« Si Penelope n’était pas mon épouse, elle ne serait pas ici »

Publié le 06/03/2020 - mis à jour le 09/03/2020 à 20H58

Au sixième jour du procès Fillon, la défense a passé la matinée à consolider sa position en présentant notamment 34 attestations confirmant la réalité du travail de Penelope Fillon pour son mari. L’après-midi a été consacré au contrat avec la Revue des Deux Mondes. 

Ainsi vont les procès médiatiques, l’affluence dépend du « programme » de l’audience, comme au spectacle. Il était prévu au matin du sixième jour d’entendre  la défense, sujet qui n’intéressait visiblement pas grand monde. En revanche, on se pressait l’après-midi pour entendre Penelope Fillon s’expliquer sur son contrat avec la Revue des Deux mondes.

Trente quatre attestations

Après les témoignages des trois proches collaborateurs de François Fillon, entendus mercredi soir, qui  tous ont confirmé la réalité du travail de Penelope Fillon pour son mari, la défense a consolidé ses positions jeudi matin. D’abord en reprenant les documents déjà examinés pour souligner en quoi ils confirmaient la réalité de ses activités dans la circonscription de la Sarthe, depuis la gestion du courrier jusqu’à la représentation de François Fillon aux événements où il ne pouvait se rendre, en passant par la tenue de l’agenda et l’attention portée aux demandes d’aide des habitants. Si le tribunal et le parquet continuent de pointer le manque de preuves matérielles d’activité, les éléments rassemblées et les témoignages dressent une description cohérente de son activité.

La défense a passé la deuxième partie de la matinée à présenter le contenu des 34 attestations rédigées en faveur de Penelope Fillon. Agriculteurs, élus, voisins, habitants de Sablé ou d’autres communes de la circonscription (elle en compte 80), tous confirment son rôle actif sur le terrain depuis l’origine.

Le procès Fillon se déroule dans la salle 2.13 du tribunal judiciaire de Paris qui, en raison de sa taille importante, est aussi celle des cérémonies d’installation et de rentrées solennelles. (Photo : ©P. Cluzeau)

Tous les actes d’enquête se retrouvaient dans la presse

La stratégie de la défense déplait au parquet qui ne manque par de le faire savoir : pourquoi ne pas avoir présenté des demandes d’actes lors de l’instruction afin que ces personnes soient entendues, au lieu de verser tardivement des attestations invérifiables et, qui plus est; ne respectant pas les formes prescrites ?

Tous les actes d’enquête se retrouvaient dans la presse rétorque François Fillon.

« — Il y a beaucoup de personnes que je n’ai pas souhaité mettre en difficultés ou qui n’ont pas souhaité s’exprimer pour cette raison » explique-t-il.

Le parquet insiste. François Fillon monte d’un ton :

« — Seuls les témoins à charge ont été entendus. Cette enquête restera dans les annales comme un exemple de dysfonctionnement judiciaire !  »

« Madame Fillon était très présente sur le terrain »

Les attestations confirment les explications des époux Fillon et des témoins.  « Madame Fillon était très présente sur le terrain, je l’ai souvent accompagnée, elle se mettait toujours au fond de la salle », confie sa voisine.  » Cela lui permettait d’observer discrètement et de faire un compte-rendu à son mari. Toujours dans la discrétion et l’humilité ». C’est ce témoin qui, le lendemain de la diffusion d’un reportage sur l’affaire où elle tenait ce discours, a reçu un sms d’un journaliste rédigé comme suit « vous êtes un bon petit soldat mais le rouleau compresseur est en marche ».  Un ancien maire note pour sa part que « mieux que tout autre, elle incarnait a présence de François Fillon à Sablé et dans la circonscription ». Une troisième personne explique qu’elle accompagnait  le député dans les événements ou l’y représentait quand il ne pouvait y assister ; et de commenter  « il ne fait aucun doute qu’elle a oeuvré à la carrière politique de son mari ».

L’éternelle question de la nature de la fonction d’attachée parlementaire

Une agricultrice écrit que Penelope Fillon l’a aidée à deux reprises dans ses projets de développement, d’abord pour créer une galerie d’art dans sa ferme, puis une petite auberge avec un concours de cuisine, dont elle a accepté de présider le jury. Plusieurs personnes attestent également avoir été reçues dans le domicile familial par Penelope ; l’une d’entre elles indique s’y être rendue plusieurs fois pour apporter des pièces nécessaires à son dossier de demande d’intervention.  Au parquet continuant de défendre la thèse de l’instruction, selon laquelle tout ceci relèverait du « rôle social de l’épouse d’un député », François Fillon rétorque  :

« — Vous voulez enfermer la fonction d’attaché  parlementaire dans un cadre que vous avez inventé et qui n’existe pas ».

