Miviludes : en vingt ans d’existence, une mission mutante

Publié le 30/04/2026
Miviludes : en vingt ans d’existence, une mission mutante
Gorodenkoff/AdobeStock

Depuis sa création au tout début des années 2000, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) est la vigie de toutes les formes de manipulation de masse, des sectes traditionnelles aux coachs en bien-être et aux extrémismes religieux.

Tout commence au début des années 1970. En France, les promesses utopiques des hippies et les vapeurs des années yéyé semblent déjà loin. Le premier choc pétrolier en 1973 et la récession qui suit mettent du plomb dans l’aile à de nombreux destins. Et, pour la première fois depuis des siècles, l’Église n’est plus l’institution vers laquelle on se tourne systématiquement. En effet, dès 1965, les bancs des églises se vident drastiquement : la foi institutionnalisée n’a plus le vent en poupe. La fin des Trente Glorieuses voit alors émerger un nouveau phénomène particulièrement dangereux : les sectes et leurs gourous. Ils promettent en pagaille des paradis, évoquent des secrets bien gardés, créent des lieux de vie, des doctrines qui attirent en masse les brebis égarées. Le territoire est alors touché par des mouvements de manipulation de masse internationaux comme la secte Moon (qui parviendra même à infiltrer la sphère politique en soutenant le Front National) ou celle des Enfants de Dieu, qui installera vers 1974 son siège en France. C’est en 1973 que Claude Vorilhon alias Raël assure rencontrer pour la première fois des extraterrestres. Rencontre qui lui fait écrire Le livre qui dit la vérité (qui s’est écoulé à plus de 1,1 million d’exemplaires), créer le mouvement des raëliens l’année suivante, qui sera considéré comme secte par la commission d’enquête parlementaire sur les sectes en France de 1995. C’est aussi en 1975 que Joseph Di Mambro et Michel Tabachnik se sont rencontrés en fondant dans les Alpes, la Fraternité de la pyramide, précurseur du Temple Solaire, qui sera tristement célèbre pour les massacres rituels de 1993 à 1997. En 1978, 923 membres du Temple du Peuple trouvent la mort à Georgetown, dans l’État du Guyana. Ces Afro-Américains et Blancs étaient portés par l’espérance de trouver dans la communauté charismatique une société antiraciste, anticapitaliste et antisexiste qui leur faisait défaut en Californie. C’est ce massacre – précurseur d’autres suicides de masse, comme celui de la tribu Ata en 1985 (73 morts) ou encore la mort de 82 Davidiens lors du siège de Waco en 1993, jusqu’à la mort par la faim de plus de 450 adeptes d’un pasteur évangéliste apocalyptique au Kenya en 2023 – qui a déclenché la sonnette d’alarme au niveau international.

De l’enquête parlementaire à la Miviludes

Au niveau national, le député Alain Vivien remet en 1983 un premier rapport sur le phénomène sectaire et recommande la création d’un observatoire interministériel sur les sectes. Il recense de 130 à 800 sectes plus ou moins actives en France (parmi elle l’Église mormone, les témoins de Jéhovah, la scientologie ou les Hare Krishna, considérés comme des religions dans d’autres pays), et rassemblant de 400 000 à 500 000 sympathisants et quelques dizaines de milliers d’adeptes. Une commission d’enquête parlementaire en 1995 enfonce le clou avec un nouveau rapport (publié la veille d’un suicide collectif du Temple Solaire) pointant la présence de 173 mouvements sectaires dangereux en France et apportant une définition de ce qu’est une secte (définition qui fera dire au secrétaire de l’épiscopat français que les critères pourraient être appliqués à la quasi-totalité des religions installées). Malgré la polémique suscitée par cette publication, un observatoire interministériel sur les sectes finira par voir le jour en 1996, installé à l’hôtel Matignon (signe de l’importance qu’on donne à ce nouvel organe) mais qui n’a qu’une force de frappe limitée.

