sa majorité. Il tombe d’abord dans le cannabis,  puis la cocaïne, avant de se shooter à l’héroïne pour supporter de se prostituer dans le nord de Paris. Mais l’héroïne c’est cher. Alors un matin, il teste le crack. Depuis, Monsieur Lindt a deux péchés mignons dans sa vie qu’il dit « minable » : le crack qu’il achète et le chocolat, qu’il vole. Jamais beaucoup, juste une ou deux tablettes de temps en temps : « ça aide, Maître Julia » me confie-t-il.

Monsieur Lindt est très poli.

Il a donc passé près de 2 mois en prison. A son arrivée à Fleury-Mérogis, il a vu un médecin qui l’a mis sous antidépresseurs pour l’aider à dormir. J’imagine qu’il lui a aussi été prescrit du  subutex. Monsieur Lindt n’a évidemment pas travaillé vu la courte durée de son incarcération et n’a jamais revu le médecin. Il est resté cloîtré dans sa cellule, entre crise de manque et petit pétard du soir (dont le financement reste un mystère vu son dénuement total).

Monsieur Lindt a été libéré un matin de janvier. Il fait froid et il n’a pas un centime en poche. Il prend donc la direction de Paris à pied, tout seul. Il longe l’autoroute pour arriver à Porte d’Orléans et réussit à monter dans le métro en passant au-dessus des barrières.

Monsieur Lindt est seul. Il ne connaît que des drogués comme lui pour l’aider. Alors, il repart dans le nord de Paris. Il ne me le dit pas, mais je devine qu’il  a dû reprendre du crack cette nuit-là, contre la promesse d’un service sexuel et, dans la foulée, voler sur le comptoir d’un épicier pour manger quelque chose. Et puis en février, il a subtilisé 3 tablettes de chocolat.

Rebelotte : garde à vue de 48 heures, déferrement, comparutions immédiates.

Monsieur Lindt reconnaît les faits. De toute façon, la caméra de surveillance du magasin le désigne sans doute possible. Le directeur ne s’est pas constitué partie civile, il a récupéré ses tablettes de chocolat.

« Merci d’avoir dit ce qu’est ma vie »

Dans ses réquisitions, le Parquet, parfois bien à côté de la plaque, demande à Monsieur Lindt d’arrêter de voler et de se sevrer ! Enfin Monsieur Lindt, il serait temps de passer à autre chose ! « Je requiers à votre encontre 4 mois de prison avec mandat de dépôt puisque 2 mois n’ont pas servi à vous faire comprendre la situation dans laquelle vous êtes ».

La situation de Monsieur Lindt est pourtant assez évidente à mes yeux. Il la qualifie lui-même de « minable ». Monsieur Lindt n’ayant pas de domicile connu (enfin reconnu par la justice car en réalité il dort toujours au même endroit ce qui le rend facile à trouver, explique-t-il), il est évident qu’aucune mesure alternative à la prison ne serait jamais prononcée. La seule solution est de plaider « l’état de nécessité ». Pour vol de chocolat donc.

Seulement voilà, le tribunal a estimé que le chocolat n’était pas essentiel à la survie et Monsieur Lindt a été condamné à 4 mois d’emprisonnement, avec mandat de dépôt. Il est retourné en prison ce soir-là. En partant, nous nous sommes serré la main et il m’a juste confié « merci d’avoir dit ce qu’est ma vie ».

J’imagine que, 4 mois plus tard, Monsieur Lindt est ressorti seul de prison, a marché seul jusqu’à Paris et a repris du crack le soir même. Il a, évidemment, dû être condamné de nouveau… Certainement à 6 mois de prison puisque 2 mois, puis 4 mois n’auront pas suffi à lui faire comprendre qu’il devait cesser de se complaire dans la misère…

Les audiences de comparution immédiate sont pleines à craquer de ce type de profil. C’est cette petite délinquance qu’on y juge tous les jours. L’immense majorité des prévenus part en prison le soir même. L’immense majorité des prévenus est en récidive, c’est à dire que l’immense majorité des prévenus a déjà été condamnée par le passé.

Et pourtant, on continue à envoyer ces pauvres gens en prison. Dans l’espoir que la prison fera des miracles. Or dans ce genre de cas, elle ne fait que repousser l’inévitable. Et elle coûte très cher au contribuable.

L’OIP a fait les calculs : une journée en prison coute en moyenne 105 euros

Si l’on fait les comptes, 6 mois de prison : 18.900 euros.

Il faut rajouter à cela les 48 heures de garde à vue, le déferrement et tout ce que coûte une audience en comparutions immédiates : médecin, enquêteur de personnalité, avocat commis d’office…

Pour quel résultat ? Aucun dans le cas de Monsieur Lindt, car il a besoin d’autre chose : des soins, un sevrage, puis une formation et un vrai toit sur la tête. Tout cela prend du temps. Beaucoup de temps. Mais c’est un investissement sur l’avenir : aider réellement Monsieur Lindt, c’est éviter de le retrouver à intervalles réguliers dans un tribunal puis en prison. Mais ça, la justice ne le lui offre pas.

 La justice ne fonctionne donc pas comme elle devrait fonctionner.

Mourir, pour échapper à une « vie de merde »

 D’expérience, les juges sont parfaitement imperméables à cet argument financier. Je l’ai déjà plaidé, en vain  !

Régulièrement, je pense à Monsieur Lindt. Parfois, je me dis qu’il est en prison, à Fleury-Mérogis, seul, sans aide, sans soins. Parfois, je me dis qu’il est mort, seul, dans la rue. Et qu’après avoir vu la justice autant de fois, personne ne lui a donné ce dont il avait besoin pour s’en sortir. Personne ne lui a tendu la main.

 Je repense alors à ce client de 61 ans, condamné 53 fois, qui a passé la moitié de sa vie en prison pour des petits vols sur fond de consommation de drogue. La dernière fois que je l’ai défendu, en comparutions immédiates, il a dit au tribunal qu’il attendait juste de mourir. Que c’était la seule chose qui allait le libérer de cette « vie de merde », pour reprendre ses mots. Le procureur avait requis 18 mois. Il a été condamné à 8 mois de prison avec mandat de dépôt. Il va sortit bientôt, je vais de nouveau le défendre, il sera de nouveau condamné et incarcéré…

 Est-ce cela la justice ?

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