Une assertion confirmée par tous les témoignages d’attachés parlementaires recueillis dans le cadre de l’instruction. En particulier  Igor Mitrofanoff, lui-même  attaché parlementaire de François Fillon à partir de 1991, soulignait la veille à la barre « il y a autant de façon de faire le métier que d’attachés parlementaires » ; et de préciser qu’il en avait rencontré qui ne s’occupaient que du législatif, d’autres qui étaient en circonscription, des experts de l’économie et des finances et des attachés parlementaires dédiés au secrétariat, il en avait même vu faire les chauffeurs.

La Revue des Deux Mondes fait salle comble

Reste le plus gros morceau de la journée, le contrat à la Revue des Deux mondes dont a bénéficié Penelope Fillon de mai 2012 à décembre 2013 pour un salaire net mensuel de 3 950 euros par mois. Début 2012, alors que les présidentielles approchent, François Fillon sait que quelqu’un soit l’issue, il quittera Matignon. Le couple commence à s’interroger sur ce qu’il va faire ensuite. Penelope aimerait travailler. Son mari demande à Marc Ladreit de Lacharrière, patron de Fimalac, qu’il connait depuis très longtemps si, parmi ses multiples domaines d’activité, il n’y en aurait pas un où l’on pourrait avoir besoin de son épouse.

Marc Ladreit de Lacharrière, commence par envisager de la faire participer au projet d’implantation du Louvre d’Abu-Dhabi, mais d’un côté comme de l’autre, on convient que cela ne colle pas. Alors l’homme d’affaires a une autre idée. Il tient beaucoup à la Revue des Deux mondes mais les ventes s’érodent, ça l’inquiète. Penelope Fillon, avec sa double culture littéraire et anglo-saxonne pourrait lui être de précieux conseil. La voici embauchée. Le contrat évoque une mission de conseil au président sur l’avenir stratégique de la revue. Mais comme Marc Ladreit de Lacharrière n’entend pas associer le directeur Michel Crépu à un projet dans lequel il pourrait ne pas avoir de place, il est prévu également que Penelope Fillon rédigera des fiches de lecture. Elle en envoie deux qui sont publiées en septembre et en octobre 2012. En parallèle, elle a 4 ou 5 rencontres avec Marc Ladreit de Lacharrière à qui elle fait plusieurs recommandations : revoir la maquette,  s’inspirer du New-Yorker, rajeunir le lectorat et puisque les Deux Mondes renvoient historiquement à l’Europe et aux Etats-Unis, de chercher à toucher la communauté anglo-saxonne intéressée par la culture française.

Démission tardive ?

Début 2013, tout s’arrête, elle continue d’être payée mais Marc Ladreit de Lacharrière, occupé par d’autres sujets ne la rencontre plus. La Revue cesse de publier ses notes. En réalité, contrairement à ce qui a été affirmé dans la presse, elle n’a pas rédigé deux notes mais onze. La présidente demande à ce qu’on montre quelques unes des volumineuses notes manuscrites et fiches diverses qu’elle a retrouvées dans la bibliothèque et produit en justice. Elle est visiblement convaincue de la réalité du travail de Penelope Fillon à ce titre. En revanche, la magistrate estime que Pénélope Fillon a trop tardé à démissionner (novembre 2013). Pourquoi n’avoir pas contacté Marc Ladreit de Lacharrière pour évoquer la situation ? J’étais optimiste, je pensais que ça irait mieux, et puis je ne voulais pas avoir l’air de revendiquer, explique-t-elle.

La situation est d’autant plus délicate pour la défense, que Marc Ladreit de Lacharrière, a accepté  une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) en décembre 2018. Cela signifie en clair qu’il a admis les faits pour s’épargner un procès.  Il a été condamné pour abus de bien social à huit mois de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende.

 

Francois et Penelope Fillon arrivent au tribunal le 2 mars. (Photo : ©P. Cluzeau)

« Vous connaissez beaucoup de personnes poursuivies pour ne pas avoir demandé plus de travail à leur patron ? »

« — Chacun comprend bien que si Penelope n’était pas mon épouse, elle ne serait pas ici. Vous connaissez beaucoup de personnes poursuivies pour ne pas avoir demandé plus de travail à leur patron ? » déclare François Fillon lorsqu’il est entendu à son tour.

On approche de la fin de l’audience, Antonin Levy, l’avocat de François Fillon évoque la première proposition qui a été faite à Penelope Fillon de travailler sur le projet du Louvre d’Abu Dhabi.

« — Vous connaissez beaucoup de personnes à qui l’on propose un emploi fictif en s’assurant que la tache fictive leur plaira effectivement ? interroge l’avocat.

— Non, rétorque François Fillon.

— Quand vous avez rendez-vous avec Marc Ladreit de Lacharrière, c’est le premier ministre ou l’ami de 30 ans ?

— L’ami de 30 ans.

— Pourquoi a-t-il choisi la CRPC ?

— Il n’a pas voulu subir ce procès et la publicité qui en est faite, c’est son choix et je le respecte ».

 

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