C’est en 2002 qu’à cet observatoire succède la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) qui, aux termes de l’article 1er de la loi n° 2024-420 du 10 mai 2024, est chargée de la mise en œuvre des politiques de prévention et de lutte contre les dérives sectaires. Essentiellement composée d’agents mis à disposition par les ministères de l’Intérieur, de la Justice, de la Santé, de l’Éducation nationale et de l’Économie et des Finances, elle est chargée d’analyser le phénomène sectaire, de coordonner l’action préventive et répressive des pouvoirs publics à l’encontre de ces agissements et de répondre aux signalements et aux demandes d’informations qui lui sont adressés. « Sur la base de ce travail et de ses multiples échanges avec les acteurs engagés contre les dérives sectaires, la Miviludes est en mesure d’étudier les permanences et les évolutions de ce phénomène. Ses observations, analyses et recommandations sont présentées dans le cadre de rapports d’activité et guides pratiques disponibles sur son site. Par ces supports et des campagnes de communication diffusées sur les réseaux sociaux, la Miviludes informe l’opinion publique sur les risques auxquels exposent les dérives sectaires et les moyens d’action mis en œuvre pour aider leurs victimes. Enfin, la Miviludes s’attache à favoriser la coordination de l’action des pouvoirs publics à l’encontre de ces agissements. Elle veille à développer les échanges entre les services publics engagés dans la lutte contre les dérives sectaires et contribue, sur le terrain, à la formation des agents publics dans ce domaine », nous explique Audrey Keysers, cheffe par intérim de la Miviludes qui, dans le cadre de la stratégie nationale de lutte contre les dérives sectaires 2024-2027 a décidé d’axer son travail sur la prévention des risques de dérives sectaires, l’accueil et le soutien aux personnes ayant subi une expérience sectaire et le renforcement de l’arsenal juridique et les bonnes pratiques.

Des menaces qui touchent toutes les sphères de la vie

La Miviludes publie régulièrement un rapport d’activité dans lequel elle détaille les réalités de terrain. Lors de la dernière édition, en 2025, on a constaté que le nombre de signalements a explosé récemment, passant de 2 160 en 2015 à 4 571 en 2024. On peut lire la grande diversité des affaires de dérives sectaires qui terminent dans les tribunaux. Elle cite entre autres la condamnation en 2023 d’un homme à 18 ans de réclusion criminelle. Témoin de Jéhovah, ce dernier avait tenté de faire assassiner son épouse afin de ne pas divorcer et se retrouver ostracisé par sa communauté. La condamnation en Seine-Saint-Denis en 2022 d’un « mage consultant » et « prêtre vaudou » à 17 ans de réclusion criminelle pour des faits de viols sur mineures par personne ayant autorité. Il y a aussi des condamnations concernant des magnétiseurs, des chamans, des associations de coaching psychologique, des églises évangéliques, des mouvements pseudoscientifiques reconnus coupables de pratique illégale de la médecine, non-dénonciation de crime, violences sexuelles, abus de faiblesse sur personnes en état de sujétion, abus de biens sociaux, etc. Les secteurs les plus touchés par les demandes sont la santé et le bien-être (37 %), les cultes et les spiritualités (35 %), les formations, l’emploi et la finance (13 %), les complotismes, le séparatisme et les autres formes d’engagement radical (survivalisme, masculinisme) (6 %). Les signalements adressés aux parquets ont eux aussi connu une forte escalade passant de 20 en 2021 à 45 dossiers transmis en 2024. « Les dérives sectaires affectent désormais tous les domaines de la vie sociale. Autrefois limitées à la sphère religieuse, culturelle et spirituelle, les dérives sectaires s’étendent aujourd’hui à des activités économiques comme les formations professionnelles et, surtout, aux domaines de la santé et du bien-être », explique Audrey Keysers. « Avec 37 % des signalements et demandes d’informations adressés à la Miviludes entre 2022 et 2024, ces dérives sont désormais les plus visibles. Certains secteurs de santé sont particulièrement ciblés : cancérologie, périnatalité, fertilité, troubles du neurodéveloppement, pathologies liées au vieillissement. La dégradation de l’état mental de nos concitoyens est également la source de nombreuses offres d’accompagnements très discutables : la santé mentale est devenue un marché lucratif en pleine expansion. Les perspectives de gain financier ont suscité la vocation de nombreux thérapeutes qui proposent des solutions contestables pour traiter la dépression ou le burn-out. » Selon la présidente par intérim de la Miviludes, aucun territoire n’est épargné, aucune catégorie socioprofessionnelle n’est à l’abri. Les dérives sectaires touchent l’ensemble du pays, qu’il s’agisse des zones urbaines ou rurales, métropolitaines ou outre-mer. « L’idée selon laquelle les dérives sectaires affecteraient prioritairement des personnes qui souffrent au préalable de troubles mentaux ou de fragilités est souvent exprimée ou sous-entendue. Mais l’analyse des faits montre qu’il est extrêmement difficile de brosser le portrait type des personnes susceptibles d’être considérées comme victimes de dérives sectaires. Les signalements font état de cas de figure extrêmement variés. En réalité, tout le monde peut être un jour concerné. À l’occasion d’un accident de la vie, chacun peut se retrouver en état de fragilité et devenir la proie d’un escroc », soutient-elle, même si certains âges de la vie, certaines situations de précarité ou de handicap peuvent renforcer la fragilité des personnes. Audrey Keysers considère que l’explosion des signalements et la multiplication des secteurs touchés sont à mettre au crédit de la révolution digitale, offrant beaucoup de latitude aux escrocs et aux manipulateurs pour contacter des adeptes potentiels. « Leurs démarches sont devenues plus insidieuses et susceptibles de toucher un très large public. Mais elles se caractérisent toujours par la volonté d’exploiter un état de sujétion mentale, privant la victime d’une partie de son libre arbitre et l’exposant à des conséquences souvent dramatiques aux plans financiers, psychiques et parfois même physiques. Il en va de même pour la Miviludes. Ses modalités d’action et ses priorités ont pu varier dans le temps, mais sa mission restera toujours la même : protéger nos concitoyens contre tous ceux qui exploitent les fragilités des personnes pour les placer sous leur emprise et abuser d’elles. Ce combat est essentiel car – au-delà des cas individuels qu’il traite – il met en jeu l’idée même que l’on se fait de notre société », soutient-elle.

Une action très vaste, en collaboration avec la société civile

Alors qu’en 2024 un budget d’un million d’euros était consacré à la Miviludes, et malgré l’adoption cette année-là d’une loi de lutte contre les dérives sectaires, la mission a dû supporter une baisse de ses crédits à hauteur de 30 %. Pourtant, elle n’a de cesse de créer des ponts avec bien des acteurs de la vie civile ou religieuse pour barrer la route aux experts de la manipulation mentale. Ainsi, au cours des dernières années, elle a signé des conventions avec chacun des sept ordres professionnels du secteur de la santé (médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes, sages-femmes, infirmiers, masseurs-kinésithérapeutes et pédicures-podologues) pour informer et prévenir toute pénétration d’agents pathogènes dans les procédures de soin. De même, après quelques mois de concertation et de travail, la convention entre la Miviludes et la Fédération protestante de France a été signée le 6 novembre dernier, afin d’analyser et lutter contre les dérives sectaires de certaines églises évangéliques, très charismatiques.

Auteur d’une grande enquête sur les dangers du coaching (Tout le monde a besoin d’un coach, publié chez Stock), le journaliste, Thibaut Schepman a travaillé avec la Miviludes tout le long de son travail d’enquête. Après avoir travaillé sur les dérives sectaires dans le secteur de l’alimentation (entre autres sur le crudivorisme), le journaliste a rapidement identifié dans la figure du coach en développement personnel ou de carrière professionnelle un terrain idéal pour les phénomènes d’emprises qui forment la base de toute dérive sectaire. À l’occasion de son travail, il a pu constater combien certains coachs – parce qu’il s’agit d’une profession sans formation obligatoire, sans certification et aux contours très flous – font l’objet de dizaines, voire de centaines de signalements. « Comme dans le discours de n’importe quel gourou charismatique, il y a une démesure des promesses et aussi la démesure des tarifs pratiqués, une escalade entre le prix d’appel de quelques centaines d’euros et les cycles de formation présentés comme obligatoires atteignant des dizaines de milliers d’euros », souligne celui qui a suivi un coaching dans le cadre de son enquête. Selon lui, ce qui fait de certains coachs de parfaits gourous du XXIe siècle, c’est l’omniprésence du storytelling dans la vie moderne, prônant la méritocratie et érigeant le mythe du self-made-man comme une vérité, un but à atteindre. Qu’il s’agisse des parcours d’entrepreneurs, d’influenceurs ou d’artistes, présentés dans les médias comme des success-story ou les vies passées au filtre des réseaux sociaux, le discours ambiant fait le jeu des coachs de vie, qui sont parfois dangereux. « L’idée pour convaincre des adeptes, c’est de dire « Je suis descendu très bas, j’ai échoué et regardez mon succès » : c’est de l’ordre de la croyance, c’est beaucoup utilisé aussi dans le médical ou la santé mentale, quitte à encourager les personnes à se passer des offres de soin traditionnelles. »

Le coaching déviant fait en effet l’objet d’une attention depuis quelques années par la Miviludes. Elle avait ainsi porté sa vigilance entre 2013 et 2022 sur Sonia M., une « coach en développement personnel » et « conférencière internationale en relations humaines » qui a été jugée en mars dernier pour avoir abusé de la faiblesse de 38 personnes très différentes, mais toutes assujetties à la même violence psychologique et financière lors de séminaires sur les thèmes « Le grand amour », « Faire de votre dyslexie un talent » ou encore « Donner un sens à sa vie ».

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